C'est au détour d'une rue, plus exactement au 18 rue de la Calade à Arles, que le coup de cœur est arrivé. L'équipe de Focus était au Festival d'Arles et nous déambulions d'exposition en exposition quand, sans s'y attendre, nous sommes tombés sur un « Off » de MYOP. L'agence y squattait un ancien bâtiment municipal pour y afficher les derniers travaux de ses membres ; une vague d'émotion nous submergea et nous voulûmes non seulement en savoir plus, mais aussi organiser une rencontre.

On s'était promis de se revoir, de discuter de ce qui fait la spécificité de MYOP, de comprendre ce qui définit une agence aujourd'hui, ce que cela implique pour les journalistes... Quel est le modèle économique en vigueur et comment la cohésion de groupe peut-elle exister entre la subjectivité de chacun ?

Myop : « Mes Yeux, Objets Patients »

Ed et Chloé en pleine séance de travail.

J'ai beaucoup de chance d'être dans l'agence aujourd'hui car c'est une boule d'énergie et de synergies très fortes. Ed Alcock, photographe chez MYOP

C'est ainsi qu'en décembre, peu avant les fêtes de fin d'année, nous pûmes leur rendre visite. Ed Alcock, photographe de l'agence, grand, classe, avec un superbe accent britannique — mais dans un français parfait — nous raconte ses débuts dans l'agence :

« J'avais déjà essayé de postuler une première fois pour l'agence. J'avais quelques années de carrière dans le photojournalisme et je pensais sincèrement tenir quelque chose d’intéressant avec mon travail, je leur ai montré mon portfolio et Lionel Charrier, le directeur, m'a dit : "C'est bien ce que tu fais, mais je ne vois pas là une véritable démarche d'auteur, une véritable singularité dans ta démarche". J'étais franchement déçu, presque effondré quant à leur refus. Mais finalement je devais me remettre en cause et me rendre à l'évidence : mes photos n'étaient pas assez personnelles.

Alors j'ai travaillé pour ça et j'ai de nouveau postulé pour les rejoindre. Cette fois-ci mon approche était différente, leur jugement aussi. J'ai beaucoup de chance de faire partie de l'agence aujourd'hui parce que c'est une boule d'énergie et de synergies très forte. Les rencontres et nos discussions sont toutes très enrichissantes et intéressantes. On a aussi beaucoup de chance d'avoir Chloé pour administrer tout ça. »

Discrète jusque là, voire très sérieuse, Chloé Zanni n'aime pas que l'on parle d'elle et pourtant c'est elle qui monte au front face aux clients pour défendre les projets des photographes et vendre leurs prestations. Cette ancienne de chez Magnum Photo, place l'intérêt de ses photographes au-devant de son discours : « Il faut éduquer les clients et leur faire comprendre que travailler avec l'agence c'est prendre le parti d'une subjectivité assumée. »

Ed Alcock, photographe chez MYOP.

Documenter subjectivement

Un discours qui tranche avec les théories plus convenues sur le photojournalisme ou la photographie documentaire et dans lesquelles le photographe devrait être un troisième œil objectif et animé d'une quête d'impartialité. Chez MYOP, au contraire, le documentaire se veut plastique, beau ou mélancolique.
Quand nous avions découvert le travail réalisé à la demande du Secours Catholique sur les « Oubliés de nos campagnes », nous avions été saisi par la force des portraits, les détails de corps fatigués et l'élan humaniste, tout en retenue, des images. Un travail collectif, mené par 5 membres de l'agence : Lionel Charrier, Alain Keler, Pierre Hybre, Olivier Jobard et Ulrich Lebeuf. Et pourtant, toutes les images se rejoignent, se correspondent, se renvoient les unes aux autres et se répondent.

Extrais de « Oubliés de nos campagnes », une exposition collective de l'agence MYOP en partenariat avec le Secours Catholique. Photos de Ulrich Lebeuf et Lionel Charrier.

