Harcourt, c'est une signature, une patte, une légende. Stéréotypée pour certains, inégalée et mythique pour d'autres. À l'occasion du déménagement du studio au 6 rue Lota, dans le 16e arrondissement de Paris, nous avons pu interviewer son directeur, Francis Dagnan, et assister à une séance de prise de vue entre le photographe Michel Blondeau et son modèle Jérôme Mesnager, célèbre artiste urbain créateur de "l'Homme en Blanc". Suivez-nous pour une visite du Studio Harcourt, fleuron du portrait de luxe à la française — une institution qui a le don de vous transformer en star de cinéma !

Studio Harcourt, portrait de Jerôme Mesnager, photo Michel Blondeau
Jérôme Mesnager par Michel Blondeau. Photo Studio Harcourt.

On s'adresse à un désir qui est universel : tout le monde, dans le monde entier, veut laisser une empreinte magnifiée de soi." Francis Dagnan, directeur du Studio Harcourt.

C'est sur ces mots que Francis Dagnan, directeur des Studio Harcourt depuis 2007, commence notre entretien. Les cartons ne sont pas encore tous rangés, des ouvriers installent encore le matériel et pourtant, on sent déjà que cette nouvelle résidence est le début d'une nouvelle aventure. Le renouveau d'Harcourt, le dernier grand studio de portrait encore en activité depuis les années 1930, s'est amorcé il y a plusieurs années déjà et le studio a depuis redoré son blason d'antan, mais désormais c'est vers l'international qu'il se tourne. En effet, en plus de son emménagement rue Lota, Harcourt vient d'ouvrir une filiale à Hong Kong et est en pourparlers pour créer des partenariats avec d'autres pays.

Studio Harcourt, vue des salons du studio

Pourquoi un tel engouement ? Comment, en ces temps de crise de la photographie, une si grosse machine à portrait arrive encore à tenir et ambitionne même une croissance exponentielle ?

Au-delà d'un "egotrip" universel, corroboré d'ailleurs par l'engouement planétaire pour le selfie, le Studio Harcourt est à la photographie ce que Christian Dior est à la couture : un maître façonneur de rêves et créateur d'émotion.

Francis Dagnan s'est naturellement inscrit cette tradition : « Lorsque j'ai repris la direction des studios, je me suis plongé dans des témoignages et dans l'histoire de la société et j'ai trouvé une phrase de Jacques Lacroix, fondateur et mari de Cosette Harcourt, qui disait aux photographes : "Vous devez photographier chaque personne, chaque modèle que vous avez en face de vous comme jamais il n'a été photographié et comme jamais il ne pourra être de nouveau photographié, sauf à revenir au Studio Harcourt !" »

Une ambition que l'on retrouve dans la construction même du portrait. L'ambiance monacale de la prise de vue est palpable dès l'installation du modèle.

Studio Harcourt, les coulisses de la prise de vue, séance de portrait de Jerôme Mesnager, photo Michel Blondeau

Michel Blondeau, le photographe qui officie auprès de Jérome Mesnager, est d'une sérénité hypnotique.
« On travaille dans la pénombre et d'ailleurs, c'est comme dans l'art religieux qui n'est jamais signé : le portrait Harcourt porte la signature du studio, pas celle du photographe ; ce dernier travaille avec beaucoup d'humilité », souligne Francis Dagnan.

Studio Harcourt, les coulisses de la prise de vue, séance de portrait de Jerôme Mesnager par Michel Blondeau

Nous assistons à la mise en place du set photo. Un véritable ballet s'organise ; pas moins de quatre personnes s'activent autour de Jérome Menasger et travaillent de concert : deux assistants lumière, une maquilleuse et Michel qui, en chef d'orchestre, lit à proprement parler la lumière afin de sculpter le visage de son modèle.

« Au-delà de l'expression poétique de révéler l'être derrière le visage, c'est une réalité, du moins quand on arrive à cette grâce. Nous devons avoir une photo exceptionnelle. On ne vend pas une photo réussie, mais une photo exceptionnelle. C'est un autre registre », nous dit Francis Dagnan.

Studio Harcourt, les coulisses de la prise de vue, séance de portrait de Jerôme Mesnager par Michel Blondeau, essais de pose et direction du modèle, photo David Lefevre

Studio Harcourt, les coulisses de la prise de vue, séance de portrait de Jerôme Mesnager par Michel Blondeau, essais de pose et direction du modèle, photo David Lefevre

Michel multiplie les poses, les positions d'éclairages, cherche le meilleur profil et LA photo qui révèlera la personnalité de son modèle. Sous mes yeux de photographe, je vois la lumière dessiner des ombres, créer du relief et mettre en exergue les traits du visage, avec douceur et puissance.

