Du 11 au 13 septembre 2015 se tenait au cœur de la bouillonnante mégapole chinoise la plus importante foire à la photographie d'art d'Asie : Photo Shanghai. Près de 50 galeries et plus de 500 œuvres y étaient réunies dans une sélection éclectique, rassemblant des professionnels de plus de vingt pays dont quelques galeries parisiennes. Focus Numérique est allé prendre la température de cette jeune organisation et vous propose de découvrir cette foire made in China.

Photo Shanghai 2015

Pour la deuxième année consécutive, le superbe centre des expositions de Shanghai accueillait la foire à la photographie d'Asie. "Une situation parfaite", si l'on en croit Scott Gray, CEO de la World Photography Organisation et créateur de Photo Shanghai.

Le Britannique justifie ce choix par l'activité débordante de la plus grande ville de Chine, sa place de plateforme commerciale pour l'Asie, sa créativité et son développement culturel fulgurant. "Photo Shanghai a la possibilité de réellement conduire et influencer le marché de la photographie d'art en Chine, de la même manière que Art HK a changé le paysage de l'art contemporain à Hong Kong et en Asie", indique-t-il dans une interview diffusée lors de l'ouverture de la foire.

L'an dernier, pour sa première édition, Photo Shanghai a reçu quelque 25 000 visiteurs de différentes nationalités. Un nombre impressionnant, mais facilement atteint en Chine selon la galeriste Magda Danysz, fondatrice de la galerie éponyme, qui connaît bien le pays, puisqu'elle a ouvert une galerie à Shanghai en 2008. Outre sa fréquentation encourageante — à titre de comparaison, Paris Photo a réuni l'an passé environ 150 galeries et a accueilli plus de 50 000 visiteurs —, la première édition de Photo Shanghai s'est montrée très prometteuse. "C'est ce qui nous a décidés à revenir", nous raconte Valérie-Anne Giscard d'Estaing, fondatrice de Galerie Photo 12. Elle précise : "Paris Photo est la plus grande foire dans le monde et reste incontournable, mais l'année passée Photo Shanghai fut un véritable succès et nous avons ici de belles perspectives".

Giovanni Gastel, Untitled (Parrot), 2008. Courtesy of Galerie Photo12, Paris.© Giovanni Gastel, Untitled (Parrot), 2008. Courtesy of Galerie Photo 12, Paris.

De nouveaux acheteurs

Si la photographie y est pratiquée de longue date et si de nombreux photographes chinois sont aujourd'hui connus dans le monde entier, il n'est pas de tradition en Chine de considérer la photographie comme un art au même titre que la peinture ou la calligraphie.

Il existe dans le pays d'excellentes écoles, comme l'académie des arts de Hangzhou (située à 200 km de Shanghai), mais les visiteurs chinois n'ont que récemment été initiés à la culture du tirage, à l'édition limitée et à la valeur du vintage. "Les gens sur la foire nous demandent à combien d'exemplaires a été tirée cette photo et il est difficile de leur expliquer que cette question n'a pas de sens quand on parle d'un tirage du XIXe siècle", nous explique Elsa de la galerie Adnan Sezer en parlant d'une photographie de Gustave Le Gray.

Photo Shanghai 2015

À Photo Shanghai, les galeries parisiennes présentent une sélection adaptée au public. Plusieurs œuvres de Jean-Marie Périer sont par exemple proposées à la vente sur le stand de Paris Photo 12. Le pari semble réussi pour la galeriste parisienne qui, à peine deux heures après l'ouverture de la foire aux VIP avait déjà vendu deux photographies. "Nous avons effectué une sélection d'artistes français, en majorité, et accessibles au marché chinois", nous explique Valérie-Anne Giscard d'Estaing qui ajoute, en montrant des œuvres de Roger Ballen exposées dans une galerie voisine : "Ces photographies demandent une connaissance plus approfondie du marché de la photographie qui ne me semble pas encore présente à Shanghai."

Erwin Olaf, Grief, Caroline Portrait, 2007. MD Gallery, Shanghai and Paris
© Erwin Olaf, Grief, Caroline Portrait, 2007. Courtesy of MD Gallery, Shanghai, Paris.

Ce n'est pas un Français qui est à l'honneur dans la galerie Magda Danysz : elle a choisi de présenter des photographies du Néerlandais Erwin Olaf, qu'elle exposera ensuite pendant plus d'un mois dans sa galerie de Shanghai. Cette sélection lui permet de proposer des tirages de qualité à des tarifs abordables pour différents publics. "Les gens sont surpris de voir qu'ils peuvent acheter des photos à partir de 3 000 €, parce que ce sont des tirages réalisés en sept exemplaires", explique-t-elle.

Des collections à constituer

Pour la galerie parisienne Adnan Sezer, spécialisée dans la photographie ancienne, c'est une sélection de photographies d'Henri Cartier-Bresson, prises en Chine à la fin de la guerre civile opposant Kuomintang et Parti communiste, qui occupe une grande partie du stand.

