Il est enfin temps de passer au numérique... numérique et de tirer un trait sur le traitement analogique de l'information. Ce sera chose faite avec Kodak.

Kodak fait franchir au capteur le mégapixel…

En 1986, Kodak annonça qu’il venait de créer le premier capteur, un DTC (en franglais CCD), dont la résolution dépassait le million de pisels. En fait, 1,4Mpix (1037x1340px). Dans les tout premiers temps de sa production, le coût de ce capteur noir et blanc avoisinait les 50.000$, mais il était le seul à pouvoir produire des épreuves 13x18cm de qualité éditoriale. Une version à peine modifiée (1035x1320px) en sera intégrée dans une caméra, la Videk Megaplus, présentée à la Photokina 1986. Videk était une filiale de Kodak.

La caméra Kodak Videk Megaplus a été le tout premier imageur à bénéficier d’un capteur dépassant le million de pixels. Ses images en étaient retraitées digitalement sur ordinateur, ce qui constitue aussi une première en imagerie numérique. Photo © Rama, Wikipedia image.

 Il y eut toute une gamme de caméras Megaplus, et leur production en série permit très vite d’en baisser les coûts, qui s’étageaient de 10.000 à 40.000$. En fait, les Megaplus avaient juste un objectif et un capteur : le traitement du signal et son enregistrement étaient externes. Mais le problème était de disposer d’un ordinateur assez puissant pour traiter ce signal, ce qui était notamment le cas du Megavision 1024XM. La numérisation va donc pousser les fabricants d’ordinateurs à augmenter la puissance de leurs machines.

… et fait rentrer la photo dans le monde numérique

Une autre innovation radicale, c’est que les images de la Megaplus étaient d’emblée numérique. A contrario, tous les appareils à capteur créés jusqu’alors étaient analogiques. Il y a d'ailleurs un abus de langage important puisque l'on parle à l'époque de digital, ce qui en français n'a aucun rapport avec le numérique, mais le doigt. Malheureusement, les appareils à capteur se sont appelés numériques qu'ils le soient ou pas depuis le début d'où une certaine confusion.

Le but des premiers appareils à capteur était avant tout de produire des images que l’on pouvait regarder sur un téléviseur, ou imprimer en très petite taille (10x13 cm par exemple), ou encore transmettre d’un bout à l’autre du monde mais avec la qualité basique d’une imagette pour quotidien. C’est ce que Canon avait fait avec le D413 et commercialisé avec le RC-701. Or la technologie analogique, avec son enregistrement sur disquette 2", a de sévères restrictions de qualité, qu’on n’aurait pu dépasser qu’en bouleversant tout le système crée en 1981 par Sony. Le véritable numérique (digital), lui, a plusieurs autres avantages. Il est d’emblée "digérable" par l’ordinateur, dont toute la technologie se base sur une suite de zéros et de 1, alors qu’une image analogique doit être traduite par un convertisseur analogique-digital pour s’afficher sur un écran d’ordinateur, et a fortiori y être retraitée. Ce qui entraîne aussi une dégradation.

À gauche, photo de Peter J. Sucy (barbe châtain) et de son ami Pedro (barbe blanche) imprimée après enregistrement par une caméra vidéo analogique de bonne qualité en 1986. Photo de droite, image imprimée directement à l’aide de l’imprimante vidéo couleur Kodak, sans passer par un enregistrement. Cette seconde photo est d’une netteté très supérieure, preuve que l’enregistrement analogique détériore grandement les images. Vous pouvez télécharger ici [lien, blank : à établir] les images en pleine résolution. Photos © Peter J. Sucy 1986.

Peter J. Sucy, un remarquable ingénieur auquel Kodak avait consenti de créer une petite équipe de recherche, bien qu’il n’ait eu accès ni à la Megaplus ni à un Canon RC-701, avait mené des expériences avec le matériel disponible à l’époque. Il en avait conclu que "presque toutes les images vidéo étaient boueuses, surtout si elles avaient été enregistrées sur bande, ou, pire encore, sur la disquette vidéo floppy pour images fixes. Le vidéo-disque était un petit peu meilleur, mais le signal de la caméra RVB était bien supérieur à tous car il était numérisé directement à l’intérieur de l’imprimante sans avoir été préalablement enregistré sur un médium analogique comme la bande vidéo. Les images numérisées pouvaient aussi être transférées sur ordinateur sans la moindre perte de qualité. Je découvris aussi que le standard vidéo composite et la technologie d’enregistrement analogique dégradaient la qualité : fort rapport bruit/signal, artefacts, surtout en demi-trame [50 images par disquette, N.d.T.]. Et à chaque copie l’image allait de pire en pire. Les images digitales enregistrées sur ordinateur, elles, pouvaient être copiées des centaines de fois sans dégradation. Les épreuves thermiques que j’avais faites directement à partir d’une bonne caméra [sans passer par un stade d’enregistrement, N.d.T.] étaient très supérieures. L’enregistrement digital était de toute évidence la seule issue à prendre."

