Représenté par la galerie Camera Obscura à Paris, le photographe russe Alexey Titarenko voit en la photographie le reflet de ses sentiments. De l'URSS qui s'écroule dans les années 1990 à son exil volontaire à New York en 2011, ce grand lecteur de Proust dans le texte évoque pour nous son cheminement. Rencontre par grand vent et entre deux averses à London Photo.

C'est la série City of Shadows qui a fait connaître Alexey. Elle comprend des images spectaculaires qui transforment ses habitants en une masse effrayante. Dans la plus emblématique, prise à l'entrée d'une station de métro, la foule se fond : ne se détachent que les mains qui donnent l'impression de voir une sorte monstre à mille pattes. Cette série a été construite entre 1992 et 1994 ; pour le photographe, il s'agit de sa vision d'un pays qui s'effondre. Ce sont des images extrêmement noires où l'individu s'efface au profit d'une multitude informe...

Photo Alexey Titarenko

Focus numérique – Vous habitez New York depuis 2011. Et vos images de la ville deviennent beaucoup plus lumineuses que votre série sur Saint-Pétersbourg, City of Shadows...

Alexey Titarenko – Comparer les deux villes, c'est un peu comparer le ciel et la terre... Les Américains sont beaucoup plus heureux et calmes que la société russe des années 1990 [après la fin de l'Union soviétique en 1991, NDLR]. Ils n'ont pas tellement de problèmes et quand il y en a, l'État les prend en charge. Je pense même que la peur leur manque, sinon, ils n'iraient pas voir autant de films d'horreur au cinéma !

Aux États-Unis, les habitants ne deviennent pas des ombres. Ils expriment leur individualité... Par exemple, quand les Américains s'habillent, ils font tout pour être originaux et surtout ne pas se ressembler. En Russie, c'est l'inverse ! Les vêtements sont des imitations d'autres marques. C'est une pensée très provinciale que de vouloir ressembler à quelqu'un d'autre. Oui, à NY, aux États-Unis, la vie est plus lumineuse, plus colorée... On peut réaliser ses ambitions sans avoir des bâtons dans les roues [en français dans le texte]. Mes images sont une sorte de traduction de ma vision, de mes sentiments d'un moment donné dans un lieu précis.

Photo Alexey Titarenko

Focus numérique – Vous êtes né à Leningrad, Saint-Pétersbourg aujourd'hui. Le rôle que joue votre ville dans vos images est primordiale. Quel est votre lien à New York ?

Alexey Titarenko – Le lien que j'ai avec NY, ce sont les taxes que j'y paie ! Mes images de la série City of Shadows auraient pu être prises dans n'importe quelle ville de Russie, à Moscou, par exemple. Il est impossible de reconnaître Saint-Pétersbourg dans mes images. Mais je vivais dans un pays qui s'effondrait. Ce n'est pas tant Saint-Pétersbourg que je montre, mais la Russie. Et ces images traduisent mes sentiments pendant cette période.

Photo Alexey Titarenko

Focus numérique – Quel matériel utilisez-vous ?

Alexey Titarenko – Je n'ai pas changé depuis mes premiers travaux. Je travaille toujours avec mon Hasselblad qu'un ami suisse devenu trop âgé m'a donné en 1990. Je n'ai pas de d'appareil numérique.

Photo Alexey Titarenko, NY Domino Factory

Focus numérique – Selon vous, comment les photographies doivent être vues : par des expositions ou par l'édition de livres ?

Alexey Titarenko – Des expositions ! Mais seulement s'il y a un très bon éclairage. Car je soigne beaucoup mes tirages, avec beaucoup de précision. Leur rendu final dépend tellement de la qualité de la lumière... Il vaut mieux ne pas exposer que d'exposer sous un éclairage médiocre. Les livres, c'est un peu pareil. Il n'y a que très peu d'éditeurs qui savent mettre en page les livres photo : Damiani et Steidl.

Photo Alexey Titarenko, NY Subway

Focus numérique – Est-ce que ce sont des images qui vous ont fait découvrir la photographie ?

Alexey Titarenko – Je n'ai pas de réponse à cette question. Quand j'étais jeune, j'ai vu ce que je n'aimais pas, ce que je détestais : toute cette esthétique du totalitarisme, du socialisme, de laquelle j'ai voulu m'éloigner le plus loin possible. En 1989, je me souviens d'avoir vu un livre (paru en 1976, réédité en 1986) aux Éditions du Chêne, appelé Photomontage, écrit par une historienne britannique Dawn Ades... Il y avait des œuvres de Dada qui ont inspiré les constructivistes ou même Rotchenko ou Malevitch... J'ai été si bouleversé... Ma série "Nomenclature des signes" vient de cette lecture fondamentale pour moi.

Photo Alexey Titarenko

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