À pas de loup, les pieds foulent la douce moquette des escaliers de la Maison européenne de la Photographie. Le musée est vide, la pluie clapote sur les vitres et en ce matin, la barrière séparant le dernier étage du reste du musée est ouverte. Car si le quatrième étage n’est pas accessible habituellement au public, c’est qu’il abrite l’un des ateliers les plus méticuleux de la capitale : l’Atelier de restauration et de conservation des photographies la ville de Paris (ARCP).

Habituellement fermé, l'atelier a accueilli cette année le public lors des Journées européennes du Patrimoine pour faire découvrir aux Parisiens les secrets de la conservation des objets photographiques.

Présentation

Fondé en 1983 sous l’égide de la Direction des Affaires culturelles de la Ville de Paris, l’ARCP gère la conservation et la restauration du patrimoine photographique parisien. L’atelier fait office de gardien minutieux de tous les clichés appartenant à la ville. Et si sa mission est d’entretenir les fonds fragiles, son rôle ne se limite pas qu’à cela. Anne Cartier-Bresson, conservatrice générale et directrice de l’atelier, nous le confirme : l’ARCP a une place charnière dans la valorisation du tout jeune patrimoine photographique de Paris. Car comme elle le dit elle-même, contrairement à la peinture et ses siècles d'existence, la photographie est un art relativement récent.

Des premiers daguerréotypes de 1839 aux derniers tirages numériques, ce petit atelier de la taille d’une salle de classe répare les dommages du temps sur des pièces exceptionnelles. Aujourd’hui, l’atelier conserve et restaure, mais le patrimoine photographique n’a pas toujours été géré de cette façon. Avant la création de l’ARCP, son entretien se résumait essentiellement à de la copie. Beaucoup de chemin a donc été parcouru depuis la création de l’atelier en 1983.

Durant la visite, on apprend que l’ARCP intervient sur plusieurs points importants, dont l'expertise préalable. Les restaurateurs sont amenés à se déplacer fréquemment, notamment pour réaliser des études de collections. Leur analyse permet d'affiner une stratégie globale de conservation des tirages. Les plus abîmés partent à l’atelier, tandis que ceux qui font l’objet de dégradations moins graves font l'objet d'interventions groupées et sont traités sur place.

Ces études sont d'autant plus importantes qu’elles rentrent dans le cadre de trois plans plus larges. Le premier est un plan de numérisation de ces immenses archives photographiques (environ 13 millions de photographies réparties dans toutes les institutions municipales). Le deuxième est le "plan nitrate", qui vise à la conservation des images sur support en nitrate de cellulose, fragiles et particulièrement sensibles aux facteurs environnementaux. Enfin, un plan de conservation des collections contemporaines, traitant les photographies en couleurs et impressions numériques.

illustration de l'atelier
Scellage hermétique d'un tirage au gélatino-bromure d'argent développé sur papier baryté, en vue de sa présentation au sein de l'exposition "Le Marais en héritage(s). 50 ans de la loi Malraux" au Musée Carnavalet, du 4 novembre 2015 au 28 février 2016.
Tirage : Anonyme, L’Orangerie de l’hôtel Le Peletier de Saint-Fargeau, avant la restauration de 1916 [Inv. CAR PH 044620]. © Musée Carnavalet - Histoire de Paris

Par ailleurs, l’ARCP a aussi vocation à former des techniciens spécialisés dans la restauration de ces œuvres d'une nature particulière. Les différents acteurs au sein des institutions en lien avec l’ARCP peuvent ainsi bénéficier d’une formation globale pour les petites interventions sur des photographies, et un master "Restaurateur du patrimoine, spécialité photographie" permet en 5 ans de former les spécialistes œuvrant dans l'atelier.

