Cette semaine, nous vous emmenons à la découverte d'un lieu hors du commun : les archives de l'Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD) — sans doute le plus grand fonds d'image de guerre en France.

ECPAD, Service d'image des Armées (ex SCA), Autochrome des frères Lumière
Autochrome des frères Lumière, début du XXe siècle, sur table de lecture lumineuse.

Vendredi matin, 10h. Il fait chaud, et le soleil n’est pas encore au zénith. La journée est parfaitement choisie pour apprécier la fraîcheur tout ce qu’il y a de plus contrôlée des archives photographiques de l’Armée française. C’est ici, au cœur du fort d’Ivry, un bâtiment austère érigé au milieu du XIXe siècle, que se trouvent regroupés depuis 1915 les fonds photographiques et audiovisuels de la Défense.

Quelque dix millions de clichés sommeillent ainsi à l’abri de la chaleur, de l’humidité et des regards, ressortis quelquefois pour le plaisir des yeux à l'occasion de célébrations, telle celle qui met cette année cet établissement sur le devant de la scène. En effet, l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD) fête cette année son centenaire.

La mémoire vive des armées

Classeurs rotatifs, rayonnages mobiles manuels, c’est ici la place qui fait le plus défaut. Des plus vieilles plaques de verre au dernier reportage argentique réalisé en 2004, 800 000 négatifs sont stockés, presque les uns sur les autres, dans ce petit bâtiment enfoncé dans la colline. Même si un tout nouveau classeur vient d’être installé dans les archives, c’est malheureusement le dernier. Une fois qu’il sera rempli, il faudra trouver un autre lieu sur le fort pour conserver les clichés de l’ECPAD.

Ce sont dans les allées des rayonnages que l’on trouve la grande majorité des plaques de verre. Conservées à température et hygrométrie contrôlées, les impressions sont rangées dans des conteneurs pensés et fabriqués à partir de matériaux choisis pour cette utilisation : le papier entourant les plaques est neutre, et il est lui-même conservé dans des boîtes en polypropylène dont la dégradation dans le temps est presque nulle. Vous l’aurez compris, toutes les précautions sont prises pour que ces témoignages du passé restent en état le plus longtemps possible.

Si, en dépit de tous ces soins, certains tirages venaient à être dégradés, c’est l’atelier de restauration de l’ECPAD qui est alors sollicité pour sauver une photographie abîmée.

ECPAD, Service d'image des Armées (ex SCA), plaque de verre première guerre mondiale
Une des nombreuses plaques de verre stockées dans une atmosphère contrôlée.

Mais l’ECPAD ne se contente pas de prendre soin de ses propres fonds : il prend également en charge bon nombre de dons de particuliers, dont la vision moins conventionnelle et plus personnelle lui permet d’élargir son angle de vue sur certaines périodes historiques, comme la Première ou la Seconde Guerre mondiales. Un patrimoine précieux, offert par les particuliers, qui retrouve dans les locaux de l’ECPAD une deuxième vie et documente des périodes ou aspects moins traités par les services de l'Armée.

ECPAD, Service d'image des Armées (ex SCA)

Conserver mais aussi restaurer

La cellule technique photo est l’autre centre névralgique de l’ECPAD. Indispensable, elle permet aux supports abîmés de retrouver une seconde jeunesse. Et cela exige parfois d’y mettre les moyens. Par exemple, il y a peu de temps, un fond récupéré d’une mission française à Berlin avait passé 70 ans dans une cave humide. La cellule a également récupéré certaines archives sur d’antiques cartes smartmedia. Sans compter les multiples supports exotiques qui rappellent aux techniciens que le numérique connut lui aussi sa période d’expérimentation en termes de supports.

D’ailleurs, l’un des problèmes majeurs dont on me fait part dans le petit laboratoire de restauration concerne non seulement ces insolites supports, mais aussi et surtout le matériel de lecture pour lequel ils ont été conçus — matériel qu’il faut bien souvent se procurer, sous peine de ne jamais pouvoir extraire les images stockées. L’état de l’image peut parfois être aussi un obstacle. J’apprends qu’il existe deux grands types de dégradations : chimique et physique. Lorsque le problème est chimique, il peut devenir trop complexe de restaurer le cliché qui requiert alors une analyse poussée de ses composants, aussi bien qualitative que quantitative.

Outre la restauration, l'autre mission de la cellule technique est de numériser les fonds et de les mettre à disposition du public. Le travail est extrêmement pointilleux : les techniciens passent au crible chaque photographie, une à une. Un travail titanesque et chronophage. Entre les numérisations sur différents supports et les rectifications d’erreurs, l'équipe accorde un temps important au classement numérique des fonds. Quatre techniciens de l’image travaillent donc d’arrache-pied pour maintenir vivace cette mémoire des armées.

