Casio, surtout connu pour ses calculatrices, montres et réveils, décida en 1985 de se lancer dans l’aventure de la photo numérique naissante. Si le succès ne fut pas au rendez-vous, le VS-101 a été le tout premier numérique à vocation grand public réellement produit, et le premier à recevoir un capteur MOS.

Tadao Kashio (1917-1993) était un ingénieur japonais spécialisé dans les techniques de fabrication. Il avait d’abord créé une petite PME de sous-traitance pour des composants de microscopes… et de boîtes de vitesses. Puis il eut une idée de génie. En 1946, le Japon vaincu, exsangue et occupé par l’armée américaine était dans un état de pauvreté complet. Il imagina alors, raconte Karyn Poupée, une bague que l’on portait à l’index et qui supportait une cigarette, avec un embout relevé du doigt pour fumer sans se brûler. On conservait donc les deux mains libres pour travailler, sans avoir tout le temps la cigarette dans la bouche. Ce fume-cigarette très particulier eut un tel succès qu'il lui permit de se lancer dans la production de calculatrices. L’homme fut alors rejoint par ses trois autres frères, Toshio (1925-2012), Kazuo (président de la société depuis 1988, né en 1929) et Yukio (vice-président jusqu’en 2014, 84 ans). L’intelligence de conception de ces calculatrices fut telle qu’ils remportèrent là encore un considérable succès.

La toute première calculatrice des frères Kashio, la 14-A, en 1957, se présentait comme un bureau avec un petit terminal fixé à gauche du plan de travail. Elle eut un considérable succès. Exemplaire du National Museum of Nature and Science de Tokyo. Photo © Daderot 2013, Wikipedia image.

Un providentiel négociant

Mais ce ne fut pas de tout repos : la toute première d’entre elles pesait 140 kg ! Les quatre frères entreprirent de la faire transporter en avion pour une conférence de presse, mais les avionneurs exigèrent d’eux qu’elle soit démontée. Las, une fois réassemblée à grand-peine, aucun des quatre frères ne put la faire fonctionner. Réduite à la présentation de plans, la conférence de presse tourna à la catastrophe. Par chance, un négociant tokyoïte en matériels de bureau, très enthousiaste, leur en acheta les droits. Avec cette aide providentielle, la production de la machine fut un succès total. En 1957, la firme, initialement nommée Kashio, fut renommée Casio. Elle connut alors un développement considérable avec, en sus de calculatrices de toute taille, des montres, des réveils, des ordinateurs et des synthétiseurs vendus dans le monde entier. Et des appareils photo, dont la gestation ne fut pas, là non plus, de tout repos.

Assez lourd et massif, ce tout premier numérique grand public n’a pas une prise en mains excellente mais il est sécurisé par une sangle de poignet. Le petit œilleton en haut à gauche est la lentille avant du viseur non reflex, ce qui évoque les caméras cinéma d’amateur d’entrée de gamme des années 1960. Il n’y a pas de flash intégré, mais un flash séparé est fourni avec l’appareil. Exemplaire du JCII Camera Museum de Tokyo. Photo © L. Gérard Colbère 2011.

Le projet d’un astucieux ingénieur

Comme pour les autres marques de photo ou de matériels électroniques, la présentation du Mavica le 24 août 1981 par le PDG de Sony,Akio Morita, fut chez Casio un véritable choc. Notamment pour Hiroyuki Suetaka, qui vit là une opportunité à saisir. Cet ingénieur était spécialisé dans les puces électroniques à haut niveau d’intégration (LSI), un domaine essentiel pour son employeur. M. Suetaka commença donc à imaginer un appareil sans film, mais doté d'une orientation clairement grand public, alors que Sony ne semblait pas bien avoir ciblé les clients de son premier Mavica.

L’appareil devrait, selon l’ingénieur, reprendre le principe des prototypes déjà présentés par les firmes, à savoir un capteur, un système de traitement vidéo analogique du signal et un enregistrement sur la floppy-disquette de 2". En effet, comme indiqué dans notre Rétro-Photo 1981-84, 32 marques avaient signé un accord sur ce standard le 31 mai 1984, et en peu de temps, dix marques de plus s’y étaient ajoutées.

Sur le côté gauche, un tiroir basculant à la manière des lecteurs de cassettes permet d’accéder à la floppy-disquette. Photo © L. Gérard Colbère 2011.

