Aujourd'hui considéré comme classique parmi les classiques de la photographie, il a traversé son siècle, Leica en bandoulière et a témoigné des principales convulsions du son temps. S'il devait n'en rester qu'un dans l'histoire de la photographie, ce pourrait être cet anarchiste à l'éducation de grand propriétaire normand : le Français Henri Cartier-Bresson.

Photo Henri Cartier-Bresson
Libération du camp de Dessau, 1945. © Henri Cartier-Bresson / Magnum

Né en 1908 dans une famille aisée et industrielle de Normandie, Henri Cartier-Bresson est davantage attiré par les arts visuels que par une carrière toute tracée et prévue dans l'entreprise de son père. Il s'inscrit dès l'âge de 18 ans aux cours de peinture du cubiste André Lhôte à Montparnasse à Paris. Là, il apprend des techniques de peinture et de dessin auxquelles il vouera toute sa vie une passion. Il y aborde aussi et surtout la géométrie et la composition, étudiant le nombre d'or qui devient un véritable filigrane de son œuvre photographique.

Photo Henri Cartier-Bresson
Paris, Quai St-Bernard près de la gare d'Austerlitz, 1932. © Henri Cartier-Bresson / Magnum

Fin des années 1920, dans ce Paris bouillonnant de l'entre-deux guerre, il rencontre les Surréalistes, notamment Max Ernst et André Breton. Cartier-Bresson reprendra à son compte quelques-uns des principes prônés par le mouvement : un refus du principe de la raison au profit du rêve et de la révolte... pour démontrer le fonctionnement réel de la pensée. Il les appliquera à la photographie et parlera bien plus tardivement de son art comme une chose intuitive qui colle à la réalité et "sort du tréfonds de soi-même". Il part dans les rues photographier les scènes ou des objets qui, dit-il, lui font des signes !

Son approche de la capture de l'image, alors géométriquement très construite, laisse aussi la place à une sorte de hasard que le photographe réfutera comme tel. Breton parle de "poétique de la surprise". Ses images, alors, rapprochent, sans aucun artifice de recadrage ou d'ajout, des éléments qui n'ont a priori aucun rapport les uns avec les autres mais où HCB décèle un sens, au premier coup d'œil invisible. Donc surréaliste.

Photo Henri Cartier-Bresson
Italie, Toscane, Livourne, 1935. © Henri Cartier-Bresson / Magnum

Mais il faut une rupture amoureuse et une lassitude des enseignements trop théoriques d'André Lhôte pour que Cartier-Bresson quitte tout. C'est-à-dire l'Europe. Il séjourne une année en Afrique, en arrivant par Port Saint-Pierre en Mauritanie, passe par le Sénégal et atteint enfin la Côte-d'Ivoire. Là, il comprend ce que signifie l'exploitation des Noirs dans les plantations ou les champs... Selon ses propres mots, il en sera marqué à vie.

Il fait alors ses premières photographies avec un appareil photo d'occasion, même s'"il n'est pas question de photographies mais plutôt de curiosité visuelle". L'année suivante, en 1931 son reportage est publié et, surtout, il découvre, dans un numéro de Arts et Métiers graphiques "sa" photo iconique : Trois garçons sur le bord du lac Tanganyka prise en 1929 par le Hongrois Martin Munkàcs. C'est précisément ce cliché qui qui déclenchera sa vocation pour l'éternité.

Photo Henri Cartier-Bresson
Côte-d'Ivoire, 1931. © Henri Cartier-Bresson / Magnum

Les années 1930 sont les années de voyages : Afrique, Espagne et Italie, alors très rurales et très pauvres. Il en gardera le goût de la photo dénonçant les injustices, la pauvreté, les prisons, le colonialisme. Son engagement politique se rapproche des idéaux communistes, sans jamais qu'il s'encarte. C'est l'éclosion du Front Populaire. L'invention des congés payés permettra à HCB de réaliser des images qui symbolisent aujourd'hui encore cette époque. Il les a faites avec un Leica qu'il a découvert au début de la décennie.

Photo Henri Cartier-Bresson
Un dimanche sur les bords de Seine, 1938. © Henri Cartier-Bresson / Magnum

En 1935, il participe à l'exposition Documentary and Anti-Graphic Photographs by Cartier-Bresson, Walker Evans & Álvarez Bravo organisée par la galerie Julien Levy et commence à s'intéresser davantage au cinéma qu'à la photographie. De retour à Paris, il collabore avec Jean Renoir sur Partie de campagne et La Règle du jeu et sera l'auteur de films de propagande pro-républicains contre franquistes sur fond de guerre civile espagnole.

À la déclaration de guerre en 1939, Cartier-Bresson est mobilisé ; il rejoint l’unité "Film et photographie" de la 3e Armée et est fait prisonnier. Il s'évade en 1943 pour rejoindre, grâce à Aragon, un mouvement de résistants communistes. Il se souviendra de cette expérience de captivité, de la très grande solidarité entre les prisonniers mais des conditions de vie difficiles, question qu'il travaillera plus tard, notamment dans les geôles américaines des années 1970.

Photo Henri Cartier-Bresson
USA, New Jersey, prison, 1974. © Henri Cartier-Bresson / Magnum

En 1947, il fait partie de la "bande à Capa" qui fonde avec David Seymour, George Rodger et William Vandivert l'agence coopérative Magnum. Il choisit l'Asie, puisque les autres reporters n'en veulent pas, et deviendra le témoin des grands événements qui marquent l'entrée dans l'ère moderne de cette région du monde. Il est là pour la chute de Tchang Kaï-chek au profit de l’Armée populaire de libération de Mao Zedong. Il s'entretient, de la mort, avec Ghandi, quelques heures avant son assassinat. Et publiera alors ses funérailles et l'arrivée de Nehru au pouvoir dans Paris Match.

Photo Henri Cartier-Bresson
Chine, Pékin, 1948. © Henri Cartier-Bresson / Magnum

En 1953 sort le fameux livre Images à la sauvette, dont la couverture est faite avec des découpages de Matisse. Les éditions anglo-saxonnes traduiront : The Decisive Moment. Le livre, qui couvre ses premières périodes, est devenu aujourd'hui un classique de la littérature photographique. Épuisé depuis fort longtemps, objet de collection très convoité, l'album a été réédité en 2014.

En 1955, Cartier-Bresso participe à l'exposition The Family of Man au MoMA de New York avec Walker Evans.

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Les Jambes de Martine, 1967. © Henri Cartier-Bresson / Magnum

Les années qui suivent ressemblent bel et bien à la période de la maturité. Il rencontre sa seconde femme, la photographe Martine Franck, qu'il épousera en 1970. Moins présent sur les fronts, les événements du monde, il se consacre à la diffusion et à la gestion de son œuvre et retourne au dessin et à la peinture. Pour lui, la photographie sera un dessin fait en un instant. Une sorte de rendez-vous avec la réalité qui, elle, vient au photographe et non pas le contraire.

Plusieurs grandes institutions lui rendent hommage comme le Musée d'art moderne de la ville de Paris en 1980. Une année avant sa mort en 2003, il inaugure le lieu qui porte son nom : la fondation HCB située dans le 14e arrondissement de Paris.

Richard Avedon le considérait comme le plus grand photographe du 20e siècle. Aujourd'hui, les plus jeunes photographes le citent souvent comme référence ou comme source d'inspiration. Son apport est indéniable, son économie de moyen, remarquable — un boîtier, un 50 et un 90 mm —, et Leica lui doit tout. En ce sens, il y a un peu de vrai dans le point de vue d'Avedon.

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