Être chez MYOP c'est comprendre finalement qu'on est plus forts ensemble, à plusieurs face aux contraintes du marché. Ed Alcock, photographe chez MYOP

Bien qu'interprété en quintet, le projet se nourrit du regard des uns et des autres pour former un tout cohérent et singulier. La force de l'agence est là : loin de vouloir grossir à tout prix, MYOP se définit comme une petite boutique à taille humaine qui la rapproche du collectif, mais ne se coupe pas des réalités économiques.

« La cohésion du groupe est primordiale, on doit pouvoir discuter sans s'engueuler » précise Ed. « Et même si les discussions sont parfois animées entre les quinze fortes têtes, on finit toujours par s'entendre ou vouloir aller dans la même direction. On doit se battre pour exister, on a cette vibration dans le ventre qui nous oblige à faire, à prendre des photos, à s'interroger chaque jour sur notre travail et notre réflexion photographique. Être chez MYOP c'est comprendre finalement qu'on est plus forts ensemble, à plusieurs face aux contraintes du marché. »

« Il y a quelque chose d'assez empirique dans notre démarche » ajoute Chloé. « On a tous de l'expérience dans les domaines de la photo, mais finalement, pour tenir en tant qu'Agence on est obligé de s'adapter au monde mouvant de l'image, aux évolutions du marché, à internet. »

Ed Alcock tempère néanmoins ses propres propos : « On ne doit pas se leurrer, je ne me suis pas enrichi directement grâce à l'agence. Je ne travaille pas vraiment plus, mais mon approche est différente. Certes mon nom circule davantage et j'ai gagné en notoriété, mais c'est surtout d'un point de vue personnel que je m'y retrouve le plus, je suis dans une dynamique, dans un collectif uni dans lequel je peux discuter, échanger, me lâcher... Et cela se ressent sur mon travail. Pour mon projet "Love Lane", je mêle clairement vie personnelle et réflexion sur la famille. Je suis allez à Sleaford pour les funérailles de mon grand-père et puis machinalement j'ai eu besoin de documenter la vie de ce village rural et de prendre des photos des retraités et des adolescents... Sans trop savoir pourquoi, comme pour exaucer une thérapie inconsciente ayant fonction de catharsis. Et puis quand on m'a révélé l'existence d'un demi-frère caché plus tard, j'ai compris pourquoi j'avais eu besoin de travailler dessus. Ce travail je l'aurais certainement réalisé tôt ou tard, mais en plus avec MYOP je peux le défendre. »

« Love Lane » de Ed Alcock.

Réinvestir les lieux d'exposition

Ce côté expérimental, l'agence le vit aussi à travers les lieux qu'elle investit pour exposer. Notre première rencontre à Arles s'était déjà passée sous le toit d'une vieille bâtisse décrépie du centre-ville. Pour mettre en place l'exposition « MYOP in London », les membres de l'agence polymorphe ont dû retrousser leurs manches, sortir les balais, emporter un stock d'ampoules neuves et réinventer une scénographie dans un lieu tout aussi abandonné. « Ce que l'on cherche avant tout c’est montrer nos images » confie Chloé, fière — à juste titre — d'avoir participé à une telle aventure. Qui peut aujourd'hui se targuer de proposer des expositions dans de tels lieux, avec un travail d'aussi bonne qualité ? « Il faut savoir sortir des circuits classiques, se réinventer, trouver des solutions pour exister et se faire connaitre » ajoute Ed.

Ed Alcock, en pleine réhabilitation d'une maison abandonnée pour l'exposition « MYOP in London ».

En outre, ce que l'agence cherche ce sont des partenariats, car elle ne peut supporter à elle toute seule les frais pour ce genre d'exposition. Le laboratoire Initial et Pinçon-encadrement participent à l'aventure et accompagnent l'agence sur ses projets de tirage et d'encadrement. La galerie Seen Fifteen fait quant à elle le lien entre les photographes et la première édition de Photo London.

