Vivian Maier. D'elle, on ne connaît rien ou si peu. Les biographies trouvées ici ou là ne sont que des récits parcellaires. Certains de ceux qui l'ont connue la décrivent comme secrète, brutale, parfois impolie ou excentrique. D'autres s'en souviennent comme d'une personne tendre, patiente, avec une grande joie de vivre. Mais aucun n'a su sa dévotion pour la photographie. Pourtant, aujourd'hui, cette femme qui n'a jamais vu l'essentiel de ses clichés est considérée comme un maître de la street photography.

Vivian Maier

Il a fallu qu'un jeune agent immobilier de Chicago veuille diversifier ses revenus sur fond de crise pour que le monde prenne connaissance d'une œuvre photographique incomparable, extrêmement prolixe et incroyablement forte. En 2007, John Maloof, 26 ans, prépare un livre sur le quartier de Chicago où il habite, mais est en mal de matériel. À la recherche d'images d'époque, il parcourt les brocantes et les salles de vente. Il y achète une première caisse de négatifs pour 400 $, issue d'un box dont le loyer n'est plus payé. Mais rien de ce qu'il cherche ne s'y trouve. Il les laisse de côté.

Un an plus tard, il les reprend et les met en ligne sur un compte Flick'r dédié à la photographie de rue. Les réactions qu'il suscite proviennent d'amateurs comme de professionnels qui lui proposent l'organisation d'expositions. L'engouement est tel qu'il rachète à d'autres détenteurs de nouvelles images de Maier. Aujourd'hui, il a en sa possession : 30 000 négatifs, 100 000 rouleaux (!) non développés, des films 16 et 8 mm. Deux autres collectionneurs américains se partagent le reste du fonds : Ron Slattery, spécialisé en photographie dite vernaculaire (définie comme fonctionnelle et sans but artistique) et jusqu'à novembre 2014, Jeffrey Goldstein qui a revendu ses 18 000 négatifs à Stephen Bulger, galeriste à Toronto (Canada).

Photo Vivian Maier

Ainsi commence la vie posthume de Vivian Maier (1926-2009). Une ébauche de son parcours de vie a été reconstituée à l'occasion d'un film produit et réalisé par J. Maloof et qui raconte la découverte de ce fonds photographique : Finding Vivian Maier (sorti en France en 2014). Depuis environ 2010, date à laquelle, la photographie de Maier commence à être diffusée et reconnue, d'autres éléments ont permis de cerner un peu mieux la vie et la personnalité atypique de la photographe, certains restant sujets à caution.

Vivian Maier est née à New York le 1er février 1926 d'une mère française, Marie Jaussaud, venant de la vallée du Champsaur dans les Hautes-Alpes. Son père Charles, d'origine austro-hongroise, est naturalisé avec ses parents en 1912. Ils se rencontrent et se marient aux États-Unis en 1919 et de cette union naissent deux enfants, Vivian et Charles William, de six ans son aîné.

Les raisons restent floues, mais le couple ne dure pas. Si le garçon et le père emménagent chez les parents du dernier, la fille et la mère trouvent refuge chez une certaine Jeanne Bertrand. Cette femme, elle aussi du Champsaur, avait été décrite dans un article du Boston Globe du 23 août 1902 comme une "femme ambitieuse, libre et indépendante". Le même journal, en 1905, parle d'elle comme "l'une des plus éminentes photographes du Connecticut". Lorsque Vivian et sa mère emménagent chez elle en 1930, Vivian Maier a donc, enfant, un contact direct avec la photographie. Mais rien pour l'heure ne permet de saisir la mesure réelle de l'initiation entreprise par Jeanne sur la fillette.

Vivian Maier, autoportrait© Fonds Maloof. 1955

En 1932, Vivian a 12 ans quand, au cours d'un premier voyage, elle découvre les Alpes de sa mère. Elles y restent six ans pendant lesquelles l'enfant apprend le français, va à l'école, fréquente ses cousins et évolue au contact de sa grand-tante Marie-Florentine Jaussaud, propriétaire du domaine de Beauregard.

L'année 1938 sonne l'heure du retour aux États-Unis, sans que l'on en connaisse les motivations véritables. Selon l'association Vivian Maier et le Champsaur, la vie qui attend Marie Jaussaud et sa fille ne sera pas facile. Marie entrera au service de familles américaines, ce qui ne permettra pas à Vivian de poursuivre des études.