Comme l'explique Francis Dagnan : « Un portrait Harcourt est en réalité un portrait à contre-courant des modes de ces dix dernières années, où l'on voit des ombres très dures, des pores de peau très marqués, des poils et des traits exagérés. Harcourt puise sa force et son inspiration dans la peinture classique, où l'aristocratie se faisait peindre avec un visage sans expression forte, un petit sourire à la Mona Lisa, tel un demi-dieu. Les dieux ne sont pas traversés par les émotions quotidiennes comme vous et moi. Jean-Marie Rouart, académicien, s'était écrié après sa séance de prise de vue en habit d'Immortel : "un portrait Harcourt, c'est une panthéonisation de son vivant !" »

Studio Harcourt, portrait de Jerôme Mesnager, photo Michel Blondeau

Pourtant tout n'a pas toujours été rose pour le grand studio, liquidé en 1980. La chute durant les années 1970 a été terrible et s'explique par une multiplicité de facteurs.

Dans les années 1930 existait une bourgeoisie qui voulait imiter les attitudes de l'aristocratie, et elle faisait réaliser des portraits. La photographie leur a permis d'accéder à ce type de prestation. Et Harcourt devient presque un incontournable et un adoubement pour les comédiens et acteurs ; le studio réussit à les photographier tels qu'ils étaient vus à l'époque, c'est-à-dire comme des êtres magnifiés, des stars au sens premier du terme, des "étoiles". Roland Barthes écrit d'ailleurs dans son livre Mythologies en 1957 : « En France, on n’est pas acteur si l’on n’a pas été photographié par les Studios d'Harcourt. »

Studio Harcourt, vue des salons du studio, photo David Lefevre

Dans ces années-là, le studio emploie 80 personnes et attire 8 000 clients, et même jusqu'à 9 000 entre 1951 et 1958. Mais l'apparition de l'appareil photo pour tous, comme l'Instamatic, va rendre plus difficile l'exercice de la photo auprès des particuliers. Les consommateurs se mettent à se photographier eux-mêmes et sont très contents de ce qu'ils font. En parallèle, le cinéma de la Nouvelle Vague "brûle" les icônes bourgeoises et Mai 68 les enterre sous les pavés. L'ensemble entraîne un désintérêt pour cette forme d'art.

De plus, la figure de proue du Studio, Cosette Harcourt, décède et les photographes, sous l'égide des financiers et frères Hariri, prennent la tête du studio. On se met à travailler au flash, à faire de la couleur, et très vite, la griffe Harcourt devient un produit comme un autre.

Pierre-Anthony Halard remet de l'ordre dans les années 1990 et les années 2000 signent l'heure du renouveau par un retour aux sources définitif. Surtout, le studio retrouve l'équilibre financier. On revient à la lumière continue, en noir et blanc, et à un collectif de photographes payés en œuvre collective, ce qui est un cas assez rare dans le milieu de la photo. « "Nous travaillons avec 10 photographes qui tournent avec émulation et cette conscience de la photo exceptionnelle. Tous nos photographes sont là depuis 8 ou 9 ans, et ce n'est pas pour la gloire et l'argent, mais pour une passion commune pour ce que nous faisons », souligne Francis Dagnan.

Studio Harcourt, les coulisses de la prise de vue, séance de portrait de Jerôme Mesnager par Michel Blondeau, photo David Lefevre

Cette passion, nous la voyons se dessiner sous nos yeux. Michel orchestre avec une grâce exceptionnelle ses opérateurs et met à l'aise son modèle. On passe du costume au tee-shirt pour finalement travailler presque exclusivement sur le regard et les mains. Les mains de Jérome Mesnager, cet artiste-peintre novateur et précurseur du street art en France, sont en effet celles d'un homme manuel. « Regarde les pognes qu'il a ! » me lance Michel, le temps d'une pause.

Il a raison et moi, j'ai encore dans la tête cette lumière qui raconte des histoires comme au cinéma. Tout est orchestré avec minutie, avec discipline. Les volets autour des projecteurs permettent de créer des dégradés d'ombres douces, et si ça ne suffit pas, l'opérateur crée davantage de diffusion avec ses doigts ! Magique.

Nous vendons un tirage et une émotion. On ne jette jamais un vrai portrait de studio."

