Mapplethorpe, c'est un peu comme Araki : la réputation précède le parcours et le commun ne retient que les images de sexe, les nus provocants. En attendant la sortie en France avant la fin de l'année du documentaire des Britanniques Fenton Bailey et Randy Barbato : Mapplethorpe — Look at the pictures, retour sur la vie d'un torturé assoiffé de perfection.

Photo Robert Mapplethorpe
Autoportrait, 1983. © Robert Mapplethorpe Foundation

Robert Mapplethorpe naît à la fin de l'année 1946 à Floral Park dans la banlieue calme et très familiale de New York City. De cette banlieue tranquille et sans histoire, il dira : "C'est un endroit parfait pour grandir et tout aussi bon à quitter". Sa famille est catholique très fervente. Il est entouré de cinq frères et sœurs. L'un d'eux, Edward, d'une dizaine d'années son cadet, deviendra un temps son assistant. Robert grandit harmonieusement entre une grand-mère qu'il adore et les dimanches en famille à la messe qui l'auront marqué.

Il a 17 ans en 1963 quand il rentre au Pratt Institut, une importante école de design et d'art de NY. Il y étudie le dessin publicitaire (Advertising Design) sur la volonté de son père. Mais frustré par l'étroitesse de cette discipline, il suit finalement sa voie artistique et change de section pour "Arts graphiques et dessin" (Graphic Art & Design), plus axé sur les beaux-arts. Il y restera jusqu'en 1969. Ses premiers travaux font déjà état de son goût pour la Renaissance et l'avant-garde du 20e. Mais sa rupture avec sa famille est brutale et définitive.

Photo Robert Mapplethorpe
Self-portrait, circa 1970. © Robert Mapplethorpe Foundation

L'éclosion artistique de Robert Mapplethorpe se fait dans cette ambiance d'émulation et d'effervescence artistique que connaît alors New York et qui se poursuivra jusqu'à l'apparition du sida, au début des années 1980. Son meilleur symbole reste, bien sûr, la Factory de Andy Wahrol, où écrit Lou Reed et débute le jeune Stephen Shore, entre autres. Mapplethorpe y passera comme assistant-photographe pour le magazine Interview, publié par Warhol.

Mais ce foisonnement créatif a comme toile de fond des revendications politiques ou sociétales de plus en plus fortes, notamment celles de la reconnaissance des droits gays, dont le point d'orgue est la première rébellion des homosexuels contre la police après une énième descente dans le bar Stonewall, en 1969.

Photo Robert Mapplethorpe
Sans titre 1974 © Robert Mapplethorpe Foundation

Si aujourd'hui un seul nom encore est lié au destin de Mapplethorpe, c'est bien celui de Patti Smith. Leur rencontre est à l'origine de tout. Elle a lieu en 1967 une première fois, alors que la jeune femme est caissière chez Brentano's, la célèbre librairie américaine, puis une deuxième fois par hasard, puis une troisième pour ne plus vraiment se quitter ensuite. De là commencent ses premières créations, faites de techniques mixtes ou de collages...

Mais la vie est matérielle est difficile. Patti et Robert vivent de petits travaux ; il faut choisir entre acheter du papier raisin ou un sandwich pour déjeuner... En 1970, ils emménagent ensemble dans une chambre miteuse du Chelsea Hotel, où d'autres artistes fauchés séjournent aussi. Robert acquiert un Polaroid. Sa recharge permettait 10 prises de vue et plusieurs semaines pouvaient se passer entre deux achats. Aussi, Mapplethorpe doit réfléchir, penser, concevoir sa photographie dans les moindres détails avant de déclencher. Aujourd'hui, la chanteuse analyse cette période de disette comme finalement fondatrice d'une éthique photographique qui n'a jamais quitté le photographe américain. Il n'y a aucune place pour le hasard, l'improvisation : tout est pensé au cordeau. Ce qui définit son style aujourd'hui encore.

Photo Robert Mapplethorpe
Sans titre, 1973. © Robert Mapplethorpe Foundation

En 1971, Robert fait la rencontre de John McKendry, responsable du département des estampes et photographies au MoMa de New York, qui le persuade de faire de la photo à temps plein. Avec lui, le photographe voyage en Europe pour la première fois : il y rencontre de nombreux collectionneurs qui seront plus tard des modèles.

