Fruit d'un voyage de 6 mois passés à parcourir le plus long fleuve de Chine et le troisième plus grand au monde, Living Yangtze prend aujourd'hui la forme d'une exposition à ciel ouvert dans un parc populaire de Shanghai. Le photographe et réalisateur français Éric Valli nous raconte ce projet associant photo et vidéo qui l'aura conduit de la source du Yángzǐ, à plus de 6 000 mètres d'altitude dans les hauts plateaux du Tibet, jusqu'à Shanghai où le fleuve se jette dans la mer de Chine.

Living Yangtze Eric Valli Jing'an Shanghai

C'est dans le parc de Jing'an, en plein cœur de Shanghai, à deux pas de la foire de photographie Photo Shanghai, que nous avons rencontré Éric Valli. Il est en Chine pour présenter Living Yangtze, un projet d'envergure réalisé pour la célèbre entreprise Swarovski.

Eric Valli par Alexandre D'Audiffret
Éric Valli. Photo : Alexandre d'Audiffret.

Focus Numérique – Living Yangtze a été financé par l'entreprise Swarovski, et plus particulièrement Swarovski Waterschool qui œuvre dans plusieurs pays pour sensibiliser les enfants à l'importance de l'eau. Peux-tu nous raconter la genèse du projet ?

Éric Valli – J'ai des relations d'amitié avec Swarovski depuis plus de 15 ans, mais je ne connaissais pas le travail mené dans les Waterschools. Lorsque nous avons discuté du projet, ils m'ont dit qu'ils voulaient communiquer autour de leurs actions, mais qu'ils ne souhaitaient pas de photographies institutionnelles. Les Waterschools se trouvent dans cinq pays du monde, mais c'est en Chine, le long du Yangzi, qu'elles sont les plus nombreuses [NDLR : 59 écoles sont associées au projet le long du Yangzi]. Je savais qu'il y a avait de gros problèmes de pollution sur ce fleuve, mais je suis parti avec l'envie de capturer ce qui était encore en harmonie. Je suis avant tout intéressé par l'homme et la nature.

Living Yangtze Eric Valli Jing'an Shanghai

Focus Numérique – Tu as déjà effectué plusieurs voyages en Chine. Connaissais-tu les zones que tu as photographiées ? Comment es-tu allé à la rencontre des différentes ethnies pour raconter les sept chapitres de Living Yangtze ?

Éric Valli – Je ne connaissais pas du tout les zones dans lesquelles je me suis rendu. Mais j'ai fait comme à mon habitude : je suis sorti des sentiers battus ! J'avais un très bon traducteur et nous étions une toute petite équipe. Nous sommes partis en totale immersion dans les régions les plus perdues. Je me balade toujours avec un de mes bouquins et nous expliquions le projet. J'avais un peu la trouille, je ne savais pas comment nous serions reçus, mais l'accueil a été formidable. Je suis allé voir les gens, j'ai fait des découvertes, des rencontres : des communautés de paysans, un potier extraordinaire...

À l'origine, je ne voulais pas faire une histoire sur le thé : il y en a eu tellement ! Mais ce que j'ai découvert était formidable. La culture du thé est née et s'est véritablement propagée le long du Yangzi, alors il m'a semblé inévitable d'y consacrer une partie de ce reportage. Je voulais aussi faire une histoire sur Shanghai, mais nous avons décidé de nous concentrer sur la nature.

Living Yangtze Eric Valli Jing'an Shanghai
Photo : Eric Valli

Focus Numérique – Ce projet mêle à la fois photographie et vidéo. Était-ce une volonté dès l'origine ?

Éric Valli – Allier photo et vidéo était une volonté de Swarovski. Au départ, on voulait faire un grand film, et ils ont finalement préféré que je réalise de petites vidéos. Mais à part des pubs pour Hermès, par exemple, je n'avais jamais fait de petits films. Alors je me suis dit que j'allais complètement changer, que je n'allais plus être National Geographic, mais que j'allais capturer une atmosphère, me mettre plus dans la peau d'un poète et raconter des histoires. C'était très intéressant sur le plan créatif. Je ne racontais plus les Chasseurs de miel [NDLR : ouvrage publié en 1988 par les éditions Nathan Image], je devais capturer l'ambiance, le feeling. J'avais des flashs et me disais : " ce personnage", "cette lumière".

Living Yangtze Eric Valli Jing'an Shanghai

Focus Numérique – Comment as-tu géré en parallèle les deux activités de photo et de vidéo ? Un tel projet doit représenter beaucoup de contraintes...

Éric Valli – C'est un peu compliqué de réaliser photos et vidéos en même temps, mais j'avais un très bon chef opérateur, avec qui nous avons le même œil. C'est une bête et un très bon copain, alors nous n'avons pas besoin de trop nous parler, nous nous connaissons bien. En tout nous n'étions que trois, parfois quatre. Un assistant vidéo pour télécharger les fichiers et les trier aurait été bien, mais nous étions une bonne équipe, nous avons l'habitude de travailler ensemble et nous avions un super compositeur, Armand Amar, pour le son.

Living Yangtze Eric Valli Jing'an Shanghai
Photo : Eric Valli

Focus Numérique – Quels sont tes plus beaux souvenirs de ce voyage ?

Éric Valli – J'ai fait des rencontres extraordinaires. C'était fabuleux de passer du temps pour trouver les histoires, se perdre et d'un seul coup entendre parler d'un potier qui était le seul à savoir faire marcher ce vieux four de 60 mètres de long, découvrir les paysans Naxi, les cultures en terrasses, les systèmes d'irrigation avec des canaux en bois ou en métal, de vieilles pompes... J'ai adoré vivre dans les villages Naxi, c'était incroyable. "Tu veux connaître notre vie ?" m'ont-ils dit. "Alors dors là, mange avec nous." J'ai vraiment reçu un accueil fabuleux.

