Affaires privées, c'est le nom du beau livre photo publié à partir les photographies de Thierry Bouët, et de l'exposition présentée aux Ateliers, dans le cadre des Rencontres de la photographie Arles 2015. Le photographe a mis en scène des personnes vendant des objets insolites sur Le Bon Coin. Nous avons rencontré l'artiste qui nous explique son travail et sa démarche.

Thierry Bouët, Affaires privées, Arles 2015

Thierry Bouët, Affaires privées, Arles 2015

Bottes d’équitation italiennes
200 € Paris
Je vends mes bottes de fabrication italienne. Modèle unique taille 41 en très bon état. Très confortables, cuir ultra souple. Elles sont très élégantes, parfaites pour les concours. Hauteur 42 cm, tour de mollet 37 cm. Je les ai achetées 500 € à un bottier italien.

Antoine est étudiant et monte presque tous les jours dans un haras aux portes de Paris. Très à cheval sur l’allure et l’équipement, il commande des bottes sur mesure à un chausseur italien. Lorsqu’il les reçoit, elles se révèlent trop grandes. Il les fait reprendre par un cordonnier parisien mais rien n’y fait. Il espère les revendre et mesure la difficulté à trouver le bon pied.

Focus Numérique – Pouvez-vous vous présenter et nous raconter votre parcours ?

Thierry Bouët – Je m'appelle Thierry Bouët. Je suis photographe. C'est ma seule activité, je n'ai jamais fait d'autre métier. J'ai commencé à travailler pour la presse et, progressivement, j'ai produit mes propres sujets pour utiliser tout le temps que j'avais entre mes travaux de commande. Maintenant, cette activité représente 80 % de mon temps. Je pense à un sujet, je pense à un scénario, je le réalise, je le fabrique et je le commercialise.

Le sujet qui est exposé ici à Arles a suivi ce processus. J'ai commencé à produire ce travail au cours du mois de juin de l'année dernière. En plein travail, lorsque j'ai su que le directeur des Rencontres changeait, j'ai envoyé un mail à M. Stourdzé pour lui proposer le sujet. Un mois et demi après, il m'a répondu en m'annonçant qu'il le prenait.

Thierry Bouët, Affaires privées, Arles 2015

Paire de skis
40 € Paris
Bonjour, vends une paire de skis années 50-60 + bâtons. Bon état, idéal pour déco.

Carl est photographe. Il achète des skis dans l’idée de réaliser une série d’images pour le compte d’un hôtel de montagne. Son client envisage d’accrocher des photos dans toutes les chambres. Anéanti par le budget des travaux, l’établissement finit par renoncer à son ambitieuse collection photographique. Se retrouvant avec une paire de skis inutile, Carl les revend en espérant une plus-value convalescente de quelques euros.

Focus Numérique – Comment vous est venue cette idée ?

Thierry Bouët – L'idée m'est venue un jour pendant un après-midi studieux au studio. Nous sommes 3 à travailler avec nos écrans les uns à côté des autres. Je passe mon temps à regarder ce qui se passe chez le voisin. À un moment donné, j'ai regardé l'écran d'Alexis qui venait de recevoir un mail de l'un de ses amis : il lui proposait d'acheter un bar-tabac dans un petit village de province. J'ai seulement vu la photo et je me suis dit : "C'est incroyable, on peut vraiment tout acheter en ligne maintenant."

Du coup l'idée m'est venue de réaliser un sujet sur les objets vendus en ligne et je me suis tout de suite intéressé au BonCoin qui avait l'avantage d'être très facile d'accès, puisque sur les annonces on dispose du numéro de téléphone des vendeurs. On est tout de suite en contact. Il n'y a pas d'intermédiaire. L'accessibilité et l'immensité du choix ont été très attirantes pour moi. Je pouvais littéralement faire mon marché non pas pour acheter, mais pour photographier. Ce dernier point m'a d'ailleurs souvent été reproché par les gens que j'appelais, qui me disaient : "Écoutez, moi, je suis ici pour vendre, pas pour faire des photos".

Thierry Bouët, Affaires privées, Arles 2015

Perruque pro Michael Jackson
45 € Paris
Perruque quasi neuve ayant servi à un sosie professionnel. Elle reprend la coupe mythique de MJ période History/This is it. Taille unique, réglable avec un élastique à l’intérieur. 45 € frais de port inclus.

Le métier de Lilian est sosie de Michael Jackson. Il l’a appris avec des transformistes au Club Méditerranée. Il achète ses perruques à Strasbourg-Saint-Denis chez un Indien spécialisé dans les accessoires afros. Il en consomme une par trimestre, fait un shampooing après deux ou trois spectacles et les revend au fur et à mesure. Avant de s’en défaire, il les embaume de Giorgio Beverly Hills, le parfum préféré de Michael Jackson.

Focus Numérique Comment vous recherchiez les vendeurs sur Le Bon Coin ?

Thierry Bouët – Quand j'ai commencé, je partais trois jours plus tard dans la Drôme. J'ai donc effectué mes recherches par la localisation des objets. J'étais dans un petit village et j'ai vraiment regardé ce qui se passait aux alentours. J'ai tout de suite trouvé des objets qui m'ont amusé. Pour moi, c'était des objets voués à la disparition : des objets normalement irrécupérables mais qui, grâce aux ventes en ligne, retrouvent pour certains une nouvelle existence. Par exemple des verres de Pastis.

