Éparpillées aux quatre coins de Paris et plus récemment un peu partout en France, les photographies de Backtothestreet ont investi la rue. Dans la rue, galerie d’exposition à ciel ouvert, les clichés s’affichent sur les murs des bâtiments parisiens pour le plus grand bonheur des riverains. Le photographe derrière cette initiative est longtemps resté dans l’ombre et c’est par le biais d’un réseau social bien connu que nous avons pris contact avec lui. Un petit morceau de voile se lève sur Backtothestreet.

photographie de backtothestreet rue des martyrs
Une des photos rue des Martyrs, à Paris.

Focus Numérique – Si je comprends bien, la photo, c’est ton métier ?

Backtothestreet – Oui, tout à fait ! D’un point de vue professionnel, mes compétences sont assez étendues — aussi étendues que ce que me demande l’employeur, en fait. Mais la photographie de rue, c’est une vraie passion. Ça me fait faire quelque chose à l’opposé complet de mon travail habituel. J’aime photographier les gens dans la rue, les quartiers populaires, les lieux pauvres. Je crois que j’aime ces esthétiques un peu chaotiques, la matière dans un mur qui a vieilli par exemple, sur lequel les gens ont uriné, qui a vécu, qui a une profondeur. L’autre raison qui me pousse à photographier ce type de scène, c’est que j’ai un grand attachement pour ceux qui n’ont pas grand-chose et qui sont dignes. Je photographie souvent des gens pauvres, mais ils sont beaux. J’admire leur dignité, ça me touche énormément. Moi qui suis d’un milieu un peu bourgeois, j’ai un respect d’autant plus grand pour ces gens plus démunis et qui gardent le sourire.

Focus Numérique – D’où t’est venu le projet Backtothestreet ?

Backtothestreet – Ça fait assez longtemps que ça me trotte dans la tête, en réalité. J’avais déjà un précédent projet, il y a 20 ans, où je voulais faire un Paris itinérant et mettre des photos de petits moments capturés dans les rues de chaque arrondissement. Malheureusement, il a avorté. En fait, je voulais exposer mes photos dans la rue, mais de façon plus officielle.
Les années ont passé, et j’ai commencé à avoir un nombre de tirages  assez impressionnant, alors j’ai retenté de les mettre dans la rue en les collant avec trois bouts de scotch, mais ça m’a rapidement lassé.
Et finalement, c'est en octobre 2014, en regardant Faites le mur !, le film de Banksy, que le projet actuel s'est imposé à moi. Ça m’a trotté dans la tête toute la nuit après avoir vu le film, j’avais vraiment envie de m’en inspirer pour mettre mes photos dans la rue, et puis au petit matin, le projet tel qu’on le connaît était là. Bien sûr, il continue d’évoluer, notamment pour des raisons pratiques comme les vols, mais la base de cette idée est venue cette nuit-là.

backtothestreet rue des martyrs
Un petit florilège de photos toujours rue des Martyrs.

Focus Numérique – Envisages-tu de faire passer ce projet à un autre niveau que celui de la simple exposition de rue ?

Backtothestreet – Pour le moment, non : la rue, c'est vraiment ce que je trouve sympa et intéressant. Ce projet est vraiment venu comme une évidence. Tout ce que je faisais depuis 25 ans, soudain, a pris forme par cette idée-là. Ce qu’il faut bien voir, c’est que la grande majorité de ces photos sont un peu volées. Je ne peux pas en faire commerce parce qu’elles mettent en scène des gens et que la question des droits d’auteur ne m’autorise pas à les vendre. Ce sont des clichés qu’on a envie de montrer mais que l’on ne peut pas exposer par un circuit classique. Et puis c’est un peu boucler la boucle. La photo est comme on dit "volée" dans la rue, et en l’y exposant, elle retourne à la rue. Toutes ces photos représentent comme je te le disais 25 ans de travail, et elles étaient un peu tombées dans l’oubli. Aller les rechercher au fond de mes dossiers a été un moment fort. Par exemple, la plus vieille photo que j’ai exposée a plus de 20 ans.

Focus Numérique – C’est amusant que tu me racontes ça, parce qu’en croisant tes photos, on ne les situe pas dans une époque bien précise, elles ont toutes l’air très actuelles...

Backtothestreet – Oui c’est vrai, c’est aussi ce qui me plaît dans ces photos : une photo prise à Cuba pourrait être prise n’importe où ailleurs ; c’est voulu, tout ce flou sur leur localisation, leur époque. C’est d’ailleurs drôle parce que je l’observe sur Instagram : les gens situent parfois mes photos dans des endroits comme le Brésil, alors qu’elles ne viennent vraiment pas de là. Je ne suis jamais allé au Brésil! La majorité des photos exposées viennent de Paris, New York, un peu de Cuba, Haïti, un peu de Chine, et beaucoup d’Inde.


