Arles 2016 – Rencontrer Bernard Plossu, c'est rencontrer une légende vivante de l'histoire de la photographie, un héritier des maîtres de la seconde génération, juste après Robert Frank, Henri Cartier-Bresson et Wiliam Klein. Et pourtant : en dépit de sa renommé internationale, l'homme est d'une gentillesse et d'une humilité rares.

Entretien avec Bernard Plossu à l'occasion de son exposition Western Colors aux Rencontres de la photographie Arles 2016

À peine installé sur la table, il annonce à haute voix : "Attends, je vais régler mon appareil : 1/1 000 et f/5,6." Je souris, il me fixe et me dit : "Voilà qui devrait répondre déjà à la plupart de tes questions." Complice, je ris en voyant très bien où il veut en venir, mais pour le moment, la technique n'est pas l'axe que je veux aborder. Je n'ai qu'une question en tête depuis le début, la plus importante selon moi : je veux qu'il me parle de son ventre, de son cœur, de ce qu'il se passe en lui.

"Tu sais, je ne peux pas ne pas voir. ça fait intégralement partie de moi, je suis possédé, c'est plus fort que moi." Bernard Plossu est un photographe qui travaille à l'instinct, vite : "Je suis un photographe nerveux, je travaille presque toujours au millième, sauf en intérieur ; je m'en fous de la profondeur de champ, j'aime que ça aille vite. Je vois les photos avant de les faire. J'ai besoin de photographier tout de suite, même si je ne fais pas la photo, je la vois !"

Entretien avec Bernard Plossu à l'occasion de son exposition Western Colors aux Rencontres de la photographie Arles 2016

Accompagné de son Nikkormat, extension naturelle de sa main et de son œil, il n'y a aucune séparation entre l'homme et l'appareil photo. Même s'il m'affirme que ça a toujours été comme ça, il faut en réalité des années pour que la caméra fasse intégralement partie de son corps. "Je vois au 50, j'ai l'œil pour cette focale ; je maîtrise aussi les autres focales bien sûr, je suis photographe, c'est mon métier ; je travaille au grand-angle ou autre pour des commandes, mais ma focale de prédilection est le 50, c'est une focale naturelle, pas agressive, elle n'entraîne pas la déformation du grand-angle ni l'écrasement des perspectives du téléobjectif." Aucune concession n'est faite à la mode ou à des supercheries photographiques : le 50 pour le paysage, le 50 pour le portrait, le 50 pour les actions et les objets.

Je ne suis pas un consommateur, je suis un photographe des instants non décisifs." Bernard Plossu

Entretien avec Bernard Plossu à l'occasion de son exposition Western Colors aux Rencontres de la photographie Arles 2016

Quand on regarde l'exposition Western Colors, à l'occasion de la sortie toute récente de son magnifique livre éponyme aux Éditions Textuel, on se demande pourquoi il faudrait autre chose. Tout est là : la sincérité, le cœur, l'émotion. On imagine très bien Plossu au milieu du Colorado, les yeux plein de photos dans la lumière d'un couchant. Lewis Baltz écrivait  : "il y a quelque chose d'ouvertement romantique dans l'image d'un photographe français qui lit Céline dans une Ford garée pour la nuit sur le plateau lunaire de Monument Valley. Plossu n'a jamais abandonné l'Europe ni la tradition photographique française ; il a, plutôt, ajouté un monde au monde qui lui appartenait de naissance."

Entretien avec Bernard Plossu à l'occasion de son exposition Western Colors aux Rencontres de la photographie Arles 2016

Plossu est aussi un photographe du monde et du monde entier. Tout son travail, des États-Unis aux Peuls du Mali en passant par l'Italie, le Portugal ou le Massif Central, est imprégné de ce romantisme, de cette langueur cinématographique propre au très long métrage. Plossu est photographe qui aime s'installer quelque part quand un endroit lui plaît et y vivre quelques années. "Ah, tu as remarqué ça ? Tu sais pourquoi je reste aussi dans le Midi ? Il y a un très très bon réparateur photo à Marseille, derrière la mairie : Michel Fauveau. Tous les 6 mois, il révise mes Nikkormat, change des vis, etc. Sans lui, je serais bien emmerdé !"