Les recherches ont traversé 3 phases. La première concernait les objets pour moi irrécupérables. La deuxième, des objets spectaculaires : un avion, par exemple. Des objets qui paraissent inaccessibles car ils s'adressent à des circuits de passionnés. Enfin, la dernière portait sur les objets qui m'inspiraient être une photo. Par exemple une piscine. Je l'ai trouvée et photographiée dans la région. C'est la dernière image que j'ai réalisée sur ce projet. Cela a été pour moi une belle manière de tourner la page. Malheureusement j'ai fait cette photo trop tard pour qu'elle soit exposée, mais elle se trouve dans le livre.

affaires privées

Focus Numérique – Comment se passe votre contact avec le vendeur ?

Thierry Bouët – J'appelle la personne et je pose beaucoup de questions sur l'objet en vente. J'essaie d'en savoir plus sur son histoire. Une fois qu'on a fait le tour, j'explique que l'objet m'intéresse beaucoup, non pas pour l'acheter mais pour le photographier. Une fois sur deux, on m'envoie balader. Lorsque ça marche, les gens sont très ouverts et acceptent sans problème. La question que je me suis posée pendant très longtemps est : pourquoi est-ce que les gens acceptent ? Je leur prenais un peu une sorte de tranche de vie. J'ai réalisé qu'une phrase m'était répétée très souvent : "Tant que ça peut aider !"

J'ai toujours inconsciemment travaillé sur les communautés de gens qui s'ignorent. Je suis vraiment intéressé par l'humain. Avec les vendeurs, je focalisais mon attention sur leur objet afin de créer une interface entre eux et moi. Moi au fond, ce qui m'intéressait, c'était les gens.

Thierry Bouët, Affaires privées, Arles 2015

Avion ailes hautes
32 000 € Sartrouville
Constructeur vend son avion : modèle Lucas L7 métallique, moteur lycomming O 320 à carburateur de 160 cv, triplace avec soute (largage possible) 650-930 kg, croisière 180-200 km/h, VNE 250 km/h. CNRA depuis 2005 et revalidé en 2014 pour 3 ans. 60 heures. Primé RSA à Vichy en 2006 . Tableau de bord bien équipé (cadrans ronds), radio. Transpondeur contrôlé et revalidé pour 2 ans. Basé aux Mureaux, LFXU. Prix : Faire une offre pour négociation. Contact uniquement par téléphone.

Avec un CAP de fraiseur et une carrière de technicien en mécanique de précision, Pierre a mis 12 ans à construire son propre avion avec lequel il a volé 60 heures. Parti d’une liasse papier sans la moindre vis, ce modèle est pensé pour la brousse. Il est le seul de son espèce à voler. Grâce à sa soute inférieure, il permet les sauts en parachute. Pierre s’en sépare à cause des nouvelles réglementations communautaires. Son brevet de base qui lui permettait de voler dans un rayon de 30 km n’est plus reconnu. Il se donne désormais quatre ans pour construire un ULM.

Focus Numérique – Comment les mises en scène sont-elles conçues ?

Thierry Bouët – On arrive souvent chez les gens qui n'y connaissent rien à l'image et à la photographie. Ils vous font confiance. J'observe un peu la manière dont ils vivent, je pose beaucoup de questions. J'essaye de reconstituer une tranche de leur vie. Je n'ai jamais transformé ce qu'ils étaient vraiment. J'ai toujours fait les photos chez eux pour respecter leur environnement. Je reste chez les gens environ une heure. Il faut trouver une idée très rapidement pour rester dans l'énergie. En tout, j'ai fait 70 images.

Thierry Bouët, Affaires privées, Arles 2015

Chevalet pour ramasser les fruits
100 € Fontvieille
Vend chevalet en bois très bon état, hauteur 3m.

Roland et Geneviève ont acheté ce chevalet il y a une vingtaine d’années chez un droguiste de Mouriès qui fermait boutique. Il a servi à ramasser les cerises et tailler la haie jusqu’à l’apparition d’une échelle en aluminium offerte par un parent. Jugé moins maniable et plus fragile aux intempéries, il est à vendre. Roland précise que sa hauteur augmentée de celle d’un homme porte sa taille à 5 m.

Focus Numérique – Le dispositif de prise de vue est-il compliqué ?

Thierry Bouët – J'essaie de faire mes photos de façon la plus légère possible afin de ne pas ennuyer les gens avec un gros dispositif. J'ai toujours en secours un peu de lumière, si je me retrouve dans des conditions difficiles. Je tente de rester le plus discret possible et de ne pas impressionner les gens qui ne sont pas habitués avec une abondance de matériel qui peut glacer. J'ai utilisé un Nikon D800 qui, en plus d'être léger et discret, a la capacité de filmer. Depuis que je l'ai acheté, j'ai commencé à faire de petits films. Je travaille avec des plans-séquences sur les mécanismes que l'homme a inventés au service de sa paresse.

thiuerry bouet

Jaguar Mk2 340
19 900 € Crécy-la-Chapelle
Particulier vend, cause double emploi, belle Jaguar MK2 340 (3,4 l) 1968 ayant appartenu à la Couronne d’Angleterre. Conduite à droite, compteur en km, boîte automatique, couleur noire, intérieur rouge et bois, carte grise française.

Jeff est fondateur de l’Ambassade du Rêve, une société événementielle. Il est par ailleurs membre de l’Académie des Fous, administrée par un clown russe. Il achète cette mythique Jaguar à défaut d’une introuvable Excalibur. Sans preuve formelle, le vendeur signe une attestation certifiant sa provenance de la Couronne britannique. Jeff croit la parole d’un professionnel qui doit entretenir sa réputation. Il voudrait se séparer de cette machine qui semble résister à tout exil : les acheteurs se succèdent, le courant ne passe pas encore.

> Le site de Thierry Bouët

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