ECPAD, Service d'image des Armées (ex SCA)

Des reporters en immersion

Outre par ces contributeurs depuis longtemps disparus, le fonds continue d’être bien sûr alimenté par d’autres opérateurs de l’image. En effet, l’Armée française forme et emploie dans ses rangs des soldats, tous corps confondus, chargés de documenter le public et la Défense elle-même sur les zones de conflit.

C’est ainsi que nous partons rencontrer l’adjudant Arnaud, officier de l’Armée de Terre, photographe de la Défense et chef des reporters.

ECPAD, Service d'image des Armées (ex SCA)

Photographe des armées est un métier à part entière. Au plus près du sujet, ces reporters de guerre sont bien souvent ceux qui ramènent les images les plus impressionnantes des zones de conflit. Mais ils sont aussi les seuls à pouvoir recueillir quelques témoignages rares mais indispensables sur la vie des soldats en mission. À la fois reporters et soldats, ces militaires doivent jouer avec cette double casquette. D’un côté le fusil, de l’autre le Nikon. Une arme de chaque côté, en somme.

Formés d’abord par l’Armée puis par l’École des métiers de l’image - ECPAD, ces opérateurs du ministère de la Défense sont initiés aux toutes dernières techniques audiovisuelles tout comme au métier de soldat. Certains sont devenus photographes par la force des choses, d'autres en revanche ont eu une vie de photographe avant d’intégrer l’armée.

J’apprends ainsi que l’adjudant Arnaud a passé son CAP de photographe avant d’être appelé et de bénéficier d’une formation de parachutiste. Les parcours et les sensibilités sont très divers, aussi bien dans les choix de carrière que de matériel. Si tous les photographes de l’armée travaillent avec des boîtiers Nikon (principalement des D4s), le choix des focales est le fruit de plusieurs années d’expérience. Là où certains apprécient les grands-angles, d’autres privilégient le travail avec une optique plus rapprochée. Dans la grande majorité des cas, ce sont les zooms standards qui font partie du kit classique d’un opérateur : 16-35 mm, 24-70 mm, ou encore 70-200 mm, ces focales polyvalentes permettent, une fois sur le terrain, de tirer le meilleur des sujets. Ensuite entrent en jeu la composition du cadre, la sensibilité de chacun : cette dimension personnelle fait la richesse des images de la Défense.

Ce qui singularise sans doute ces photographes d’un genre particulier, c’est un certain point de vue sur l’acte photographique. Missions au long cours (quatre mois en moyenne), immersion dans l’environnement au plus près du sujet, de fréquentes doses d’adrénaline... Toujours accompagnés d’un officier spécialisé en communication qui gère la logistique, les opérateurs image de l’armée ne sont jamais livrés à eux-mêmes au sein d’un bataillon. Encadrés dans leur travail pour répondre à la demande du ministère de la Défense, ils disposent malgré tout d’une liberté presque totale sur les clichés qu’ils souhaitent réaliser. En effet, en dehors de la mission qui leur est confiée par l’EMA (État-major des armées), ils ont toute liberté de prise de vues pour alimenter les archives de l’ECPAD. En revanche, le contrat qu’ils signent le stipule, chaque fichier image est à destination de la Défense. Aucun de ces photographes ne dispose de ses clichés pour une utilisation personnelle.

Un petit inconvénient clairement contrebalancé par les conditions dans lesquelles les opérateurs image peuvent réaliser leurs reportages, tout bonnement impossibles pour un photo-reporter civil. Plusieurs mois sur les théâtres d’opérations, des destinations très diverses, sans compter la liberté dont ils bénéficient dans leurs prises de vues font que ce que retiennent ces militaires d’un genre un peu particulier reste très positif.

ECPAD, Service d'image des Armées (ex SCA), photographes de l'armée sur le terrain

Conclusion

L’Armée est donc l'un des grands acteurs du reportage photographique, mais pas uniquement. C’est également l’une des mémoires les plus riches sur ce qui fait le quotidien des militaires et des civils depuis 100 ans. C’est également un repaire de passionnés de l’image, qu’ils soient en civil ou en tenue.

Par ailleurs, dans le cadre de la valorisation de ses fonds, l’ECPAD sera présent aux rendez-vous de l'Histoire de Blois en octobre avec un projet sur l'Indochine. 

Si vous appréciez la photographie de reportage, nous vous conseillons le très beau livre 100 ans de photographies aux armées rassemblant les clichés les plus marquants capturés par les opérateurs de la Défense sur la plupart des zones de conflits. Vous pourrez apprécier des images prises au plus près du sujet et peut-être découvrir le travail de ces photographes souvent anonymes et talentueux.

> Les rendez-vous de l'Histoire de Blois
> Le site de l'ECPAD
> Commander "100 ans de photographies aux armées" sur la boutique en ligne de l'ECPAD


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