L'homme n'a pas eu une vie trépidante. Son nom n'est pas lié à des frasques dans des tripots, à des lignes de front vaillamment franchies, à une invention technique éclatante ni même à un amour fou et fondateur. Pourtant, Karl Blossfeldt, en photographiant des brins d'herbe, des mauvaises herbes ou des feuilles mortes, a été reconnu dès les années 1930 comme l'un des grands photographes de son temps, étiquette qu'il a toujours rejetée.

Photo Karl Blossfeldt
Adiantum pedatum (adiante [fougère] du Canada). Jeunes pousses enroulées agrandies 8 fois.

Karl Bloostfeld est né au cœur de la campagne allemande en 1865 dans une famille d'agriculteurs modestes. Il a 16 ans quand il entreprend deux années d'apprentissage dans une fonderie d'art à Mägdesprung, ville du même Land. Il y reste jusqu'à ses 18 ans.

En 1884, il rentre à l’École du Musée royal des Arts décoratifs de Berlin où il fait des études de dessin jusqu'en 1890. Son professeur, Moritz Meurer, lui propose alors de l'accompagner dans le bassin méditerranéen pour recenser et collecter d'un point de vue graphique les plantes des environs. Ils voyagent en Italie, en Grèce, en Afrique du Nord, et ce, jusqu'en 1899.

Photo Karl Blossfeldt
Delphinium. Larkspur. Détails d'une feuille séchée agrandie 6 fois.

De ce périple, il rapporte une technique et un dispositif de prise de vue qui, au final, lui apporteront cette postérité. En effet, contrairement au dessin qui demande du temps dans son exécution, la photo permet de résoudre en une poignée de secondes la cruciale question de la pérennité de la fleur, particulièrement ardue sous le soleil méditerranéen. L'éternité visuelle est ainsi enfin assurée.

Blossfeldt met au point sa méthode (un style si l'on rentre dans le champ artistique) : une photographie de gros plan, par une prise de vue frontale, d'une plante ou d'une partie de végétal disposée sur fond neutre (blanc, gris, noir). Aucun jeu de lumière n'est ajouté. La plante est délibérément disposée de façon à ce que son autopsie graphique puisse se faire. Pour y parvenir, Blossfeldt fabrique de ses mains un appareil dont les lentilles peuvent assurer un agrandissement jusqu'à 30x. Rien dans cette technique n'évoluera pendant les trente années qui vont suivre. C'est-à-dire jusqu'à sa mort.

Photo Karl Blossfeldt
Abutilon. Capsules principales agrandies 6 fois.

À son retour à Berlin, et toujours à l’initiative de son professeur, Karl entame sa carrière de professeur de "modelage d’après les plantes" à l'École du Musée des Arts décoratifs de Berlin. Ses élèves sont de futurs architectes ou décorateurs, qui apprennent ainsi comment les plantes dans leur plus simple expression (une fleur, une feuille, un bouton, une ramure, etc.) peuvent être source d'inspiration et de solutions techniques.

Pour Blossfeldt, il ne peut y avoir de formes plus parfaites que celles proposées par la nature ; il faut donc s'en inspirer. Il les projette à ses élèves sous forme de diapositives, ses images servant de démonstration permanente à sa théorie. Il cherche simplement à être efficace dans son enseignement et ne vise en rien une démarche esthétisante ni même à faire montre de créativité. Ses images sont avant tout un outil pédagogique. C'est la raison pour laquelle il réfute l'appellation "photographe". Ses photos sont toutefois publiées une première fois entre 1896 et 1909 dans des ouvrages de Moritz Meurer destinés aux architectes.

Photo Karl Blossfeldt
Allium ostrowskianum (ail d'ornement). Ombelle d'ail agrandie 6 fois.

Ce n'est qu'en 1926 qu'une exposition montée par la galerie Nierendorf à Berlin consacre artistiquement ses images. L'année suivante, ses photos sont rassemblées dans un album édité sous le titre Urformen der Kunst (Formes originelles de l’art), titré basiquement en France La Plante. L'ouvrage le fait connaître mondialement, du jour au lendemain. Puis en 1928, Moholy-Nagy l'invite à participer à une exposition au Bahaus de Dessau et à Film und Foto, très grande exposition d'avant-garde à Stuttgart.

Karl Blossfeldt meurt en 1932, date de parution de son dernier ouvrage : Wundergarten der Natur (Le Jardin merveilleux de la nature).

Photo Karl Blossfeldt
Impatiens glanduligera (balsamine de l'Himalaya). Tiges avec ramification à taille réelle.

En fait, se pencher sur la vie de ce professeur conduit paradoxalement à s'interroger sur ce qui définit un photographe. Comment devient-on photographe ? Peut-on être photographe malgré soi ? Prendre des photos suffit-il à nous rendre photographes ? Est-ce ce que nous voyons qui nous rend photographe ? Une exposition dans une galerie reconnue fait-elle de nous un photographe ?

Poser ces questions, c'est déjà y réponde à moitié. Il est bien évident que la posture inchangée de Karl Blossfeldt sur son propre compte répond à l'ensemble de ces questions. Oui, il aura fallu que d'autres, issus du champ artistique en général et photographique en particulier, se penchent sur son travail pour qu'il soit identifié comme tel. Leurs yeux d'artistes ont vu dans ces photos d'enseignement un nouveau point de vue sur quelque chose de trivialement banal : une fleur.

Ce sont bien des galeristes et les grands créateurs qui étaient ses contemporains qui ont fait de lui un photographe. Ils ont vu dans ses herbiers photographiques une vision de la nature, architecturaliste pour le Bauhaus, magique pour les surréalistes, objective pour des photographes des années 1970, dont Bernd et Ella Beucher. C'est donc bien le regard sur un regard, si l'on peut dire, qui ici consacre (ou non) un photographe comme tel.

> Tous les "Grands Photographes"
> Dossier – Tout savoir, tout comprendre, tout faire en macrophotographie

Voir aussi :
> Toute l'actualité (tests et articles)
> Suivez en direct l'actualité photo sur la page Facebook de Focus Numérique

PARTAGER
Contact Vie privée, Cookies Conditions Générales d'Utilisation