Arles 2015 - Le rendez-vous est pris dans la cour fraîche et ombragée de l'hôtel d'Arlatan. Paolo Woods nous rejoint pour nous présenter deux projets : Les paradis, rapport annuel, réalisé avec Gabriele Galimberti, et une conservation photographique avec une étudiante de l'ENSP : Elsa Leydier.

Les Paradis, rapport annuel

Arles 2015, Paolo Woods et Gabriele Galimberti, Paradis fiscaux, rapport annuel
Premières images de l'exposition "Les Paradis, rapport annuel" sur les paradis fiscaux".

C'est sans conteste l'exposition phare de ces Rencontres 2015, plébiscitée par tous ceux que nous avons pu croiser durant cette semaine de festival. Il faut voir l'exposition des deux photographes italiens Paolo Woods et Gabriele Galimberti. Cette série sur les paradis fiscaux se tient dans le palais de l'Archevêché, sur la place de la République.

Arles 2015, Paolo Woods et Gabriele Galimberti, Paradis fiscaux, rapport annuel

Les paradis fiscaux, tout le monde en parle. Certains aimeraient y mettre un terme, d'autres préféreraient y déposer leur argent. Si leurs rouages économiques opaques mais légaux sont souvent décortiqués par les médias, nous avons peu souvent l'occasion de nous y rendre. À quoi ressemblent donc les îles Caïmans, les îles Vierges, Singapour, Panama ou le Delaware ? Comme vit-on au paradis ? C'est ce qu'on voulut savoir et révéler les deux photoreporters.

Arles 2015, Paolo Woods et Gabriele Galimberti, Paradis fiscaux, rapport annuel
Singapour. Tony Reynard (à droite), président du port franc de Singapour, et Christian Pauli, directeur général de la logistique pour les œuvres d'art, dans l'un des coffres haute-sécurité de Singapour. Le port franc de Singapour, conçu et financé par une équipe d'hommes d'affaires suisses, contient dans ses coffres des œuvres d'art, de l'or et de l'argent liquide. Situé tout près de l'aéroport de Singapour, il permet à des entreprises, des établissements ou des particuliers de déposer leurs biens et de les échanger hors de tout contrôle fiscal.
Crédit photo : Paolo Woods / Gabriele Galimberti / Institute


Arles 2015, Paolo Woods et Gabriele Galimberti, Paradis fiscaux, rapport annuel
Panama. Un casino “premium” pour gros joueurs est installé au 65e étage du Trump Ocean Club. Il a son propre restaurant, son bar et sa piscine où l’on peut se baigner tout en profitant de la vue sur la ville. Dans les gratte-ciel de la capitale, Panama, nombre d’appartements ne sont pas éclairés, tout simplement parce qu’ils ne sont pas occupés. C’est le résultat de la bulle immobilière alimentée, selon la plupart des observateurs, par l’argent de la drogue venu de Colombie ou du Venezuela et blanchi dans la pierre au Panama. Avec Brunei ou le Liban, le pays est l'un des derniers à ne pas accepter d'échanger d'informations fiscales avec le reste du monde sur les clients de ses banques.
Il reste ainsi le champion du secret fiscal.
Crédit photo : Paolo Woods / Gabriele Galimberti / Institute


paolo woods

Le Sevva club attire une foule de cadres et de dirigeants du quartier financier de Hong Kong, venus pour se détendre.
La terrasse du club donne sur le bâtiment HSBC conçu par Norman Foster, où, même tard dans la soirée, les employés peuvent être vus à leur bureau. Le siège social d'HSBC, l'une des plus grandes banques du monde, est situé à Hong Kong et à Londres. Récemment impliquée dans des scandales de blanchiment d'argent et de comptes offshores, qui l'ont conduit à verser une amende record de 1,9 milliards de dollars, elle est en cours d'audit par KPMG, l'un des quatre grands cabinets spécialisés. Ce dernier est situé dans le Prince building, le
même bâtiment qui abrite Sevva, par conséquent, face à HSBC.
Le siège londonien de la banque est également adjacent à KPMG.

