Cette année aux Rencontres de la Photographie d'Arles, on peut admirer le travail du photographe Ambroise Tézenas, qui est exposé au parc des Ateliers. Pologne, Chine, Rwanda, USA, France : pendant 5 ans, il a parcouru la planète et photographié les lieux de "Dark Tourism". Nous l'avons rencontré afin qu'il nous explique en détails le genèse de ce projet et qu'il nous donne son point de vue sur cette industrie du tourisme macabre.

Ambroise tézensa
Ambroise Tézenas, photographe.

Focus Numérique - Peux-tu te présenter et nous raconter en quelques mots ton parcours ?

Ambroise Tézenas - Alors je m'appelle Ambroise Tézenas, j'ai 43 ans. J'ai toujours fait de la photo et assez vite j'ai eu envie d'en faire mon métier. Je suis allé faire une école de photo en Suisse, à Vevey, dont je suis sorti à 22 ans. Ma grande passion du début était en lien avec l'agence Magnum et les photographes reporters. J'ai toujours été intéressé par le documentaire. Pendant mes 10 premières années, j'étais plus photojournaliste qu'autre chose. Je travaillais à la commande ou en montant des sujets que j'essayais de vendre. C'était encore possible à l'époque pour ma génération. J'ai commencé pendant un an comme photographe pour l'armée française car le service militaire était encore d'actualité à l'époque. J'ai travaillé ensuite avec la presse, à Paris puis à Londres où j'ai vécu pendant 3 ans. En parallèle, à Paris, j'étais également assistant de plusieurs photographes de Magnum.

ambroise tézenas
Auschwitz-Birkenau State Museum - Pologne.

Quand je me suis retrouvé aux côtés de grands photographes en commande pour Auchan, je me suis rendu compte que même ces photographes qui avaient un vrai passé et qui avaient déjà publié des livres avaient aussi besoin de manger. Le moteur de la créativité est malheureusement le pognon. Le regard que je pouvais porter sur ces commandes corporate ou publicités un peu merdiques — par ce que ne faisant pas partie de la glorieuse photographie — a changé. Finalement c'est ce qui pouvait m'aider à financer mes histoires.

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Tuoi Sieng Genocide Museum - Cambodge.

Dans les années 2000, commençait à monter en moi une espèce de frustration de ne pas pouvoir faire les choses en prenant le temps de les faire. J'ai donc commencé à travailler avec un agent et à gagner de l'argent qui m'a permis de pouvoir prendre un peu plus le temps pour travailler sur mes histoires. J'ai commencé à travailler sur la Chine à la chambre, plus précisément sur la mutation urbaine de Pékin avant les jeux Olympiques de 2008. J'ai travaillé sur ce sujet pendant 5 ans en retournant sur place tous les ans à la même période. 

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The JFK Assassination Trail - États Unis.
 
Avec ce travail, j'ai reçu le prix Leica European Publisher Award for Photography en 2006 qui m'a été remis ici à Arles, au théâtre antique, par Raymond Depardon. Ce prix a permis de mettre un coup de projecteur sur ce projet et de publier le livre en 7 langues. Il a ensuite été repéré aux États Unis par la responsable photo du New York Times qui me fait travailler aujourd'hui pour la presse américaine. Je continue toujours en parallèle a travailler seul sur mes projets, en partenariat avec une galerie et dans la logique d'essayer d'exposer mon travail, de publier des livres, etc.

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Mleeta Reristance Tourist Landmark - Liban.

Côté technique, j'utilise une chambre. Pour commencer, cela ne me dérange pas de porter du matériel. Quand je fais des photos, j'aime bien me sentir en mission. Je ne suis pas dans le mode instant décisif et flânerie. J'aime bien l'idée d'avoir 10 châssis dans mon sac et pas un de plus... Et d'une façon faire mon editing à la prise de vue directement. J'aime également l'idée de ne pas avoir le résultat immédiatement. Je travaille aussi beaucoup en extérieur à vadrouiller dans la rue et me déplacer avec 20 000 euros autour du coup ne me plaît pas trop. La chambre est un appareil rudimentaire, finalement très simple a utiliser et indestructible. La chambre en impose aussi plus et pose le personnage. Étrangement, on a moins de problème a faire des photo avec la chambre qu'avec un petit reflex. On passe pour un artiste et c'est plus simple vis à vis des gens. On a plus de légitimité. Les gens se disent sûrement que si cette personne a autant de matériel c'est qu'elle doit avoir les autorisations nécessaires !

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Karostas Cietums - Lettonie.
 
Focus Numérique - C'est la première fois que tu montres ce travail. Quel est pour toi la finalité de tes projets photo ?

