C'est l'histoire d'un papier et celle d'un homme. Un homme qui a dédié sa vie à la parfaite maîtrise de son artisanat, un artisanat qu'il a élevé au rang d'art, sans concession, avec pugnacité mais humilité. C'est l'histoire d'un homme qui a travaillé 35 ans tous les jours de 7h30 à minuit (et parfois le samedi) à la satisfaction de ses clients, à rendre chacun des photographes qui venaient le voir heureux.
Bienvenue dans l'atelier du dernier maître tireur sur Cibachrome / Ilfochrome : Roland Dufau, sculpteur de lumière.

Reportage, Roland Dufau, maître artisan du tirage photographique en cibachrome (tirage ciba)

De la photographie au tirage

Roland Dufau voulait être photographe. Il a fait ses études à Louis Lumière et travaillait le soir comme maître de rang. Il obtient une commande d'une entreprise de congélation. La viande passe sur de longs tunnels, rentre à 10 °C d'un côté et ressort à -15 °C de l'autre On lui demande de prendre en photo le processus. Une fois les films développés, son commanditaire est satisfait mais veut des tirages, ce qui n'était pas prévu. Roland va dans un laboratoire pour faire tirer ses épreuves, mais la viande ressort marron. Déçu, il achète un kit Cibachrome, en vogue à l'époque et destiné aux amateurs. Il prévient son client du retard prétextant que le laboratoire aura besoin de délais supplémentaires.

On était entre copains, on triturait les papiers, on était dans des clubs photos, on essayait de comprendre... Donc j'ai acheté ce kit et à force de manipulation, j'ai réussi : la viande est sortie rouge comme il fallait ! Je suis retourné voir mon client, il a acheté mon reportage et mes tirages ! Ça a commencé comme ça.

35 ans plus tard Roland raconte ses débuts comme si c'était hier. Cet homme détient entre ses mains 35 ans d'histoire du Cibachrome. Dans les années 1990, Ilford, producteur de ce papier, l'Ilfochrome donc, organisait des concours auprès de tireurs du monde entier. Le gagnant recevait en cadeau la possibilité de faire un stage d'une semaine avec Roland Dufau. À cette époque, dans l'univers de la photo, "l'argent poussait très bien, les gens étaient subjugués, j'étais payé 8 000 francs suisses par jour !" (soit 7 000 € convertis en euros constants...).

Reportage, Roland Dufau, maître artisan du tirage photographique en cibachrome (tirage ciba)
Au dos du tirage, le photographe Christophe Cassegrain certifie qu'aucun filtre n'a été ajouté à la prise de vue ni au tirage...

Au début de sa toute jeune carrière, les amis de Roland sont séduits par ses tirages et lui proposent de réaliser leurs tirages personnels. D'essais en essais, Roland gagne en notoriété et, confiant, va voir Jean-Yves Bregand, un maître tireur noir et blanc qui travaille notamment avec Jean-Loup Sieff. Ce dernier, intéressé, lui propose de partager son local et lui déclare : "Si j'ai des clients couleur, je te les envoie." Pendant un an et demi, Roland Dufau cohabite, puis arrive le moment de voler de ses propres ailes.

Grâce à un emprunt, Roland parvient à s'installer rue de Séguier, achète 4 agrandisseurs et une tireuse. L'investissement était énorme ; il fallait beaucoup travailler pour rembourser.

Reportage, Roland Dufau, maître artisan du tirage photographique en cibachrome (tirage ciba)

C'était il y a 35 ans et depuis toutes ces années, Roland Dufau n'a pas bougé d'un iota et n'a jamais fait autre chose. Du Cibachrome matin, midi et soir et nuit. Pour les commerciaux d'Ilford qui allaient dîner avec leurs clients des laboratoires dans le quartier Saint-Germain, son surnom était "Roland Minuit", parce que lorsqu'ils sortaient de table à minuit et passaient le voir, la lumière de son atelier était toujours allumée.

Mais n'allez pas croire que Roland a vécu cette vie comme un sacerdoce. Il a travaillé sans relâche, certes, mais tel un dévot totalement amoureux de son papier.

La magie du Cibachrome

Reportage, Roland Dufau, maître artisan du tirage photographique en cibachrome (tirage ciba)
Tirage de Lucien Clergue.

Et nul autre autre papier ne fait danser la lumière comme le Cibachrome. En fonction de l'inclinaison de la source lumineuse ou de la lumière de la journée, le rendu est différent et, surtout, on a l'impression que la lumière vient de l'intérieur du papier. Un papier qui n'en est pas vraiment un d'ailleurs, puisque les tirages s'effectuent sur une base de polyester acétate stable, donc une base plastique. "Les pigments colorés sont inclus dans cette base et sont sélectivement blanchis durant le traitement, ce qui est l'opposé des procédés additifs pour lesquels les pigments sont contenus dans la chimie du traitement. Non exposé, le 'papier' Ilfochrome est brun foncé. Plus l'exposition dure, plus l'épreuve après traitement sera claire, ce qui est anti-intuitif pour les opérateurs habitués au tirage noir et blanc."