« Aujourd'hui, nous dit Francis Dagnan, il y a un renouveau et nous ne photographions pas que les acteurs, mais aussi les héros de notre temps : ceux qui font une époque, les artistes, écrivains, prix Nobel, poètes, chanteurs. Notre galerie rappelle au public que lorsque l'on prend une photo avec son téléphone à 13h au bord de la plage, c'est parfaitement hideux et ce n'est pas la photo qui reste. D'ailleurs elle ne restera jamais puisqu'elle s'oubliera au mieux sur un disque dur d'ordinateur sans jamais sortir... Nous, nous vendons un tirage et une émotion. On ne jette jamais un vrai portrait de studio. »

Studio Harcourt, les coulisses de la prise de vue, séance de portrait de Jerôme Mesnager par Michel Blondeau, photo David Lefevre

Le modèle économique du studio repose sur la diversification de son offre et la création d'une émotion. C'est avant tout une expérience qu'Harcourt souhaite transmettre au public, quel qu'il soit.

« Il nous est arrivé d'avoir une personne qui était une employée de grand magasin et qui a pris un crédit à la consommation pour se faire photographier chez nous. Quand c'est arrivé, la photographe m'a appelé pour me dire qu'elle ne pouvait pas assumer, que c'était trop de pression. J'ai cru au début qu'elle avait Georges Clooney devant elle et quand j'ai compris, je lui ait dit que c'était un devoir et un honneur pour nous de lui faire une photo exceptionnelle. Nous lui avons fait visiter nos studios et nous lui avons offert un tirage et un parfum pour qu'elle vive encore plus à fond cette expérience ! Et à côté, nous avons des personnes qui nous envoient leur jet privé avec leur secrétaire pour venir uniquement chercher la photo... Notre clientèle est immense dans son spectre. »

Studio Harcourt, deux portraits d'objet (les packshots version Harcourt), montre, flacon de parfum

Il n'y a finalement rien d'étonnant à cela, puisque l'offre Harcourt s'étend du portrait à 10 € — via les fameuses cabines Harcourt — au Portrait Prestige à 1 990 €. « Ce dernier représente 20 heures de travail, 3 ou 4 personnes autour du client ainsi que la retouche. Ramené au taux horaire, cela fait de nous l'un des studios de photographie les moins chers et les plus accessibles au grand public ! Même si nous avons conscience que la somme n'est pas négligeable. Certains sacs de luxe demandent le même temps de fabrication et coûtent trois fois plus cher. »

Studio Harcourt, les coulisses de la prise de vue, séance de portrait de Jerôme Mesnager par Michel Blondeau, essais lumière, photo David Lefevre

Les stars assurent la vitrine et, outre la clientèle privée, le studio travaille beaucoup avec l'événementiel. Le nouvel emménagement est d'ailleurs stratégique de ce point de vue, puisque l'immeuble est partagé avec une autre institution elle aussi labellisée "Entreprises du Patrimoine Vivant" : le traiteur Dalloyau. Michel Blondeau, qui officie présentement auprès de Jérome Mesnager, est aussi l'un des photographes experts en "portraits d'objet". Enfin, le studio ne se prive pas de collaboration avec certains artistes, signant des œuvres communes avec Bertrand Lavier ou Uwe Omer, par exemple.

Studio Harcourt, portrait de Jerôme Mesnager, photo Michel Blondeau

Au retour, l'un de mes collègues, un peu dubitatif quant au classicisme d'Harcourt, m'interroge sur le déroulement de ma visite. Harcourt est un mythe. On peut ne pas aimer ou rester de marbre devant l'exercice, mais force est de constater que le public reste amoureux de cette institution, qui n'a rien perdu de son aura. Harcourt est auréolé d'une prestance incomparable dans le domaine. Sur les sept livres édités ces dix dernières années, tous se sont vendus. Le débat pourrait être exactement le même que pour des boîtiers Leica : certains décrient la pastille rouge, mais la majorité des photographes en rêvent secrètement. Il y a une mythologie Harcourt, des valeurs, et un savoir-faire à la française, empreints d'une certaine conception de l'esthétique et de l'élégance.

Et après avoir pu assister à une séance, on comprend mieux ces mots de Francis Dagnan : « Tout le monde veut laisser une empreinte magnifiée de soi ou de l'être aimé »...

> Le site du Studio Harcourt

Voir aussi :
> Le site de Michel Blondeau
> Le site de Jérôme Mesnager

> Tous nos reportages
> Toute l'actualité (tests et articles)
> Suivez en direct l'actualité photo sur la page Facebook de Focus Numérique

PARTAGER
Contact Vie privée, Cookies Conditions Générales d'Utilisation