Photo Shanghai 2015

"Ce sont des photographies que l'on imagine plutôt vendre à un musée ou une institution", nous indique Elsa. Une remarque nourrie par le prix de chaque photographie — plusieurs dizaines de milliers d'euros —, mais aussi par le souhait de voir ces différents tirages vendus ensemble. "Nous aimerions que ces photos puissent être ainsi présentées à un large public", ajoute-t-elle.

Car si le but de Photo Shanghai est commercial, c'est aussi l'occasion pour beaucoup de Chinois de venir contenter un appétit culturel grandissant. "On rencontre ici beaucoup d'amateurs qui ne se déplacent pas en galerie", nous informe Magda Danysz. "Mais les Chinois apprennent très vite, ils sont ambitieux et joueurs", ajoute-t-elle. Ce qui explique sans doute que malgré une satisfaction relative par rapport à l'édition précédente, elle ait décidé de revenir cette année. Optimiste pour l'avenir de Photo Shanghai, elle souligne d'ailleurs la cohérence du salon chinois, salue la sélection restreinte de galeries qui permet selon elle de faire un tri en faveur de la qualité, et reconnaît un véritable professionnalisme dans l'organisation.

Photo Shanghai a fermé ses portes dimanche 13 septembre. Elle a marqué la rentrée des grandes foires de photo dans le monde et sera suivie du 12 au 15 novembre par Paris Photo. Notons que la bonne santé du marché de la photographie d'art a également conduit les organisateurs à créer un nouvel événement, Photo San Francisco, dont la première édition se tiendra en janvier 2017.

Photo Shanghai 2015

Trois questions à Magda Danysz

Aujourd'hui à la tête de trois galeries, l'une parisienne, l'autre shanghaïenne et la troisième tout récemment installée à Londres, Magda Danysz expose aussi bien de la photographie que des œuvres vidéos ou de la peinture. Depuis l'ouverture de sa galerie au nord du Bund en 2008, elle a assisté à une véritable mutation qui a conduit Shanghai a se tourner vers la culture et multiplier les expositions. Elle nous a reçu sur son stand de Photo Shanghai pour partager son expérience.

Focus Numérique – Alexander Montague-Sparey, directeur de Photo Shanghai, a souhaité mettre en avant le rôle éducatif de la foire. Pensez-vous que le public chinois soit encore un public à éduquer ?

Magda Danysz – Oui, à un point étonnant ! En 2009, lorsque j'ai présenté de la photographie en Chine pour la première fois, les gens étaient effarés par la reproductibilité de la photographie. Aujourd'hui, sur la foire, j'ai encore eu des personnes qui demandaient si elles pouvaient acheter une photographie dans un format différent ou s'il était possible d'acheter les droits d'auteur avec la photographie. On a encore des questions qu'on ne pose plus en Europe. Mais les Chinois apprennent vite. Ils ne posent la mauvaise question qu'une seule fois, alors c'est bien qu'ils la posent ! Avec la photographie, on touche un public très large, avec des tarifs plus accessibles qu'en peinture par exemple, ce qui explique les profils d'acheteurs très divers.

Focus Numérique – Les clients de votre galerie et de la foire sont-ils majoritairement Chinois ? Leur budget est-il le même que dans votre galerie parisienne ?

Magda Danysz – S'ils ne sont pas exclusivement Chinois, ce sont majoritairement des locaux. La Chine et la France vivent des moments économiques très différents ; il est vrai qu'ici, lorsque les gens ont de l'argent, ils en ont vraiment beaucoup. Et dans les habitudes des Chinois, l'argent est fait pour être dépensé. Mais je dois encore leur expliquer que la photographie n'a pas une valeur spéculative. Parfois, on me demande combien vaudra une œuvre dans six mois ! Cependant la plupart de mes clients sont tout de même dans la démarche de constituer une collection. Ils ne cherchent pas une photo unique et j'ai alors un rôle de conseil sur ce qui leur manque.

Focus Numérique – Vous exposez actuellement Erwin Olaf, un artiste néerlandais, à Shanghai, pendant qu'un photographe chinois, Liu Bolin, inaugure votre galerie londonienne. Est-ce une volonté de faire voyager les artistes à l'étranger, ou la préférence des acheteurs pour des artistes étrangers ?

Magda Danysz – En tant que galerie, nous avons un rôle de passerelle, oui, mais les expositions tournent régulièrement. Il est vrai que les artistes chinois s'exportent bien. Mais avant d'être exposé à Londres, j'avais aussi présenté Liu Bolin dans la galerie de Shanghai. Si le marché de l'art contemporain en Chine est assez marqué par le soutien d'artistes locaux, c'est différent en photographie. Je cherche surtout à présenter des nouveautés.

Alain Deroche, Amy Young, Magda Danysz & Thomas Shao sur Photo Shanghai 2015
Alain Deroche, Amy Young, Magda Danysz et Thomas Shao sur le stand de la Galerie Magda Danysz lors de l'inauguration de Photo Shanghai 2015.

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