Certains clichés sont volontairement cassés pour décourager les voleurs.

Focus Numérique – Comment procèdes-tu pour coller tes photos?

Backtothestreet – Je recherche dans mes archives les clichés que j’ai envie d’exposer, puis je les tire en petit format, et enfin je les colle sur support en faïence avant de les disséminer dans Paris. Avant, je les collais plus simplement, notamment avec de la résine, mais on me les volait beaucoup trop. J’ai donc changé de tactique. Avec le carrelage, c’est pratique : je le coupe au bon format, c’est solide, et surtout, en termes de fixation, je peux les cimenter, ce qui les rend difficiles à déloger. On continue de me les piquer, mais je commence à m'y faire. J’aime l’idée de savoir que Paris est investie par le Street Art. C’est important que l’on puisse voir autre chose dans cette belle ville que des magasins conventionnels, que l’art de rue insuffle un peu de vie à la capitale. Ça égaye, c’est sympa.

backtothestreet photographie volée
Parfois, à la place d'une photo, on découvre un emplacement vide, simplement repérable au petit cadre de ciment restant.

Focus Numérique – On voit beaucoup de photos dans Paris, aimerais-tu t’exporter ?

Backtothestreet – Je l’ai déjà un peu fait, puisque je suis parti coller 90 photos en deux jours à Nîmes, et puis... pas de retour. Ce n’est que quelques semaines plus tard que les gens ont commencé à partager sur les réseaux sociaux. C’était presque un échec ! J’aimerais également aller coller ailleurs, comme à Lille ou Bruxelles, peut-être Montpellier ou Sète… ou Lyon, pourquoi pas.

[NDLR : nous avons interviewé Backtothestreet avant le festival d’Arles ; depuis, plusieurs de ses clichés se baladent dans les rues de la ville.]

Focus Numérique – Pour toutes ces photos, quel matériel utilises-tu ?

Backtothestreet – Essentiellement un 105 mm, en tout cas presque toujours une focale fixe. Je trouve que c’est une bonne chose, de connaître sa focale. En photo de rue, c’est important de savoir tout de suite où l'on peut se placer par rapport à son sujet, sans avoir à mettre l’œil dans le viseur plusieurs fois pour ajuster. Et il n’y a qu’avec la focale fixe que j’ai cette certitude. J’anticipe bien plus. Je suis ensuite passé au 85 mm avec le numérique. Et depuis une petite dizaine d’années, j'utilise aussi le 50 mm par intermittence. Jusqu’à présent, c’est une optique que j’appréciais beaucoup, mais qui me faisait peur parce qu’elle est assez difficile à appréhender. Après toute ces années au 85 ou au 105, j’ai presque l’impression de travailler avec un grand-angle. Pour le boîtier, j’utilise un Nikon Df. J’aime son côté assez simple et discret. En ce qui concerne les photos en elles-mêmes, j’aime beaucoup la couleur, je n’utilise presque plus le noir et blanc. C’est important pour moi, parce que d’un point de vue pictural, je voudrais que mes photos ressemblent à ce qu’elles seraient si je les avait peintes.

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Un cliché près de la gare Saint-Lazare.
 
Focus Numérique – As-tu une petite anecdote à nous raconter concernant ton projet ?

Backtothestreet – Ah oui, il y en a une qui me vient à l’esprit en effet. Ça s’est passé il y a quelques semaines à peine. J’ai reçu sur mon adresse pro un mail d’un mec allemand, qui m’a écrit en anglais un mail incendiaire m’accusant d’être un copieur, que je lui avais volé son idée, etc. etc., et tout ça de façon plutôt virulente. Alors bon, je vais me renseigner sur ce qu’il fait et je découvre qu’effectivement, le type en question s’appelle Harry Gelb et qu’il fait quelque chose de très similaire à mon projet. J’étais ravi de savoir que je n’étais pas le seul et que quelqu’un, ailleurs, avait eu une idée similaire, mais au vu de ce mail plutôt désagréable, je lui ai répondu que même si j’étais très heureux de découvrir un projet similaire au mien, je n’avais pas très envie de discuter avec quelqu’un de si vindicatif. Pourtant, je trouve que son boulot est très chouette et savoir comment il procède pour coller ses photos, échanger sur sa technique photo, etc., ça m’aurait bien plu.

backtothestreet rue des martyrs
Une des dernières photos rue des Martyrs.

backtothestreet saint paul
Près de la MEP.

Même si le photographe souhaite rester anonyme, sachez que vous pouvez suivre Backtothestreet sur twitter et traquer ses clichés à Paris et dans d'autres métropoles. Qui sait, sur un bout de mur, vous pourriez avoir une surprise ?

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