Le Cibachrome ou la puissance des couleurs.

Les pigments utilisés, des encres azoïques, sont des colorants initialement prévus pour les textiles. Ils présentent une saturation des couleurs importante et sont proches chromatiquement des cyan, jaune et magenta de référence. Aucun papier ne présente les mêmes caractéristiques, offrant le même rendu.

Ce papier a eu tellement de détracteurs, ce que je comprends, il est tellement exigeant. Mais regardez, je vais vous montrer..."

Nous sommes restés des heures avec Roland à admirer ses tirages, tous plus magiques les uns que les autres. Saueur, Barbey, Clergue, Föllmi... Sur un tirage dédicacé par ce dernier, le photographe écrit : "À mon maître et magicien qui me donne envie de faire toujours plus d'images pour me réjouir toujours plus de ses tirages."

C'est vrai que le "ciba" est exigeant : la maîtrise de ses 9 couches, la destruction des colorants par l'argent qu'il faut sans cesse compenser requièrent beaucoup d'application et de savoir-faire, mais ce papier est extraordinaire. En nous montrant des tirages tous plus fous les uns que les autres, Roland nous raconte que sa renommée s'est faite par le bouche-à-oreille.


Portrait de François Mitterrand par Gisèle Freund et tiré par Roland Dufau

Et puis, en 1981, Gisèle Freund réalise le portrait de François Mitterrand tout juste élu président de la République. "Gisèle Freund fait la photo avec son Leica 24x36. Le François n'avait que deux minutes, elle fait donc la photo. De ses diapos, on lui fait des 4x5 en diapo et en internégatif. De celui-ci, on sort un tirage 50x60 et il s'aperçoivent sur le tirage que le président n'avait qu'un œil éclairé : Gisèle n'avait mis qu'un spot. Ils remarquent aussi que son nœud de cravate était de travers, qu'il avait des pellicules sur le veston, des plis et qu'il était mal rasé. Ils ont tout retouché et de ce 50x60, ils ont refait des ektas et des internégatifs, puis ont finalement donné ça à cinq laboratoires différents, dont le mien. J'ai fait un 20x25, ils ont posé les cinq tirages à l'aveugle sur le bureau du Président. Il a dit : 'je veux ça en 400 exemplaires' et c'était mon travail."

L'industriel ne parle pas de poésie

Évidemment, nous lui avons demandé comment il était possible que tout s'arrête : Impossible Project a bien repris la fabrication des polaroïds... ? Roland nous dévisage, surpris par la candeur de notre question.

Reportage, Roland Dufau, maître artisan du tirage photographique en cibachrome (tirage ciba)

Je suis un artisan adossé à une technologie industrielle. La fabrication du papier n'est plus rentable, ils arrêtent, c'est aussi simple que ça.

Il poursuit : "Le Cibachrome était utilisé pour des microfilms par des militaires. Par rapport à la reprise d'Impossible Project, il y a eu une étude de marché : c'est grand public, l'instantané, le polaroïd, ça marche. Le Ciba, c'est une technologie tellement pointue... Il y avait une usine avec un tunnel de 30 m de long où on épandait la chimie au micron près, avec des degrés d'hygrométrie extrêmement stricts, au risque de rendre caduque l'émulsion. Aujourd'hui, je travaille avec des stocks : le semi-mat a été arrêté il y a 15 ans, désormais il ne reste que du brillant. Il n'y a pas d'illusion possible, parce que c'était un produit à la fabrication industrielle et cette industrie met la clef sous la porte parce qu'elle n'est plus rentable. L'industriel ne parle pas de poésie. J'ai bousculé les commerciaux, je leur ai dit : 'vous vendriez des petits pois, ça serait pareil'. Mais j'ai eu une vie de conviction."

C'est presque de l'idéologie, se risque-t-on. Il répond en souriant : "Oui, de la passion aussi. Je n'ai fait que ça. Pour la couleur vraie. C'est le seul papier capable de coller à la réalité."

Reportage, Roland Dufau, maître artisan du tirage photographique en cibachrome (tirage ciba)
La particularité du Cibachrome ? La lumière vient de l'intérieur du papier...

Pour les 15 derniers rouleaux que Roland Dufau a achetés, ce fut épique. "Ils m'ont mis en concurrence avec un laboratoire américain. J'avais des amis chez Ilford et 15 des derniers rouleaux m'avaient été mis de côté. Après les derniers changements de propriétaires, j'appelle l'usine pour récupérer mes rouleaux et là, on me répond que ce n'est plus tout à fait la même musique, qu'un laboratoire américain les veut et en propose 18 000 € ! Ça a été alors un jeu de marchandage, jusqu'à ce que j'obtienne gain de cause à 32 000 €... plus du double de la somme initiale !"