Photo Vivian Maier
© fonds Maloof. Année inconnue.

La décennie suivante reste aussi incertaine. Mais Vivian a de nouveau séjourné en France. Et notamment en 1950 pour régler la succession de sa tante, qui lui lègue le domaine de Beauregard. Elle le vendra aux enchères ou aux mieux offrants. En attendant les signatures des derniers actes, Vivian parcourt la campagne en vélo, équipée d'un Kodak Brownie. Un appareil dans son expression la plus simple : une boîte, un viseur minuscule, une seule vitesse d'obturation et une unique ouverture. Les tirages que l'on connaît de cette époque montre son intérêt pour les paysages et les habitants.

Son retour aux États-Unis, qui sera définitif, s'effectue en avril 1951, par le De Grasse, un transatlantique, sur lequel elle deviendra "nanny". Métier qu'elle exercera toute sa vie.

Photo Vivian Maier
© Fonds Maloof. Année inconnue.

En 1952, Vivian fait l'acquisition d'un Rolleiflex bi-objectif qui permet d'obtenir des formats carrés si chers à la photographie humaniste à la française. Pamela Bannos, universitaire et photographe, avance dans une interview sur une chaîne de télévision de Chicago que c'est à la suite de sa visite de l'exposition Five French Photographers — Robert Doisneau, Izis, Willy Ronis, Brassaï, Cartier-Bresson —, tenue au MoMA du 18 décembre 1951 au 24 février 1952 (Exh. #497), que Vivian investit dans cet appareil légendaire. S'ouvre alors une période de grande activité photographique tournée sur les rues, les passants, les habitants qui animent la ville.

Photo Vivian Maier
© Fonds Maloof. 1956.

En 1956, Vivian déménage à Chicago où elle continue sa vie de nounou. Elle s'attachera alors à la famille Gensburg chez qui elle travaillera jusqu'au milieu des années 1970. La mise à disposition d'une salle de bain privée lui donnera l'opportunité de développer ses propres films. En revanche, le peu de tirages retrouvés dans ses effets auront été confiés à des professionnels.

John Maloof place à cette période son recours à la couleur, via plusieurs boîtiers dont un Leica IIIc.

Photo Vivian Maier
© Fonds Maloof. 1965.

Mais cette phase de stabilité s'interrompt avec l'entrée dans la vie adulte des trois enfants de la famille. Son contrat prend fin. Elle doit trouver d'autres familles qui ne l'emploieront pas aussi longtemps ni dans les mêmes conditions. Moins d'argent, un contexte de travail moins généreux peut expliquer le nombre de rouleaux non développés retrouvés. Comme peut s'expliquer l'usage d'un box pour stocker des livres, des journaux, des lettres de toute une vie dont le loyer ne sera plus assuré, et dont le contenu sera par conséquent vendu en 2007. Soit deux ans avant sa mort dans la solitude et la pauvreté.

Photo Vivian Maier
© Fonds Maloof. 1978.

Si Vivian Maier a toujours pris soin de garder secrète sa passion pour la photographie (ou plus précisément la prise de vues) vis-à-vis de tous ses employeurs, elle n'a elle-même pas pu en saisir l'exacte qualité. Le nombre de rouleaux encore non développés et l'absence de tirage systématique l'en ont empêchée.

Comment le nier ? La reconnaissance croissante de Vivian Maier en tant que photographe éveille des convoitises de la part des propriétaires des fonds, de l'État du Michigan ou d'experts en tout genre. Aujourd'hui, celle qui a semble-t-il coupé tout lien avec sa famille dès les années 1950 aurait finalement des héritiers. Bien que les collectionneurs soient légalement propriétaires des supports (négatifs, tirages), ils n'auraient donc plus la main sur l’œuvre elle-même. En attendant que la justice et le fisc américains se prononcent, les collectionneurs freinent sérieusement la diffusion des images, les expositions ou la publication de livres. Cette crainte explique d'ailleurs pourquoi Jeffrey Goldstein a revendu sa collection en dehors des États-Unis...

Mais sur le fond et d'un point de vue purement humain, cette affaire montre le caractère intime de la photographie et la nécessaire implication d'un auteur dans la construction d'une œuvre. Chose à laquelle Vivian Maier n'a pas pu prendre part.

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