Ces partenariats ont aussi permis à MYOP d'exposer du 10 septembre au 20 décembre 2015 dans différents lieux de la capitale parisienne, dans le cadre des 10 ans d'existence de la structure. « C'est grâce à ces synergies que l'on existe, on doit trouver des complémentarités, des terrains d'accointances pour subsister. »

Exposition « Beyrouth 75-15 » de Stéphane Lagoutte dans le cadre de « MYOP in Paris ».

Quel modèle économique ?

Cette capacité à subsister, MYOP la doit à son potentiel d'adaptation aux marchés. Pour vivre, l'agence se rétribue sur les archives de ses photographes. Elle constitue un fond d'images qu'elle propose aux galeries, aux expositions et aux institutions. Parallèlement, les photographes, eux, restent indépendants vis-à-vis de leurs clients, de leurs prestations et de leur travail personnel. Chacun est libre de faire ce qu'il veut, à la différence d'autres grandes agences dans lesquelles les photographes sont dépossédés de leur travail. Les photographes restent propriétaires de leurs droits. En somme, l'agence fonctionne comme un collectif, mais va plus loin en vendant directement les images de ses membres à la presse par exemple.



Le multimédia n'est pas une valeur ajoutée, mais une compétence supplémentaire. Ed Alcock, Photographe chez MYOP

En outre elle répond aussi à des commandes, comme on l'a vu avec le Secours Catholique. Elle explore des également des pistes : celle du multimédia, des POM (Petite Œuvre Multimédia), du diaporama sonore. Les nouvelles formes de narrations font partie du spectre de compétences des photographes. Aujourd'hui, un photographe ne peut plus se contenter de simplement prendre des photos, il doit être à l'affût des nouveaux moyens d'expression visuelle que le multimédia lui offre. Mais attention prévient Ed, « Le multimédia n'est pas une valeur ajoutée, mais une compétence supplémentaire ».

Une nuance de taille qui permet de ne pas tomber dans les travers de la multidisciplinarité par opposition à la pluridisciplinarité ; la première ne fait qu'empiler des savoir-faire quand la seconde les compile et les mélange pour créer des contenus originaux. À titre d'exemple, une captation vidéo n'est pas réalisée dans le même temps qu'un reportage photo pour le même prix.

« Antonyme de la pudeur » POM d'Ulrich Lebeuf.

Ce qui fait la spécificité de MYOP, c'est cet aspect poreux qui oscille entre agence et collectif. Le marché étant compliqué, il faut s'adapter et réaliser que les festivals, les ONG, les institutions, les collectionneurs, les éditeurs et les associations sont autant de nouveaux terrains de liberté et d'expression que des acteurs de la photographie. Enfin, le travail sur le temps long fait également la particularité de l'agence : MYOP déroule un synopsis narratif que ses photographes écrivent au fur et à mesure de leur projet. Les séries « Blue Bloods » d'Ulrich Lebeuf sur les corps nus tatoués, « Street Life » d'Oan Kim sur des sans-abris, ou encore « HobbledeHoy » d'Ed Alcock sur cet âge intermédiaire entre l'enfance et l'adulte, en sont de parfaits exemples.

Toutes leurs images s'inscrivent dans une tradition forte du photojournalisme, mais une approche intimiste nous lie aux sujets, nous projette à l'intérieur de ses vies photographiées et dans leur réalité propre. La photo n'est plus ici uniquement un document ou un témoignage, elle s'esthétise pour nous proposer une réflexion plus posée.

On comprend mieux alors l'acronyme de MYOP, inspiré d'un vers de Pau Éluard : « Mes Yeux, Objets Patients ». Des yeux, les yeux du photographe... Les yeux du spectateur qui, trop habitués à consommer de l'image en masse, doivent apprendre à réfléchir, à regarder le temps saisi, le temps figé de la photographie comme outil de réflexion et de contemplation.

> Le site internet de l'agence MYOP
> La page Facebook de l'agence MYOP

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