L'année suivante, c'est autour du collectionneur avisé Sam Wagstaff d'entrer dans la vie du photographe. De 25 ans son aîné, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, il cherche de nouveaux artistes à soutenir. La rencontre se fait au Pink Tea, un salon de thé-pub bien connu de la vie gay. Ils deviendront amants. Wagstaff lui fera rencontrer des personnalités liées à la culture et l'encouragera tout au long de sa vie dans son travail.

Polaroid est le titre de la première exposition solo du photographe. Elle a lieu à la Light Gallery de NY en 1973.

Photo Robert Mapplethorpe
John McKendry 1975. © Robert Mapplethorpe Foundation
Ce portrait a été réalisé à l'hôpital la veille de la mort de McKendry, des suites d'une maladie du foie.

En 1975, Mapplethorpe change d'outil et acquiert un Hasselblad avec lequel il photographie ses amis, des artistes, des musiciens, et des membres de l'underground SM new-yorkais. C'est l'année où Patti Smith enregistre Horses, son premier album dont la pochette est un portrait d'elle signé par Mapplethorpe avec son moyen format. Lors d'une récente interview filmée, la chanteuse rappelle comment Mapplethorpe, dans une rue de NY, a sélectionné l'image sur une planche contact en disant : "This is the one with the magic". La chanteuse la considère comme le symbole de leur relation : "Cette photo parle de confiance, de nous, uniquement. Pas d'autre chose. Elle est pure."

Photo Robert Mapplethorpe

Photo Robert Mapplethorpe
Brian Ridley et Lyle Heeter, 1979. © Robert Mapplethorpe Foundation

La reconnaissance internationale vient enfin. En 1977, il participe à la documenta de Cassel et entreprend en 1980 une collaboration avec Lisa Lyon, la première championne féminine du monde de body-building. Leur collaboration durera plusieurs années pour des séries de portraits ou d'images à l'antique. Ils feront un film et un livre ensemble Lady, Lisa Lyon. C'est aussi une période où il reprend ses techniques mixtes et travaille avec différents formats de prises de vue. Il introduit dans son travail de la couleur, notamment du Cibachrome. Ses sujets sont les fleurs, le nu et la statuaire.

Photo Robert Mapplethorpe
Calla Lily, 1983. © Robert Mapplethorpe Foundation

Photo Robert Mapplethorpe
Lisa Lyon, 1984. © Robert Mapplethorpe Foundation

1986 : année où il apprend sa séropositivité. Il crée des décors pour un spectacle de la chorégraphe et danseuse contemporaine Lucinda Child. Enfin, il illustre une édition du recueil de poésies Une Saison en Enfer d'Arthur Rimbaud d'une série de photos publiées en héliogravure.

Photo Robert Mapplethorpe
Eva Amurri, 1988. © Robert Mapplethorpe Foundation
Robert Mapplethorpe réalise l'un de ses derniers portraits, pris quelques semaines avant sa mort, pour Eva Amurri, la fille de Susan Sarandon.

Il meut à 42 ans en 1989 après avoir fondé la fondation qui porte son nom et doit conserver son œuvre, gérer les droits et aussi soulever des fonds pour la recherche sur le sida.

Aujourd'hui, les images de Robert Mapplethorpe sont encore diffusées avec avertissements et pincettes. Mais elles atteignent des sommets lors des ventes aux enchères : Man in Polyester Suit a été adjugé en octobre dernier chez Christies à New York à 478 000 $.

Photo Robert Mapplethorpe
Man in Polyester Suit, 1980. © Robert Mapplethorpe Foundation

Que l'on aime ses photos ou que l'on déteste ses sujets, Mapplethorpe a réussi à traiter avec une élégance évidente d'homosexualité masculine, des relations SM, des nus masculins ou même des body-builders... sujets qui n'avaient jamais été montrés sous cet attrait. "Je recherche en permanence la perfection dans les formes. Je le fais avec les portraits. Je le fais avec les bites. Je le fais avec les fleurs." Techniquement, il a réussi. Il est bien rare d'atteindre un telle niveau de rendu... bien au-delà de cinquante petites nuances de gris.

> Le site de la fondation Mapplethorpe

Pour en savoir plus sur le documentaire qui devrait sortir en France d'ici la fin 2016 :
> Mapplethorpe – Look at the Pictures (le site, en anglais)
> Bande annonce

Et aussi :
> "Robert Mapplethorpe by Patti Smith",
très belle interview réalisée à l'occasion de la rétrospective Mappelthorpe au Grand Palais (2014)

Un biopic est prévu, tiré de Just Kids, récit de Patti Smith sur cette période de sa vie.
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