Paris-Enschede (Pays-Bas), 5 heures de train. 5 heures à trépigner d'impatience avant de pénétrer dans l'antre de ceux qui ont réalisé l'impossible : faire revivre la production de films Polaroid. Leur projet a fait le tour de monde et du monde entier, pas uniquement celui de la photo. Un pari fou. Et pourtant 8 années après, non seulement la production tourne à plein régime mais en plus la firme se paie le luxe de sortir le premier appareil instantané pour film 600 du marché : l'I1. Visite au pays d'Impossible Project, les Willy Wonka de la photo instantanée !

Visite de l'usine d'Impossible Project à Enschede, Pays-Bas

Reportage-impossible-project-i1

Il faut croire que Florian Kaps, André Bosman et Marwan Saba ont gagné leur pari et prouvé que leur Impossible Project n'était pas si impossible.

Nous ne sommes pas un projet artistique ou une aventure de fous, nous voulons être une entreprise prospère pendant au moins 10 ans..."

... déclarait Florian Kaps, alors directeur d'une entreprise spécialisée dans la vente en ligne de produits Polaroid.

C'était il y a 8 ans. Amoureux du film instantané, Florian Kaps est persuadé qu'il y a nécessairement une place pour la photo "à l'ancienne" face au numérique. Et puis, contrairement au numérique, pas besoin d'ordinateur pour voir le résultat immédiatement. Du coup, lorsque la firme Polaroid annonce en février 2008 sa cessation d'activité, il fonde son trio d'entrepreneurs avec le directeur de l'ingénierie de l'usine et le développeur financier, et décide de racheter les machines.

Le défi est de taille. Certaines chaînes de production ont été démantelées, et il ne reste plus de formule toute prête ni de mode d'emploi à suivre. Les normes environnementales européennes ont changé, les composants entrant dans les précédentes formules chimiques pour les films ne sont plus disponibles : certains produits n’existent plus et certains procédés sont protégés par des brevets...

Visite de l'usine d'Impossible Project à Enschede, Pays-Bas

Heureusement, quelques ouvriers de l'usine Polaroid ont encore certaines des formules chimiques en tête. S'engage alors la mise au point de nouvelles formules viables, et la reconquête d'un marché en déclin.

En mars 2010 sort finalement le premier film noir et blanc, le Silver Shade, puis, un an après, le film couleur PX680. Le processus était en marche. Si à l'époque les hipsters ne s'en étaient pas encore emparés, les repreneurs pouvaient compter sur une très forte communauté d'amateurs.

Au départ d'ailleurs, la stabilité des films Impossible était assez mise à mal et les contrastes manquaient de punch. Mais à force de travail et d'amélioration des formules, l'offre s'est largement étoffée et la marque propose aujourd'hui plusieurs types de films différents, du noir et blanc à la couleur en passant par des cadres colorés, ronds et différents formats comme l'extraordinaire 8x10 pour les chambres.

Visite de l'usine d'Impossible Project, les différents packs de  films instantanés



La particularité du film instantané est qu'il est constitué de deux pellicules montées en sandwich : un négatif et un positif. Après la prise de vue, laquelle passe par une exposition à la lumière via le miroir réfléchissant qui fait réagir les bromures d'argent, la photo est extraite en passant par deux rouleaux écrasant une gélatine appelée base de développement. Cette dernière développe le négatif, l'image négative est ensuite transférée chimiquement vers le positif, puis fixée. Tout se fait en une seule opération... instantanément !

Visite de l'usine d'Impossible Project, schéma de composition d'un film polaroid

Visite de l'usine d'Impossible Project, interaction manuelle avec le film, effets de la chaleur des doigts

Si l'usine, qui au mieux de sa forme employait jusqu'à 2 500 personnes dans les années 1970, n'en emploie plus que 70 aujourd'hui, c'est aussi parce qu'il a fallu baisser au maximum les coûts de production. Et plutôt que de former de nouvelles recrues "à partir de rien", la politique de l'entreprise est de mettre l'accent au maximum sur les savoir-faire de leurs plus anciens employés, afin qu'ils forment les plus jeunes.

Il y a deux personnes chez nous qui devraient être en retraite, mais que nous gardons soigneusement pour qu'elles puissent transmettre leur héritage. Il faut beaucoup d'expérience pour devenir un ouvrier spécialisé. On considère que de 3 à 5 ans, une recrue fait un bon technicien, et c'est seulement après 5 années de travail auprès des machines qu'on peut devenir un spécialiste."

Visite de l'usine d'Impossible Project, chaîne de production des films instantanés

Ruben, responsable des relations publiques, est fier de nous faire faire le tour du propriétaire. "Les murs ne nous appartiennent pas. Nous avons acheté les machines mais nous louons les murs avec un bail de 10 ans. Le problème, c'est que nous ne pouvions pas déplacer les machines : il a donc fallu les utiliser là où elles étaient !"

On sourit d'ailleurs devant l'antédiluvien système Microsoft qui fait tourner les machines de production. Absolument impossible à moderniser. Et quand on découvre la complexité de certaines d'entre elles, on comprend qu'il ne s'agit pas ici d'un jeu de mots. "Nos machines ne fonctionnent qu'avec des systèmes mécaniques et pneumatiques. Les ordinateurs ne servent qu'à contrôler l'impulsion électrique, mais tout se fait à l'ancienne ici", déclare Ruben en me présentant un ouvrier expérimenté capable de savoir si sa "bécane" tourne correctement juste à l'oreille. "C'est au son qu'elle fait qu'il sait très précisément où se situe une éventuelle panne."