Les images numérisées pouvaient aussi être transférées sur ordinateur sans la moindre perte de qualité. Je découvris aussi que le standard vidéo composite et la technologie d’enregistrement analogique dégradaient la qualité : fort rapport bruit/signal, artefacts, surtout en demi-trame. Peter J. Sucy, ancien ingénieur Kodak.

Mais, continue-t-il, "Ce qui semble évident aujourd’hui ne l’était pas autant en 1986. La plupart des ingénieurs avaient une culture vidéo et ne remettaient pas en question la qualité d’image vidéo car c’était celle qu’ils étaient habitués à voir. Il y avait chez eux un consensus largement répandu que dans le futur les gens regarderaient leur photo sur la TV." L’ingénieur présenta alors largement à ses collègues de Kodak les deux images qu’il avait faites, et que je reproduis ici, mais, dit-il "je trouvai que cela prendrait du temps pour changer les esprits des gens. Malheureusement, en fait, plusieurs années de plus !"
En effet, la technologie analogique commençait à être bien rodée au fur et à mesure des nombreux prototypes dont je vous ai parlé. Même si en cette année 1986 le Canon RC-701 faisait cavalier seul sur le marché à un tarif très élevé, les fabricants espéraient rentabiliser leur travail au lieu de repartir presque à zéro.

Il faudra attendre le Fuji DS-1P en 1988 pour voir apparaître le premier appareil photo vraiment numérique et grand public, alors que les numériques de première génération persisteront jusqu’au début des années 1990, par exemple en 1992 avec les Canon RC-360 et 560. À vrai dire, les capteurs de 380 000 pixels, au prix déjà presque prohibitif pour le commun des mortels, et encore convenablement exploitables en analogique, dissuadaient les fabricants de passer au numérique. Il est quasi-certain que si l’on était arrivé à produire rapidement des capteurs du niveau de celui de Kodak à un tarif raisonnable, toute cette lignée de numériques analogiques se serait éteinte comme les dinosaures, et les ventes d’appareils numériques auraient décollé au moins cinq ans plus tôt.

Bien que reprenant le concept général et le design du tout premier Macintosh, le Mac Plus offre davantage de puissance et une meilleure souplesse d’utilisation. Photo © Spouyllau, Wikipedia image.

Le "Mac" en progrès

Le Mac Plus commercialisé en Janvier 1986 remplaça désormais les modèles antérieurs avec sa mémoire RAM de 1Mo extensible à 4Mo. Cela permit aux développeurs d’imaginer des logiciels plus complexes et de les y faire fonctionner, car le traitement d’images requiert une puissance autrement plus élevée que celui du texte. Ce Mac "tout en un" n’avait toujours pas de disque dur interne, mais sa connectique SCSI lui permettait de raccorder de nombreux types de périphériques. On pouvait loger le système dans un disque dur externe, ce qui était impossible avec les tout premiers Mac (auxquels on pouvait adapter un disque mais le système d’exploitation devait rester sur une disquette). Lancé à 2600$ (ce qui ferait le double aujourd’hui), il aura été fabriqué jusqu’en Octobre 1990 (belle durée de vie pour un Mac !) en étant peu à peu coiffé par de nombreux autres Mac de plus en plus performants.


Aldus SuperPaint combine les fonctions de peinture de Mac Paint et de dessin vectoriel (non-Bézier) de Mac Draw. Son interface (notamment la barre d’outils) annonce celle d’Adobe Illustrator qui sortira en 1987, avec des outils de création graphique très complets En haut de cette barre, le compas, placé ici en avant du pinceau, indique qu’on est dans une fonction de dessin et non de peinture. © Aldus.