Il y a aussi ma rencontre avec le peintre Shi Jia. J'étais dans son appartement à Xian, on discute, on boit le thé et on parle de son travail. Je regarde dans sa bibliothèque et je vois des livres de Shi Lu dont je suis fan. Je trouvais que son travail ressemblait aux peintures de Shi Lu, alors je lui dis : "Vous êtes fan de Shi Lu ? Vous avez été un élève de Shi Lu ?" "Je suis son petit-fils !" me répond-il. Là, on a décidé de partir ensemble sur le Yangzi.

Living Yangtze Eric Valli Jing'an Shanghai

Focus Numérique – Ces trois voyages, qui au final ont duré six mois, n'ont pas du être un long fleuve tranquille. Quelles ont été les plus grosses difficultés ?

Éric Valli – Les nomades. C'est mon truc d'habitude, mais pour les trouver, ça a été une vraie galère ! Nous avons joué aux cons et nous sommes montés trop vite en altitude. Nous sommes passés de 3 000 m à 5 800 m en deux jours. D'habitude je n'ai pas de problème d'altitude, mais là, nous sommes allés trop vite. Et puis il n'y a pas de route. Dès qu'il pleut, ça devient des fondrières. Un des chauffeurs a eu un problème d'œdème, il a fallu le rapatrier, alors nous nous sommes retrouvés avec une seule voiture. Ce moment du voyage a été très compliqué.

Living Yangtze Eric Valli Jing'an Shanghai
Photo : Eric Valli

Focus Numérique – L'exposition présentée dans le parc a été conçue avec un parcours thématique autour des sept histoires que tu as réalisées. Elle se tient dans un lieu accessible à tous, de jour comme de nuit. Est-ce ce que tu voulais ?

Éric Valli – Je voulais faire quelque chose de très populaire, je ne voulais pas me retrouver dans un musée ou un centre commercial. Je voulais refaire un peu comme au Jardin du Luxembourg il y a dix ans [NDLR : l'exposition Himalaya, carrefour des mondes d'Éric Valli, qui s'est tenue du 21 mai au 21 septembre 2002 sur les grilles du Jardin du Luxembourg, à Paris]. C'est grâce au maire de Shanghai que ça a été possible. Elle a aimé le projet et l'a soutenu si bien que pour la première fois, les Chinois ont organisé une exposition en extérieur. J'avais un peu la trouille, mais je trouve ça très bien. Ce matin, j'y suis repassé à 10h et j'ai fait des photos. C'était génial de voir les gens danser à côté de l'exposition.

Living Yangtze Eric Valli Jing'an Shanghai

Focus Numérique – Quelle est la suite pour Living Yangtze ?

Éric Valli – Swarovski était très content du projet et ils ont décidé de faire un livre. L'exposition va ensuite voyager dans le monde entier ; elle est prévue à Singapour au ArtScience Museum, ainsi qu'à Milan au Pavillon chinois. On nous demande aussi d'emmener le projet à Xian et à Chengdou, et le K11 nous a également contactés. Les Chinois réagissent très bien, ils sont à un moment où il faut qu'ils pensent à l'écologie, à la nature. Je ne voulais pas arriver avec des statistiques. Je voulais générer un intérêt, déclencher quelque chose de positif avec la beauté de ces lieux et de ces personnages.

Living Yangtze Eric Valli Jing'an Shanghai
Photo : Eric Valli

Focus Numérique – Ton exposition a été inaugurée en même temps que Photo Shanghai et c'est sur la foire qu'est présenté le livre édité par Swarovski. Te sens-tu proche de ce milieu de la photo d'art ?

Éric Valli – Je vends mes photos, mais je ne me positionne pas comme un artiste. Je ne me décris d'ailleurs pas comme photographe. Je suis plus intéressé par les histoires que je vis avec les gens que simplement "faire clic-clac". Je fais des photos comme témoignage, mais ce qui me fait traverser le monde, ce sont les rencontres avec des gens que je n'aurais jamais connus autrement. Je trouve ça prétentieux, de la part d'un photographe, de se positionner comme artiste. Faire des photos, c'est relativement facile par rapport à la peinture ou la musique. Je me vois plutôt comme un artisan. Je me suis baladé dans la foire, mais je ne crois pas que je m'achèterai une photo. Un Curtis, et encore, ça vaut combien... J'ai des bouquins et c'est pour moi une grande inspiration.

Living Yangtze Eric Valli Jing'an Shanghai

Focus Numérique – Tu es à Shanghai pour promouvoir le projet Living Yangtze, mais es-tu déjà en train de penser au suivant ?

Éric Valli – J'ai déjà commencé un autre projet. C'est ma vie. Mais je ne souhaite pas en parler. Ici, je rencontre beaucoup de gens, des VIP, des journalistes qui me disent qu'ils sont admiratifs de ma vie. Ils me posent des tas de questions, mais la seule chose que j'ai fait de différent, c'est que j'essaie de réaliser mes rêves de gamins. Ma vie n'est pas aussi romantique et passionnante que les gens l'imaginent. Je ne me plains pas. Mais tout ce que j'ai envie de leur dire, c'est : "Allez vers vos rêves !"


Living Yangtze by Éric Valli
Exposition gratuite dans le parc de Jing'an à Shanghai
Jusqu'au 27 septembre 2015.

L'ouvrage édité par Swarovski sera disponible dans les mois qui viennent. Il est vendu au profit de Swarovski Waterschool et son prix est annoncé à 468 RMB, soit un peu moins de 65 €.

> Découvrir les vidéos de Living Yangtze by Éric Valli :



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