Visite de l'usine d'Impossible Project, chaîne de production des films instantanés

Visite de l'usine d'Impossible Project, chaîne de production des films instantanés

On suit des yeux l'immense tunnel de fabrication des éléments métalliques qui sert à faire remonter le film dans les cartouches après éjection, et on reste ébahi par le processus d'assemblage des films.

Visite de l'usine d'Impossible Project, chaîne de production des films instantanés

Tout est tellement précis, millimétré : d'un côté les cadres, puis les boîtes, le positif et bien sûr le négatif. La machine qui le prépare est dans le noir... "l'opérateur a moins de 20 minutes pour remplacer une pièce défaillante, des flexibles par exemple. Au-delà, on est obligé de rallumer la lumière et c'est toute la bobine de négatif qui est à jeter". On comprend que la pression sur ses épaules ne doit pas être négligeable et que finalement, les films ne sont peut-être pas si chers au regard de la complexité du processus et de la marge nécessaire aux investissements de recherche et développement.

Visite de l'usine d'Impossible Project, chaîne de production des films instantanés

Songeur sur le rôle de l'argentique aujourd'hui, on se remémore la fin de l'aventure Cibachrome et la place pourtant si extraordinaire que tient l'argentique dans le cœur des amateurs. Comment tenir et ne pas tirer le rideau ? Comment résister face aux monstres imagiers que sont les smartphones et leur capacité stupéfiante à promulguer l'instantanéité et le partage au rang d'étendard marketing ?

La différenciation du matériel joue ici en faveur d'Impossible qui, en dépit du prix élevé de ses films, permet de tenir en main l'objet de sa création. Certes il faut un peu de patience — de quelques minutes à presque trente en fonction des films —, mais lorsque l'on met pose ensuite sa main dessus, ce n'est pas sur l'écran froid d'un téléphone, mais bien sur un vrai film argentique avec toute la sensualité propre au support.

Cerise sur le gâteau, il est possible de faire ce que l'on en veut après. Le placer sur un radiateur, le chauffer dans une poêle, le passer à l'eau de Javel ou dans le micro-ondes... de nouvelles créations viendront encore modifier le rendu et jouer sur les couleurs, le contraste, le développement. Voilà en fait la différence fondamentale en 2016 entre un film argentique, qu'il soit instantané ou non d'ailleurs, et une photo numérique : l'une est devenu objet pixelisé de consommation courante, l'autre se définit par sa rareté et sa capacité à offrir un support matériel réappropriable à volonté. Avec le numérique aussi, on se réapproprie l'image, par les retouches notamment, mais ne tente-t-on pas de singer parfois ce que le film classique permet ? 

Visite de l'usine d'Impossible Project, chaîne de production des films instantanés, production des cadres colorés

C'est sur ces réflexions que nous arrivons devant les techniciens boîtiers. Ils réparent, restaurent et reconditionnent des centaines d'appareils photo. Chers amateurs, j'ai vu des caisses entières de SX-70 qui n'attendent que vos deniers pour servir à nouveau !

Visite de l'usine d'Impossible Project, atelier de restauration des boîtiers SX70

Plus loin, on découvre aussi le laboratoire des tests de colorimétrie et leur "Barbie" locale pour contrôler les tons de peau.

Visite de l'usine d'Impossible Project, grilles de tests de colorimétrie

Enfin, au bout du couloir, un ingénieur qualité teste quelques I1, la dernière création de la marque. S'inscrit dans une tendance moderniste de la firme, ce boîtier offre la possibilité de piloter avec son smartphone (sous iOS pour l'instant) le déclenchement, l'ouverture et temps de pose, mais aussi la double exposition ou le light-painting.

Sa finition est plutôt avenante : sa coque polymère est recouverte d'un matériau doux, agréable au toucher, et le design, qui reprend la silhouette des anciens polas, place le flash autour de l'objectif. Des leds de couleur informent de l'état de l'appareil.

Visite de l'usine d'Impossible Project, atelier de test et contrôle qualité des boîtiers I1

Visite de l'usine d'Impossible Project, le boîtier I1 et son système de leds

On charge un film pour tester l'I1 et quelque chose attire notre attention : il n'y a plus de pile dans la boîte de film ! "C'est beaucoup plus écologique et moins énergivore !", nous explique Ruben ; "en revanche, étant donné que nos machines de production de film sont calibrées pour fabriquer des films équipés de piles, nous sommes obligés d'ajouter un contrepoids en carton aux boîtes de film I1, sinon elles ne passeraient pas les contrôles automatiques de calibrage de la chaîne !"

Visite de l'usine d'Impossible Project, pilotage de l'I1 par smartphone, fonction light-painting

Sur cette dernière déclaration, on se rend compte finalement que l'usine d'Impossible Project n'est pas une usine comme les autres. Certes, quand on regarde leur chaîne de production, on constate qu'on est bien dans une usine, mais elle tient finalement plus de la fabrique animée par une poignée d'amateurs fous et audacieux que de l'énorme machine de production. On comprend aussi qu'acheter un film Impossible Project, ce n'est pas juste un acte "boboïsant", contrairement à ce que beaucoup tendent à penser. Non, Impossible Project a réussi à créer un univers dans lequel l'acte d'achat se mue à la fois en soutien d'une production somme toute artisanale et en possibilité créative au charme inégalé.

Quant à savoir si Impossible va tenter de sauver la fameuse Fuji FP100, Ruben déclare qu'il ne peut pas en parler, mais nous confirme que des discussions sont en cours... À suivre !

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