Âgée de 67 ans aujourd'hui, Annie Leibovitz semble avoir terminé sa traversée du désert — ou en tout cas cela ne fait plus les gros titres ironiques des quotidiens français. Aujourd'hui, elle photographie Elizabeth II pour son 90e anniversaire et fait le tour du monde pour présenter Women, une expo parrainée par la banque suisse USB qui lui ouvre ainsi son réseau "worldwide" (sans passer par la France). Bref, elle travaille "harder", comme elle le souligne.

Photo Annie Leibovitz
Muhammad Ali en 1978. © Annie Leibovitz

Tout est venu "par la faute" de son père. Si sa mère, Marylin, a appris la danse avec Martha Graham, Samuel est militaire dans l'US Air Force. De fait, sa grande famille (six enfants) le suit dans les villes ou les pays où il est envoyé. De ces longs voyages en voiture, Anna-Lou apprend à voir défiler la vie à travers le cadre d'une vitre d'une portière d'automobile.

1969, elle a 20 ans et apprend la peinture au San Francisco Art Institute, mais suit des cours du soir en photographie après s'être essayée à l'affaire durant un été dans un kibboutz en Israël. La magie de l'apparition de l'image dans le révélateur la séduit plus que tout. "Ça allait plus vite que la peinture !" dit-elle dans un documentaire de 1993. Alors elle s'empare de cette "magie" et s'amuse à photographier dans la rue, notamment des manifestations de jeunes réclamant de nouveaux droits et ces changements de société qui marqueront la fin des années 1960.

C'est son petit ami de l'époque, travaillant pour le magazine Rolling Stone qui lui propose de soumettre son portfolio à la rédaction. Le titre est nouveau, il n'a que trois ans en 1970 et a pour angle l'air de son temps : la jeunesse, le rock, la drogue, le sexe. Jann Wenner, rédacteur en chef, adopte tout de suite le style d'Annie qui deviendra Photographe en chef du magazine en 1973.

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Départ de Richard Nixon après sa destitution en 1974. © Annie Leibovitz

Là, elle publie des sujets politiques comme la démission du Président Nixon, ou musicaux comme la tournée des Rolling Stones aux États-Unis en 1974 et 1975. La confiance est telle qu'elle réussit à les photographier sur scène bien sûr, mais surtout dans les coulisses : quand la vie sans fard revient, sortant d'un ascenseur, dans les couloirs d'un hôtel, parfois pris dans leurs excès, dont la photographe ne saura pas se prémunir personnellement. Mais le travail la sauve, dit-elle a posteriori.

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Mick Jagger en 1975. © Annie Leibovitz

Ses couvertures font l'histoire du magazine, parfois au-delà de son talent : elle fait poser John Lennon nu en compagnie de Yoko Hono quelques heures avant son assassinat. L'image fera la couverture du magazine nue elle aussi, sans titraille aucune. En 2005, l'American Society of Magazine Editors l'a élevée au rang de la meilleure couverture des quarante dernières années.

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Yoko Ono et John Lennon, le 8 décembre 1980. © Annie Leibovitz

1983 marque l'édition de son premier livre Annie Leibovitz: Photographs (non paru en France), la fin de sa collaboration avec Rolling Stone et le début de celle avec Vanity Fair. Ce nouveau support s'adresse aux lecteurs originels de Rolling Stone qui ont maintenant réussi dans la vie. Là aussi, Annie Leibovitz signera parmi les plus grandes couvertures du magazine, telles Demi Moore nue et enceinte, Whoppy Goldberg dans un bain de lait ou, beaucoup plus récemment, Caitlyn Jenner née Wiliam Bruce Jenner, médaillé d'or aux JO de Montréal en 1976 en décathlon et qui entamera une transition chirurgicale et hormonale en 2014 et 2015.

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Visuel de la couverture de Vanity Fair US, août 1991. © Annie Leibovitz

Le début de la décennie 1990 est placé sous le signe d'un recentrage sur son travail personnel. Elle fait la rencontre décisive de la philosophe américaine Susan Sontag qui pose devant son objectif à l'occasion de la sortie de son livre AIDS and Its Metaphors (Le SIDA et ses métaphores, paru chez Christian Bourgois en 2009).
Susan la persuade qu'elle "vaut mieux que ces sujets journalistiques". Annie explore alors des sujets plus intimes, comme la danse en souvenir de sa mère, et initie un reportage en noir & blanc à Sarajevo où elle fera une image parmi les plus poignantes du conflit. Elle commence aussi Women, son travail sur les femmes — célèbres ou non — qui se poursuit encore aujourd'hui et est exposé dans le réseau USB (voir toutes les dates sur le site d'USB ; la dernière étape aura lieu à Zurich à l'hiver 2016).
Mais son style est définitivement trouvé comme portraitiste. Les deux femmes ne se quitteront plus jusqu'à la mort de Sontag en 2004.

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Susan Sontag. © Annie Leibovitz

Ses images, son style peuvent rappeler le Jean-Paul Goude de la grande époque, avec une sorte de luxuriance différente. Des annonceurs comme Louis Vuitton ou American Express ont parfaitement saisi cet attrait.

En 2000, Annie Leibovitz entre au Panthéon des Légendes vivantes, titre décerné par la Bibliothèque du Congrès à "ceux qui contribuent de façon significative au patrimoine culturel, économique, social et scientifique américain". En 2007, elle devient la première photographe non britannique à faire le portrait officiel de la reine Elizabeth II d'Angleterre. La monarque sollicitera une nouvelle fois sa vision chatoyante pour célébrer son 90e anniversaire, il y a quelques semaines. "Harder", on vous dit.

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Elizabeth II d'Angleterre en 2007. © Annie Leibovitz

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