Robert Capa est une figure mythique à plus d'un titre. Il n'existe pas à proprement parler. Il a été inventé par Endre Ernö Friedmann et Gerta Pohorylle, un couple de photographes amoureux qui peinait à vendre ses images. Au milieu des années 1930, quand Hollywood inonde le monde d'un glamour étincelant, quoi de mieux que d'imaginer un mystérieux photographe américain affublé d'un patronyme cinématographique pour susciter l'engouement ?

Gerda Taro et Robert Capa en 1935. © Fred Stein Archive/Getty Images

Il faut donc remonter un peu plus loin pour comprendre la naissance de Capa. Endre Ernö Friedmann naît en 1913 dans une famille juive de Budapest, en Hongrie. Il commence la photographie à 17 ans et se brouille avec les autorités locales pour contestation appuyée — tellement appuyée qu'il doit quitter son pays en 1931. Il trouve exil à Berlin où il est embauché comme photographe par l'agence Dephot, et étudie les sciences politiques à Deutsche Hochschule für Politik de Berlin. Son travail pour l'agence lui permet de signer son premier sujet journalistique sur Trotsky.

Mais sous la menace nazie, il se réfugie à Paris. Là, le jeune Endre fait la rencontre de Henri Cartier-Bresson, David Seymour et Andre Kertesz. Endre participe à la création de l’agence Alliance Photo, dirigée par Maria Eisner. Il fait aussi et surtout la connaissance d'une jeune étudiante d'origine allemande, Gerta Pohorylle, avec qui il noue une histoire tant professionnelle qu'amoureuse.
C'est elle qui trouve le subterfuge des pseudonymes américains : pour elle, ce sera quelque chose qui sonne comme Greta Garbo et pour lui, un écho au virevoltant réalisateur Franck Capra... Voilà donc la naissance de Robert Capa !

Et ça marche. Ensemble, ils couvrent dès 1936 la guerre civile espagnole pour le magazine Vu. Robert Capa, donc, va moderniser la vision du photojournalisme, notamment grâce à ces clichés comme "Mort d'un soldat républicain", où l'on voit un républicain fauché par une balle dans un décor asséché. Mais là encore, il semblerait que cette image soit trop belle pour être un exact reflet de la réalité. Dès 1970, des interrogations s'élèvent et en 2009, El Periodico, un quotidien espagnol, avance que la photo n'a pas été prise à l'endroit annoncé par le photographe, mais dans une autre localité proche où il n'y avait pas de combat à cette date. Puis le quotidien la confronte à une seconde image, moins connue, du photographe : un autre homme, tombant de la même façon au même endroit, cette extraordinaire coïncidence paraissant suspecte pour certains. Mais l'image est image devenue malgré tout mythique.

Femmes en uniforme accroupies derrière des sacs de sable (août 1936). © Cornell Capa/The Robert Capa and Cornell Capa Archive, Gift of Cornell and Edith Capa, 1992

En tout cas, à l'époque, Capa publie ses images (et celles de Gerda, dit-on) dans les plus prestigieux magazines : VU, Regards, Ce soir, Weekly Illustrated, Picture Post et Life. Mais en 1937, Capa seul rentre à Paris, Gerda restant sur le front de cette guerre civile. Elle y mourra, blessée mortellement par un char républicain qui avait heurté le marchepied de la voiture sur lequel elle se trouvait. La légende dit qu'il ne l'a jamais vraiment oubliée.

En 1938, Capa est envoyé par Life en Chine couvrir la guerre sino-japonaise. C'est là qu'il fait ses premiers essais couleur avec une nouveauté de chez Kodak, la Kodachrome. Mais le procédé reste lent et les délais de développement, tellement longs que cette pellicule se prête mal aux impératifs de la presse. Toutefois, Capa ne l'abandonnera pas et publiera dès 1941 des reportages au Royaume-Uni et sur le théâtre des opérations en Afrique du Nord, en 1943.

Grande-Bretagne, 1941. Des soldats des forces alliées regardent les bombardiers décoller pour une mission en France. © International Center of Photography NY

Le 6 juin 1944, Capa, incorporé dans l'armée américaine, est le seul photographe à participer au débarquement sur les plages de Normandie. Tout le monde a en tête cette image floue d'un soldat dans l'eau avec des barges en arrière fond.

Robert Capa, débarquement du 6 juin 1944

Robert Capa © International Center of Photography

La photo fait partie de l'histoire, mais là aussi, une controverse survient, écornant un peu le mythe du courageux reporter de guerre. Comme le journal n'a pu exploiter que très peu d'images, le rédacteur en chef a justifié cette indigence en prétextant qu'un laborantin maladroit avait détruit l'essentiel des images de Capa... En fait, il semble que le photographe ne soit pas resté suffisamment longtemps sur place pour avoir fait plus de clichés — et la plupart des quelques images rapportées sont floues.


Soldats américains débarquant à Omaha beach (juin 1944). © Cornell Capa/The Robert Capa and Cornell Capa Archive, Gift of Cornell and Edith Capa, 1984

À la fin du conflit, avec ses vieilles connaissances d'avant-guerre Cartier-Bresson et Seymour, il fonde, en 1947, une agence photographique coopérative aujourd'hui mondialement connue : Magnum. Elle permettait aux photographes de préserver leurs droits d'auteur, chose inhabituelle alors. Il signe la même année son autobiographie, dont le titre reprend la note qu'il avait adressée à Life pour accompagner la photo du soldat américain débarquant à Omaha : Slightly Out of Focus ["Un peu flou"].

Les années de paix imposent à Capa une autre façon de travailler, moins dans l'urgence, davantage sur des sujets "magazines". L'Amérique, grand vainqueur, réussit à imposer en Europe sa façon de vivre, son modernisme. De nouveaux supports se développent, axés sur des préoccupations inédites comme les vacances, le tourisme, le luxe. Le magazine américain Holiday, qui a d'importants moyens, représente cette nouvelle presse et envoie le photographe à Budapest sa ville natale en 1948. Il signe un texte doux-amer sur la fin d'un empire qu'il accompagne d'images couleur au moyen format.

Couverture du Illustrated, 3 juillet 1948. © International Center of Photography NY

La première partie de la décennie suivante s'inscrira dans la même veine. Il publie des sujets sur la jet-set à Deauville ou dans les stations huppées des Alpes autrichiennes, suisses et françaises où elle se retrouve pour la saison. Les films couleur Ektachrome (moyen format) qu'il utilise rendent pleinement la légèreté de cette richesse cosmopolite. C'est la période récemment mise en lumière par l'exposition Robert Capa et la couleur, présentée à New York puis au Jeu de Paume (Paris) et au château de Tours (jusqu'au 29 mai 2016, voir notre agenda photo) ainsi que l'ouvrage Capa in color.

Robert Capa est au Japon quand Life fait de nouveau appel à lui pour couvrir un nouveau front : celui de la guerre en Indochine. Cette envie de retourner sur le front, il l'avait déjà exprimée dès l'année précédente, percevant l'ennui des mondanités. Il débarque à Hanoï le 9 mai 1954 et meurt le 25 sur une mine antipersonnel, alors qu'il s'écarte des troupes françaises pour une photo d'ensemble. Dans chacune de ses mains, un boîtier : un Contax chargé en noir et blanc et un second, Nikon, en couleur.

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