Pour les quarantenaires et plus, le nom de Jean-Paul Goude résonne encore comme l’auteur du défilé du bicentenaire de la Révolution française. Il est aussi l’auteur de films publicitaires d’une créativité joyeuse et sensuelle (Orangina, Perrier, Coco, Égoïste...), symboles d’une époque tapageuse mais révolue. Retour sur un créatif échevelé, pour qui la photographie n'est qu'un instrument parmi plusieurs à sa disposition.

Ken, par Jean-Paul Goude Ken. © Jean-Paul Goude.

"Je ne suis pas un véritable photographe. Je suis un artiste graphique. Un photographe capture l’instant... moi, je me sers de photographie pour faire des images...", a déclaré Jean-Paul Goude à propos de lui-même1 .

De Goude, le passant connaît les affiches qui décorent les stations du métro parisien pour le compte des Galeries Lafayette. Leur collaboration, commencée en 2001, vient de se terminer. Elle aura duré 11 ans. Laetitia Casta en garçon, Inès de la Fressange en Parisienne, Frédéric Beigbeder torse nu... tous ont posé devant l’objectif de Jean-Paul Goude pour les campagnes du magasin du boulevard Haussmann.

Campagne Galeries Lafayette, Inès de La Fressange, par Jean-Paul Goude
Campagne pour les Galeries Lafayette avec Inès de La Fressange. © Jean-Paul Goude.

La légende veut que ses parents se soient rencontrés dans les coulisses d’un music-hall de Broadway. Sa mère, américaine, est danseuse ; son père, français, est excellent dessinateur... Jean-Paul Goude naît en 1940 à Saint-Mandé, petite ville bourgeoise du Val-de-Marne jouxtant le zoo de Vincennes, en lisière de Paris. "J'étais comme en pleine jungle chez moi... ça sentait la litière et j'entendais les rugissements des lions... Sur le rocher du zoo, j’ai projeté tous mes phantasmes enfantins." À deux pas, porte Dorée, l’ancien musée des colonies, devenu aujourd’hui la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, a des les façades richement sculptées qui le fascinent. "J’y ai découvert la nudité des femmes africaines ou asiatiques qui avaient des morphologies tout à fait étranges, ou portaient des costumes extraordinaires." Jean-Paul Goude y verra, 60 ans plus tard, l’origine de son goût très prononcé pour les femmes non européennes.

Sa mère, qui enseigne la danse aux jeunes filles, pousse son fils à participer aux spectacles de fin d’année comme petit danseur. Il rechigne, prétextant la discipline trop féminine. Elle le convainc en lui faisant jouer des rôles de mousquetaire ou de chef indien. Ce n'est que des années plus tard, alors qu'il est étudiant aux Arts déco (l'ENSAD, École nationale supérieure des arts décoratifs), qu'il découvre à la cinémathèque les comédies musicales américaines, qui vont lui donner l'envie de danser. Discipline à laquelle il renoncera faute de "vrai talent", de "feu sacré" et de "jambes trop courtes", mais qui lui fera prendre pleine conscience des corps et des proportions...

Les Minets // Jean Paul Goude
Un des "Minets" de la frise réalisée en 1964 par Jean-Paul Goude pour le magasin Brummel (Printemps pour hommes). ©  Musée des arts décoratifs / Jean-Paul Goude

Au début des années 1960, sa formation artistique terminée, Jean-Paul Goude commence sa carrière d’illustrateur pour le magazine Marie-Claire. En 1964, les magasins du Printemps l’engagent pour une grande fresque appelée Les Minets, qui décore tout l’intérieur de son magasin pour hommes. À l’orée des années 1970, Harold Hayes, directeur du magazine masculin Esquire, le fait venir à New York pour prendre la direction artistique du magazine, avec lequel il collabore jusqu’en 1976. Puis il enchaîne avec le New York Magazine, pour lequel il photographie la sculpturale Grace Jones rencontrée en 1978. C'est elle qui fera la couverture de son livre Jungle Fever, nue, rugissante et emprisonnée dans une cage. Goude travaille depuis 1976 sur cet ouvrage, qui paraît en 1982 ; il y photographie la mixité de la société américaine, en faisant poser des Afro-Américains, des Hispaniques...

Livre Jungle Fever par Jean-Paul Goude, 1982, couverture

C'est durant cette période que Goude développe sa patte, ce qu’il appelle "la French Correction" : déformer des corps pour les rendre sinon plus beaux, du moins plus spectaculaires. C’est le style auquel on identifie Goude. Il appose des prothèses (naturellement invisibles sur l’image finale) pour parvenir à des poses improbables, allonge les membres en découpant directement les ektachromes en rubans... En les multipliant, il crée artificiellement de la longueur.

Grace Jones par Jean-Paul Goude
Grace Jones par Jean-Paul Goude. © Jean-Paul Goude

Nous sommes alors en plein dans les "années Mitterrand" : l'aspect quasi "clinquant" des campagnes de Séguéla, "Touche pas à mon pote", l’intégration rêvée... un boulevard pour Goude qui signe, en 1989, le défilé du bicentenaire de la Révolution française : "Nous étions au plus fort de l’utopie multiraciale. C’était un défilé très idéaliste, à la gloire de la famille humaine qui devait se dérouler devant de nombreux chefs d’État, et célébrer l’idée de la Révolution en la sublimant." Toute une époque, en somme. Des films publicitaires basés sur ces thèmes, comme ceux de Lee Cooper et Citroën, ou graphiquement très nouveaux, comme ceux de Kodak et Égoïste, marquent l'imaginaire de cette période et jusqu’à la moitié des années 1990.

Egoïste Platinum de Chanel par Jean-Paul Goude
Campagne pour le parfum Égoïste Platinum de Chanel. © Jean-Paul Goude

Alors, pas photographe, Goude ? Non ? En tout cas, "pas que". Il se qualifie d’"auteur d’images", comme il existe des films d’auteur. En tout cas, aujourd’hui, après plus de 55 ans de travail, son univers reconnaissable entre mille s’est imposé et prouve que la photographie peut s’enrichir des arts qui l’entourent comme le graphisme, la peinture, la danse ou le cinéma.

Grace Jones découpée par Jean Paul Goude Grace Jones. © Musée des Arts décoratifs / Jean-Paul Goude

  • 1.  dans Encore Heureux, émission de radio diffusée sur France Inter le 7 octobre 2013.
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