Le but de M. Suetaka était de produire un modèle d’un prix public maximal de 1 000 $, ce qui était déjà très élevé pour l’époque (cela représenterait le double aujourd’hui avec l’érosion monétaire). Un tel prix lui permettait de viser un public familial désireux de regarder ses souvenirs sur le téléviseur. Il fallait donc que l’appareil soit facile à utiliser.

Pour réduire des coûts déjà intrinsèquement fort élevés, il était indispensable de le simplifier le plus possible. D’où un objectif non interchangeable et de focale fixe, f/2,8 11 mm. Avec un capteur 2/3" (env. 6,6 x 8,7 mm, soit 11 mm de diagonale), cela fait juste la diagonale du format, soit un équivalent de 43 mm en format 24x36. Focale certes bâtarde, mais idéale pour la photo de groupe (les personnes en bordure de cadre ne sont pas déformées comme elles le seraient avec une plus courte focale). Or ce genre d’image était justement le créneau visé par Casio ! À l’époque, d’ailleurs, il n’était pas rare que les compacts aient une focale de 40 ou 45 mm. Bien sûr, pas de visée reflex, trop coûteuse et superflue avec un appareil de ce genre : un viseur optique, du genre de celui des caméras Super 8 pour débutants, suffisait. Rappelons qu’à l’époque toujours, la visée sur écran relevait de la science-fiction.

Compromis sur le capteur

Un gros coup de rabot devait aussi être passé sur la qualité du capteur. Casio opte un MOS (famille de capteurs également choisie par Fujifilm pour son tout premier prototype en 1985, et actuellement présente sur de nombreux reflex). Il s'agit d'un capteur d’origine Hitachi, mais à basse résolution : 300 000 pixels, peut-être même moins (certains documents font état de 280 000). Rappelons-le, le capteur Kodak 1,4 Mpx de 1986 avait un prix de lancement de 50 000 $. Alors que les prototypes numériques des concurrents de Casio avaient la possibilité d’enregistrer soit 25 soit 50 photos sur la floppy-disquette de 2", l’appareil imaginé par M. Suetaka n’autorisait, lui, que 50 vues. En effet, 25 vues, c’était lorsqu’on voulait tirer la quintessence du support d’enregistrement : les deux pistes qu’occupait alors l’image autorisaient 525 lignes TV, ce que passait le standard analogique NTSC (États-Unis et Japon) de l’époque. Mais à quoi bon faire 525 lignes avec un capteur aussi médiocre ? La moitié (262,5 lignes) suffisait, et du coup le photographe du dimanche avait une meilleure autonomie de photos.

La forme allongée du Casio VS-101 évoque celle d’un caméscope d’amateur. Il n’y a pas de commandes sur cette face gauche, juste le tiroir d’accès à la floppy-disquette. Photo © Richard Ong (1213highlander) 2015.

Du projet secret à la fabrication en série

En revanche, il y avait un point sur lequel M. Suetaka ne voulait pas transiger : la facilité d’utilisation. Les autres numériques présentés nécessitaient un coûteux lecteur, sorte de magnétoscope pour disquettes floppy, afin de regarder les images sur le téléviseur. M. Suetaka n’en voulait pas : selon lui, il fallait intégrer ledit lecteur dans l’appareil lui-même. Enfin, on devait pouvoir copier le contenu des floppy-disquettes sur une cassette VHS en raccordant l’appareil à un simple magnétoscope. Une image demandait ainsi 5 min d’enregistrement sur la bande.

Le flanc droit, avec le déclencheur qui tombe bien sous l’index. L’oculaire étant à droite, il dépasse nettement à l'arrière afin que le nez ne vienne pas s’écraser contre la face arrière de l’appareil. Photo © Richard Ong (1213highlander) 2015.

Les frères Kashio et les autres membres du comité de direction, après avoir longuement pesé le pour et le contre, acceptèrent le projet de leur collaborateur. Ce concept fut nommé Project K et, en mai 1985, ils lui dédièrent une équipe de 8 ingénieurs.