Nous sommes encore quatre ans avant Photoshop, mais le logiciel de mise en page Pagemaker existait déjà comme je vous l’ai dit dans mon article sur 1985. Son éditeur, Aldus, va le compléter en 1986 par une autre application Mac : SuperPaint. Celui-ci, qui sera produit jusque vers 1994 (version 3.5), combinait pixels et vecteurs dans des sortes de couches ou strates uniquement pixels (pour "peindre", comme MacPaint) ou uniquement vecteurs (pour "dessiner", comme MacDraw), un peu comme le fait aujourd’hui le logiciel de dessin BD de Smith Micro, Manga Studio EX (où on a cependant de vrais calques soit vecteurs soit pixels). Comme chez ce dernier, les courbes vectorielles ne sont pas de type Bézier. Les illustrations SuperPaint peuvent être exportées au format Pict, ce qui permet de les ouvrir avec Photoshop, mais on perd le caractère vectoriel des dessins (la même chose est vraie pour Manga Studio, d’ailleurs). Toutes les versions de SuperPaint fonctionnaient sous Mac OS9 Classic. On ne peut donc plus les utiliser sous Mac OS 10.5 et ultérieurs à moins de passer par une passerelle non-autorisée comme SheepShaver. Avec SuperPaint, on arrivait à des réalisations graphiques très performantes : c’est avec SuperPaint qu’avaient été dessinées nombre d’illustrations de la Galerie d’Évolution du Muséum National d’Histoire Naturelle.


Le kit SuperChroma, composé d’un écran, d’un module de contrôle et d’un logiciel de peinture couleur aux multiples possibilités ouvrait au Maintosh le monde de la couleur avant qu’Apple n’ait doté ses ordinateurs de cette capacité en interne. © Computer Friends.

Cependant, le Mac a encore seulement un écran en niveaux de gris, que faire ? La société Computer Friends résout le problème grâce à son kit SuperChroma comprenant un moniteur couleur qui peut afficher 256 couleurs en simultané avec une palette possible de 262144 couleurs. La résolution du moniteur SuperChroma (640x480px) est meilleure que celle de l’écran intégré au Mac Plus (512x342px). Un contrôleur graphique, et le logiciel de peinture spécifique ColorPaint sont fournis. Il y a même des outils de dessin 3D dans ce logiciel !

L’Iris Color Proofer, imprimante couleur jet d’encre professionnelle, permettait à la fois des tirages d’art d’une qualité irréprochable et d’imprimer des brochures en micro-édition. Elle a contribué à faire passer l’imprimerie au numérique digital. © P. J. Sucy.

L’imprimante Iris Color Proofer, une grosse machine jet d’encre à tambour, va permettre l’impression de tirages de qualité artistique, à très haute résolution. Mais aussi l’impression de catalogues personnalisés grâce à son fort rendement. Elle fonctionnait par alimentation continue d’encre. 4 millions de gouttelettes étaient déposés à la seconde. Des encres pour épreuves archivables (à très longue durée de vie) étaient disponibles. Une grande variété de supports étaient utilisables, comme des papiers aquarelle ou à très fort grammage. L’Iris Color Proofer va contribuer à crédibiliser l’approche numérique digitale auprès des professionnels de l’image.

Ainsi, au moment où la photo numérique arrive timidement sur le marché après cinq ans de laborieuse gestation, c’est en choisissant le cul-de-sac de l’analogique ! Il faudra attendre huit ans de plus, 1994, avec par exemple l’Apple QuickTake 100, pour que soit définitivement adoptée la direction judicieusement pointée dès 1986 par P.J. Sucy : le digital, celle de tous nos appareils actuels. Comme je l’avais déjà évoqué à propos de l’année 1985, l’argentique va être étouffé, mais il faudra vingt ans pour cela.

Remerciements / Acknowledgements

Je remercie Peter J. Sucy pour sa sympathique autorisation de traduire ses propos et de reproduire plusieurs de ses images. Je remercie aussi les créateurs du Digicam Museum et de Digicam History, MM. Dennis Van Hall and Rodger L. Carter, ainsi que M. Jarle Aasland pour leur belle contribution à l’histoire de la photo numérique. Sans leur patient travail de défrichage, cette série d’articles aurait été irréalisable.
I am grateful to Peter J. Sucy who kindly allowed me to translate his texts and to reproduce some of his images. I thank also the creators of the Digicam Museum and of Digicam History, Mr Dennis Van Hall and Mr Rodger L. Carter, and Mr Jarle Aasland of the Nikonweb site for their nice contribution to the history of electronic photography. Without their patient work this series of articles could not have occured.

Liens externes (en anglais) :
Digicam Museum
Digicam History
Nikonweb
Site de Peter J. Sucy, un ancien de Kodak, un des principaux témoins engagés de la période

Un siècle d'invention photographique, Lionel ColbèrePour avoir une vision plus complète de l'histoire des appareils photo (370 modèles décrits) depuis l'invention du film souple, lisez le livre-saga tout en couleur de notre collaborateur : Un siècle d'invention photographique (éd. VM).



PARTAGER
Contact Vie privée, Cookies Conditions Générales d'Utilisation