À la question de savoir si Roland Dufau réalise qu'il est une légende, il répond humblement : "Non, moi j'ai fait mon travail, j'ai fait en sorte que chacun des photographes qui repartent d'ici soit content. J'ai eu des éclats de joie, des danses, des accolades, des embrassades, ça m'a nourri pendant 35 ans, mais j'ai 65 ans aujourd'hui, je veux aussi sortir de mon labo."

En effet, cette vie de dévotion, Roland l'a aussi passée dans le noir, les mains dans sa tireuse. "Ce qui est dommage surtout, c'est qu'en France, on n'a pas idée vraiment ce qu'est un tirage couleur. On en a pour le noir et blanc, mais la couleur a tout de suite été accaparée par la publicité, c'est 'putassier'. Pour une bonne photo couleur, il faut que la couleur soit un alibi, ne détourne pas l'attention."

Reportage, Roland Dufau, maître artisan du tirage photographique en cibachrome (tirage ciba)
BB morte vs BB vivante.

Nous continuons d'explorer les tirages et sommes interpellés par les formes callipyges de Brigitte Bardot. "Jean-Claude Sauer, journaliste à Paris Match, vient me voir un jour avec un livre imprimé par La Martinière et un tirage de BB. Il n'était pas content, me laisse l'ekta et me demande ce que je peux faire. À son retour, en voyant mon épreuve, il déclare : 'Là elle était morte, votre tirage l'a rendue vivante !' Il revient quelques jours après avec une valise pleine d'ektas et m'annonce : 'Vous choisissez les tirages qui vous plaisent, on fait un tirage pour vous, un tirage pour moi et je vous les signe'. Du coup j'en ai 80... des documents extraordinaires de lui, des documents de guerre. Des anecdotes, j'en ai plein !"

Reportage, Roland Dufau, maître artisan du tirage photographique en cibachrome (tirage ciba)
Roland est le seul à avoir réussi à faire apparaître la femme en haut à gauche de l'image de Georges Mérillon primée au World Press 1990.

Si l'Ilfochrome est exigeant et demande un savoir-faire précis, sa très grande dynamique est impressionnante aussi : jusqu'à 5 secondes dans les hautes lumières et 15 minutes dans les parties sombres. Avant que nous quittions les lieux, à la limite nous aussi de faire une grande accolade à cet homme incroyable, Roland surenchérit : "Georges Mérillon, le détenteur du World Press 90, vient me voir avec des impressions de sa photo. Dans tous les livres, ils n'ont jamais réussi à faire ressortir la femme en haut à gauche. Et pourtant elle est là, elle existe. Le positif est le juge de paix. Je peux l'interpréter, mais ce que le photographe veut voir, c'est ce qu'il y a sur son positif, c'est tout."

Fermeture du rideau

Autant vous dire que malheureusement, vous ne pourrez plus faire de tirages chez Roland Dufau. La matière première n'existe plus et il honore ses dernières commandes. Depuis 2014, Reza attend 120 tirages, dont son fameux portait du commandant Massoud.


Réza attend sa commande depuis 2014 !

On terminera la série par celui-là et ça sera fini, on fermera le rideau."

Un frisson nous parcourt et nous ressortons de cette rencontre à la fois mélancoliques et les yeux pleins d'étoiles colorées. Un sacré parcours, une belle rencontre, et 35 ans d'histoire du Cibachrome / Ilfochrome qui s'achève. Est-il pertinent ici de lancer un appel auprès des musées, collectionneurs ou investisseurs...?


Un autre exemple de la palette de rendus offerte par le Cibachrome, par Jean-Claude Sauer et Roland Dufau.

Roland Dufau a élevé son artisanat au rang d'art. Nous le supputions déjà avant cet entretien et nous en sommes aujourd'hui absolument convaincus. Ce n'est pas que de la chimie : c'est la poésie de la lumière. Une photo, si elle n'est pas tirée, se perd ; impressionnée sur l'Ilfochrome, elle perdure 300 ans.

Votre histoire aussi va perdurer, Monsieur Dufau. Nous ne sommes peut-être qu'une petite communauté de passionnés, mais votre fantastique travail est un exemple pour tous ceux qui s'échinent chaque jour à vivre et faire vivre leur art. Chers lecteurs, il vous reste encore 6 mois avant que Roland ne prenne sa retraite ; il se fera un plaisir de vous recevoir et de vous montrer quelques épreuves. Ensuite il n'y a aucune certitude quant au devenir de sa collection.

Monsieur Dufau, merci pour le temps que vous nous avez consacré, votre passion et cette vigoureuse énergie.



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