Le Casio VS-101 fut présenté en décembre 1986, mais n’arriva sur le marché qu’en novembre 1987. L’argument en était : "Faites autant de photos que vous voulez, gardez celles qui vous plaisent et effacez le reste". Mais les handicaps semblaient s’accumuler. Le prix, d’abord : il semble qu’il fut un moment envisagé de le monter là 1 500 $, pour le redescendre sous la barre des 1 000 $ lors de la commercialisation réelle. Ensuite, l’encombrement et de poids. En forme de gros parallélépipède étiré d’avant en arrière, le VS-101 était volumineux (160 x 101 x 86 mm) et pesait 960 g, ce qui fait beaucoup pour un compact. Une large courroie maintenait la main droite plaquée contre l’appareil, mais les novices en photo n’étaient pas habitués à un tel poids. Il faut reconnaître aussi que le design n’était pas très sexy.

La vue arrière présente le volumineux œilleton en caoutchouc, l’interrupteur marche-arrêt (Power, en haut), ainsi que deux prises : à gauche celle de raccordement à un téléviseur, à droite celle pour le bloc d’alimentation. Photo © Richard Ong (1213highlander) 2015.

L’appareil pouvait faire des rafales rapides : 5 i/s. Trois ouvertures de diaphragme étaient possibles : 2,8, 5,6 et 11. Un retardateur était prévu. La télécommande infrarouge pouvait aussi aider pour les photos de groupe. Un flash séparé, fourni, venait se fixer sur le dessus de l’appareil. Deux imprimantes étaient prévues : une noir et blanc à 350 $, une couleur autour de 1 500 $, mais cette dernière ne fut pas commercialisée. L’autonomie était plus que convenable : 800 vues ou 30 min de lecture. On pouvait recopier les images sur une bande VHS à l’aide d’un simple magnétoscope, chaque image occupant alors 5 min de bande. L’adaptateur secteur, lourd lui aussi (780 g), était poussif : 8 heures de charge ! Avec tout cela, si vous dénichiez aujourd’hui un VS-101 et résolviez son problème d’accu (sûrement hors d’usage depuis trente ans), vous pourriez lire les images avec une vieille TV au standard NTSC (USA ou Japon)…

La face supérieure regroupe l’essentiel des commandes. 1, griffe porte-flash ; 2, loquet du tiroir de la disquette ; 3, déclencheur : 4, afficheur ACL (uniquement pour le compteur de vues) ; 5, boutons pour avancer ou reculer sur la disquette ; 6, sélecteur de mode (enregistrement, lecture, effacement) ; 7, réglage de la balance des blancs (lumière naturelle ou tungstène) ; 8, commande du retardateur ; 9, oculaire. Photo © Richard Ong (1213highlander) 2015.

Des photos bien peu convaincantes

Et en pratique ? Jonathan Takiff dans le Chicago Tribune du 6 novembre 1987 en dit :

Avec un prototype de Casio VS-101 que j’ai eu en mains, les images lues sur un écran TV avaient un aspect doux et granuleux, ressemblant à des arrêts sur image pratiqués lors de la lecture d’une bande vidéo. Jonathan Takiff, journaliste

Et de poursuivre : "les prises de vue à l’intérieur étaient correctement exposées, avec des tons chair raisonnablement précis. Et les sujets en mouvement étaient ‘gelés’, sans flou de bougé, grâce à l’obturateur rapide réglable de 1/8 à 1/1000 s et couplé avec un réglage automatique d’exposition."

La face inférieure comporte le filetage de pied métallique ainsi que le numéro de série. Mais il semble qu’il y ait eu beaucoup moins de 6 708 exemplaires fabriqués ! Photo © Richard Ong (1213highlander) 2015.

En dépit de mes recherches, je n’ai pu retrouver que deux images faites avec le VS-101 : une qui m’a été remise à la photokina 1988 sur le stand Casio et présentait deux ingénieurs de la firme (ou peut-être un ingénieur et le PDG ?), et une autre que j’avais faite à l’époque d’un étudiant en graphisme qui est devenu ensuite un de mes partenaires. Ces photos sont aussi floues l’une que l’autre et leurs couleurs ne sont pas un enchantement, en partie à cause d’une balance des blancs non maîtrisée.

Cette photo que Casio m’avait remise à la Photokina 1988, réalisée avec le VS-101, figurant deux personnes de la marque, ne se montre guère flatteuse pour l’appareil avec lequel elle a été réalisée. Photo © Casio 1986 et L. Gérard Colbère 2007.