L’ARCP est également un lieu de recherche où sont étudiées les problématiques de conservation auxquelles sont confrontés les restaurateurs, mais aussi les questions de terminologie à l'usage des collections. De la recherche appliquée, avec un réel objectif d'évolution, aussi bien sur le plan technique que théorique.
C’est dans cette optique que l’atelier anime des colloques, dont le dernier en date, De la matérialité de la photographie à sa dématérialisation (2014, disponible sur le site de l’INP), traite des nouveaux enjeux du de la conservation-restauration au regard des procédés contemporains et des nouvelles demandes du public.


Humidification de deux tirages sur papier albuminé en chambre humide manuelle, en vue d'une mise à plat.
En haut : Bénard, Émile-Oscar Guillaume (1867-1942), sculpteur français dans son atelier (vers 1880).
En bas : Bénard, Alexandre Cabanel (1823-1889), peintre français dans son atelier (vers 1880).
© Collection Roger-Viollet.

Une petite équipe pour de grands travaux

Situé au dernier étage de la MEP, donc, l’Atelier est installé dans un espace assez restreint où évoluent 13 personnes, ayant chacune un rôle bien défini. Conservateur régisseur, monteurs, restaurateurs, documentaliste, un photographe hautement spécialisé faisant notamment de la photographie analytique, ainsi qu’un petit pôle administratif constituent l’équipe de ce service si particulier dirigée par Anne Cartier-Bresson.

Ce petit espace se divise en deux zones distinctes : un atelier sec et un atelier humide. L’un et l’autre sont bien séparés pour éviter de faire varier l’hygrométrie, ce qui rendrait les supports instables et plus difficiles à restaurer.

L’atelier n’intervient que sur des dégradations physiques, par exemple les déchirures ou les fissures. En aucun cas la restauration ne comporte d’intervention chimique sur le support, notamment pour des raisons déontologiques voulant qu’on n'altère pas l’état original de l’objet. L’atelier doit donc stopper ou ralentir la dégradation, mais ne modifie jamais de façon irréversible le support original.

Le processus de restauration

Lorsqu’une photographie arrive à l’atelier, elle passe par toute une série d’étapes qui aboutira à un tirage totalement restauré.

En premier lieu, un constat des différentes dégradations subies est effectué. Papier transparent ou carnet de notes en main, chaque petite fissure, gondolement ou coin détérioré est soigneusement consigné. Ce témoignage sur l’état original de l’image est indispensable pour suivre l’évolution des traitements effectués.

Ceci fait, l’œuvre passe au nettoyage. Là encore, les petites mains de l’atelier, en la personne de Sandra et Ragounathe, effectuent un nettoyage soigneux des tirages et de leur support à l’aide de gommes très spécifiques. Qu'il s'agisse d'albums ou de photographies papier, les poussières, les salissures du papier disparaissent grâce à leur intervention.

Ils peuvent ensuite consolider l'image grâce à plusieurs techniques, chacune bien spécifique à chaque support.

Une fois les traitements terminés, le tirage est protégé par Marie-Anne sur des passe-partout, puis préparé entre deux plaques de plexiglas en vue d'une future exposition.

Remontage d'un daguerréotype de la collection Roger-Viollet.

Conclusion

Le parcours des photographies de la Ville de Paris est une aventure unique. Treize millions de cas, tous très différents, sont passés ou attendent de passer entre les mains expertes des techniciens de l’ARCP. Valoriser le patrimoine photographique est un travail constant et méticuleux.

Si vous n'avez pas pu le visiter durant les dernières Journées du patrimoine, n'hésitez pas à guetter quelques prochaines occasions de découvrir ce lieu d'exception.

L’ARCP est partenaire du projet Daguerreobase, un catalogue collectif pour les daguerréotypes. Un colloque aura lieu les 8 et 9 octobre 2015 à Bry-sur-Marne, organisé par le site en collaboration avec l’European Daguerreotype Association. Toutes les informations sont disponibles sur le site. L'accès du colloque est payant, mais les inscriptions sont ouvertes à tous.

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