Entretien avec Bernard Plossu à l'occasion de son exposition Western Colors aux Rencontres de la photographie Arles 2016

C'est la première fois qu'il vient à Arles pour une expo à titre individuel : "Je ne suis pas demandeur à la base. Arles c'est bien, mais je viens après la fête ; Arles, il y a trop de monde, c'est pas trop mon truc, je suis très ouvert mais pas pour autant social."

Notre entretien est interrompu toute les 5-10 minutes par d'illustres amis qui le saluent. Bernard Birsinger passe par là ; héritier d'Avedon, Baltz, il a ouvert la première galerie photo privée de France en province en 1975. Là, il vient de publier 25 pages sur les traces d'August Sander. Plossu me dit : "Tu sais, tu devrais l'interviewer ; il a énormément œuvré pour la photographie. Birsinger, il a même fait partie de la mission DATAR, c'est un photographe de ma génération." Quelques minutes après, c'est au tour de François Cheval, directeur du musée Nicéphore Niépce à Chalon-sur-Saône, de s'arrêter et d'échanger quelques mots sur l'exposition de Plossu. On sent que l'homme est fier, mais reste humble. "Je voulais quelque chose de simple, d'intimiste, un truc discret et élégant."

Entretien avec Bernard Plossu à l'occasion de son exposition Western Colors aux Rencontres de la photographie Arles 2016

Et ça fonctionne, c'est exactement cela : Plossu, un photographe discret et élégant. Mais quand on voit ses photos sur tirages Fresson, on passe de l'élégance à la puissance du papier. La claque. Dans cette expo, "on a des vintages de Michel Fresson, des originaux d'époques. Tu sais, je vais te dire, quand je suis à la maison et que je reçois un colis de chez Fresson, je suis excité comme si j'avais vingt ans. Ce qui m'excite le plus dans mon métier, c'est quand je reçois de nouveaux tirages. Je suis souvent pris, mais parfois j'arrive à avoir un peu de temps pour moi, à réaliser mes photos, et dès que j'ai du temps, je lui envoie 10, 15, 20 nouveaux négatifs ; là, à chaque fois, je m'éclate."

Cet instant de discussion est sublime. Deux popes passent dans la rue, Plossu porte son boîtier à l'œil, déclenche, nous reprenons la discussion.

Certes, la scénographie de l'exposition aurait pu être un peu plus ambitieuse ou en tout cas un peu plus moderne, mais il faut s'approcher des tirages : on est alors tout de suite saisi par la texture, ce rendu incomparable des matières. Le tirage Fresson c'est un grain en couleur comme en noir et blanc ! "On voit l'épaisseur du temps dans le papier."

Entretien avec Bernard Plossu à l'occasion de son exposition Western Colors aux Rencontres de la photographie Arles 2016

À propos d'argentique, je lui demande rapidement pourquoi il n'a pas fait la bascule vers le numérique. Il me répond avec évidence qu'il ne le sent pas, que ça l'oblige à rester assis devant un ordinateur et ça, il ne peut pas : "J'ai déjà trop d'ordinateurs dans ma vie ; j'ai besoin de sortir, d'aller voir mon tireur, et puis surtout de sentir, j'ai besoin d'une tactilité, de toucher les photos, pas comme avant mais comme toujours !"

Entretien avec Bernard Plossu à l'occasion de son exposition Western Colors aux Rencontres de la photographie Arles 2016

Il n'y a aucune nostalgie dans les propos de Plossu, tant au niveau de sa vie et de la photo que des photographes. On parle de la nouvelle génération, il me demande si je connais un peu, je lui dit que j'ai la chance de voir des travaux de photographes presque tous les jours, mais que pour moi, en dépit de tout, il y a un maître, un seul au-dessus de tous, celui qui m'a donné envie de faire de la photo mon métier : Robert Frank. Il éclate de rire et s'exclame : "Oui ! Il y a les photographes parfaits, mais au bout d'un moment, c'est lassant. Robert Frank sait faire de mauvaises photos, il est dans l'imperfection, et c'est pour ça que selon moi il est au-dessus des autres. C'est ça la magie de la photographie, c'est touchant, c'est le cœur...

L'imperfection c'est le cœur, la perfection c'est le cerveau ! Bernard Plossu


Rien qu'à me remémorer ses mots, j'en ai des frissons. Bonne suite de photos, Bernard !

Entretien avec Bernard Plossu à l'occasion de son exposition Western Colors aux Rencontres de la photographie Arles 2016
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