Une remise en cause douloureuse mais salutaire

Casio comptait vendre quelque 10 000 appareils par mois. Mais en dépit de l’originalité du produit, les geeks ne se bousculèrent pas pour l’acheter. La firme réussit à grand-peine à en vendre 3 à 4 000. Il est bizarre de constater, d’ailleurs, à quel point il est difficile d’avoir des informations sur ce modèle : contrairement à beaucoup d’appareils anciens même rares, je n’en ai pas trouvé de mode d’emploi, si ce n'est à titre payant, et les informations précises à son sujet sont très rares, alors que le VS-101 revêt une vraie importance dans l’histoire de la photo. On en voit (très rarement) en occasion. Son prix peut atteindre 1 000 €, voire plus… ou presque rien ! Tout dépend qui le vend, et par quel moyen de vente.

Le VS-101 avec son volumineux bloc prise aux normes US et une floppy-disquette de 2". Photo © Richard Ong (1213highlander) 2015.

Aussi les frères Kashio, dégoûtés, décidèrent d’arrêter les frais, et l’ingénieur par qui l’échec était arrivé dut se faire tout petit. Mais M. Suetaka ne voulait pas abdiquer : pour lui, c’était la photo numérique sinon rien. On le casa dans un département de recherche appliquée pour des produits qui n’étaient pas destinés à voir le jour avant longtemps, avec trois autres de ses sept collègues. Les dirigeants acceptèrent donc que la recherche continue en photo, à la stricte condition qu’elle ne coûte presque rien. Elle fut donc faite en grande partie avec du matériel de récupération des autres branches de la marque. Cinq longues années passèrent, sans pouvoir rien produire, qui furent un vrai calvaire pour notre héros.

Or le vent de l’histoire avait tourné. Les ingénieurs en profitèrent pour remettre en cause, à la suite de Fujifilm qui avait créé en 1988 le tout premier appareil réellement numérique (enregistrement des données sous la forme de bits), toute la technologie analogique des premières années de la photo sans film : l’avenir serait donc complètement numérique !

Le monumental prototype de recherche DC-90 de 1991, tenu en mains par l’un des ingénieurs de la marque, était déjà un véritable numérique. On n’en a que cette photo, récemment révélée dans un article du Straits Times. Photo © Casio.

En 1991, cinq ans après le VS-101, la toute petite équipe arriva enfin à construire un nouveau prototype photo. Pour le moins étrange : ce DC-90 était si laid et si énorme qu’il ne figure nulle part dans les historiques de la marque et ne fut jamais montré au public. Il fallut attendre un article de 2015 du Straits Times pour en voir la photo que je vous présente ci-dessus.

Le DC-90 n’avait même pas de viseur. On en avait bien prévu un (un viseur de caméra à cristaux liquides), mais l’appareil chauffait si fort qu’il fallut le remplacer immédiatement par un ventilateur. Pour arriver à y voir, M. Suetaka et son équipe fixèrent une TV miniature au-dessus de l’appareil. Ce détail à peine croyable a été révélé dans un austère rapport d’avril 1997 intitulé "Étude de cas : le Casio QV-10", que j’ai trouvé presque par hasard. Les signataires en étaient deux chercheurs, Yaichi Aoshima de l’Institut de Recherche en Innovation et Eishi Fukushima, économiste de l’université d’Hokkaido. Même avec ce ventilateur, l'appareil chauffait tellement que les ingénieurs de Casio surnommèrent le prototype "atsuko", ce qui signifie en japonais "enfant chaud". Comme il fallait bien montrer que ce petit monstre servait à quelque chose, on eut l’idée, grâce à son interface série, de s’en servir pour des démonstrations de visiophonie, deux DC-90 étant chacun raccordés à un téléphone. La suite, vous la découvrirez dans un prochain Rétro-Photo consacré au Casio QV-10 !

Remerciements / Acknowledgements

Je remercie Richard Ong (1213highlander sur eBay) pour m’avoir autorisé à reproduire ici les images qu’il a faites de son Casio VS-101.
I am grateful to Richard Ong (1213highlander on eBay) who allowed me to reproduce here the pictures he did of his Casio VS-101.

Liens externes :
> Digicam Museum (en anglais)
> Digicam History (en anglais)
> Galerie des plus anciennes photos numériques du monde (sur le site de mon livre, voir ci-dessous)

> Tous nos Rétro-Photo

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