Ambroise Tézenas - Pour c'est le livre. Même une exposition ne vaut pas la publication d'un livre photo. Une exposition, ça disparaît. Dieu sait que pour un photographe qui souhaite faire les choses dans les règles avec un éditeur, la publication d'un livre est un parcours sans nom. Le livre coûte super cher à produire, ça ne se vend pas, etc. En tout cas pour moi, la finalité absolue c'est le livre.

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The JFK Assassination Trail - États Unis.
 
Focus Numérique - Comment ce projet est né ?

Ambroise Tézenas - Très simplement. En 2004, je suis allé au Sri Lanka en vacances. Je me suis retrouvé sur place au moment du tsunami. J'ai évidement arrêté mes vacances et j'ai passé une semaine a faire des photos. Je mes suis retrouvé témoin d'un drame à l'instant du drame.

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Sichuan Wenchuan earthquake ruins tour - Chine.

Quelques années après je suis tombé sur un article qui parlait de ce lieux où j'étais précisément. Un lieux où un train avait été dévasté par la vague. Il expliquait que le train n'avait pas été débarrassé et que des gens y passait pour voir. Le rapprochement entre le moment que j'ai vécu sur place et ces personnes qui venaient voir — soit une famille pour ce recueillir ou des touristes en short — m'a questionné. Je me suis demandé si j'aurais pu avoir la même démarche.

J'ai commencé à faire des recherches et je me suis rendu compte qu'un professeur anglais, John Lenon, de l'université de Glasgow, a écrit un livre référence sur le sujet. C'est un peu le père du "Dark Tourism" et cela a été mon point de départ.

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Sichuan Wenchuan earthquake ruins tour - Chine.

Focus Numérique - Est-ce qu'un lieux t'a particulièrement marqué ?

Ambroise Tézenas - Il y en a plusieurs mais pour différentes raisons. Celui qui m'a particulièrement choqué, de façon évidente car il est l'illustration parfaite des dérives de ce tourisme, c'est la prison en Lettonie. Ils proposent au visiteurs de se laisser emprisonner une nuit pour essayer de comprendre l'histoire. Où est la limite ? C'est lieux sont chargés d'histoire et de souffrance et on ne peut pas faire n'importe quoi.

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Trip to Chornobyl - Ukraine.

Un autre qui m'a aussi beaucoup touché c'est le Rwanda. Le Rwanda pour moi c'est hier. Face au génocide rwandais, tu te retrouves devant l'illustration d'un drame absolument effroyable qui ramène directement à l'une des fenêtres qu'ouvre mon travail : laisser ces lieux en l'état, pourquoi ? Ce lieux m'a bouleversé. C'est d'une tristesse sans nom. C'est l'illustration absolue de la fascination de l'homme pour le macabre et de notre incapacité à retenir les leçons du passé. C'est très beau le tourisme de la mémoire. C'est très important. Mais si il n' a pas de leçon à retenir derrrière, on peut se poser des questions sur le fait que cela fonctionne.

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Karostas Citeums - Letttonie.

Focus Numérique : Places-tu au même niveau un lieu de génocide et un lieu de catastrophe naturelle ?

Ambroise Tézenas - Non, pas du tout. C'est pour cela qu'il fallait que je définisse un cadre très précis. Pour répondre à ta question, ma porte d'entrée de tous ces lieux était le Tour Operator. Je me suis contraint à seulement photographier des lieux dont la visite était organisé par un Tour Operator. Voici mon point de départ : tu es touriste, qu'est ce que cette industrie peut te proposer ? Souvent, dans ces offres, tout est sur le même plan d'égalité. Le lien étant la mort, le macabre, un fait de l'histoire funeste.

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Rwanda Genocide Memorial Tour - Rwanda.

Focus Numérique : Qui sont les gens qui visitent ces lieux ?

Ambroise Tézenas - On y trouve des gens qui sont dans une espèce de voyeurisme exacerbé et qui se disent par exemple : « Je vais aller à Tchernobyl et regarder le compteur qui grimpe ». Et c'est aussi à Tchernobyl un mec qui a travaillé sur la radioactivité et qui a envie de voir cela de ses propres yeux. Pour moi, l'idée n'est pas de porter un jugement et de dire que c'est indécent. Les dérives de cette industrie le sont. En ce qui me concerne, je dirais pourquoi pas ! Mais il faut avoir conscience des choses et comprendre réellement les évènements qui se sont déroulés dans ces lieux. Le problème de cette industrie est qu'il faut souvent aller vite et que les informations qui sont délivrées sont très succinctes, si bien que le lieu devient la preuve. Mais ce n'est pas cela l'histoire. L'histoire est bien plus compliquée.

ambroise tézenas
Oradour-sur-Glane - France.

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