Crédit photo : Paolo Woods / Gabriele Galimberti / Institute

paolo woods

Les îles Caïman sont le cinquième plus grand centre financier du monde,
avec un nombre d'entreprises deux fois supérieur au nombre d'habitant.
Mais la plupart n'ont pas de bureaux, seulement une boîte aux lettres.
Crédit photo : Paolo Woods / Gabriele Galimberti / Institute


paolo woods

Neil Smith, secrétaire financier des îles Vierges britanniques, dans son bureau à Road Town, Tortola.
Les îles Vierges britanniques sont l'un des centres de services financiers les plus importants du monde et le leader mondial dans la création de sociétés. Elles comptent plus de 800 000 entreprises mais seulement 28 000 habitants.
Elles sont le deuxième plus grand investisseur en Chine, juste après Hong Kong.

Crédit photo : Paolo Woods / Gabriele Galimberti / Institute

Arles 2015, Paolo Woods et Gabriele Galimberti, Paradis fiscaux, rapport annuel


Paolo WoodsFocus Numérique – Comment est né ce projet sur les paradis fiscaux ?

Paolo Woods – C'est un travail en binôme avec Gabriele Galimberti, qui a été l'un des mes étudiants à l'école de photo Studio Marangoni, à Florence. C'est un lieu de rencontre extraordinaire. J'ai commencé à enseigner le tirage noir & blanc. Avec Gabriele, nous avons une petite maison d'édition avec d'autres copains.

Alors que je travaillais en Haïti sur un projet photo, Gabriele est venu me rendre visite. C'était une bonne année pour lui et il venait de recevoir sa fiche d'imposition du gouvernement italien, qui lui réclamait 50 % de ces bénéfices. Nous avons plaisanté sur l'idée de planquer de l'argent aux îles Caïmans (une heure de vol de Haïti). Et là, nous nous sommes posé la question : mais au fait, c'est quoi un paradis fiscal ?

De là est venue l'idée : pourquoi ne pas aller sur place voir comment cela fonctionne ? Nous avons commencé à faire des recherches et, 3 mois plus tard, en décembre 2012, nous avons pris un avion pour George Town, aux îles Caïmans, et démarré le projet.

Cela nous a pris presque 3 ans. Nous avons voyagé dans différents paradis fiscaux pour donner un visage à un phénomène qui, par définition, n'est pas concret et ne se déroule nulle part. Et nous avons découvert des choses et mis à mal des clichés. Ainsi, on ne peut pas ouvrir un compte aussi facilement que ça. Au contraire. Si vous n'êtes pas multimilliardaire, votre argent ne les intéresse pas.

Arles 2015, Paolo Woods et Gabriele Galimberti, Paradis fiscaux, rapport annuel

Focus Numérique – C'est un phénomène qui n'intéresse que les plus riches d'entre nous, mais qui nous touche tous...

Paolo Woods – Exactement. Derrière l'optimisation fiscale agressive, certaines compagnies arrivent à réduire leurs recettes fiscales à zéro. Si vous allez à l'hôpital et qu'il n'y a plus de médecins ou d'infirmières parce que l'État ne peu plus les payer, certaines compagnies arrivent à épargner des millions de dollars. Cela concerne finalement tout le monde puisque cet argent disparaît et n'est pas investi dans le fonctionnement de notre société.

portait Paolo WoodsFocus Numérique – Comment avez-vous pu investiguer dans ce milieu ? Je suppose que vous n'étiez pas forcément les bienvenus ?

Paolo Woods – C'est notre savoir-faire et des mois de travail qui ont permis de tisser des relations et avoir les bons accès. Il faut bien comprendre que souvent, ce qui se passe dans les paradis fiscaux n'est pas très moral, mais c'est légal. Si vous prenez les îles Vierges par exemple, 70 % du PIB vient de compagnies off-shore. C'est connu et ils ne s'en cachent pas.

Il faut donc savoir bien présenter le projet et ne pas mentionner les paradis fiscaux, mais plutôt parler d'économie off-shore. Et puis, il faut savoir que pour une photo réussie, nous avons essuyé peut-être 30 refus ! Ce que vous voyez ici à l'Archevêché, ce sont des dizaines d'emails et de coups de fil parfois dans le vide.

Arles 2015, Paolo Woods et Gabriele Galimberti, Paradis fiscaux, rapport annuel
Île de Grand Cayman. Un dimanche matin, Jason Blick bichonne sa Ducati 848, un des engins les plus rapides au monde, sous l'œil de son amie installée au balcon.
Grand Cayman est l'une des trois îles du territoire britannique d'outre-mer des îles Caïmans. Ses 197 km2 sont traversés par une seule route. Jason Blick, Australien installé aux Caymans depuis 2010, est le directeur général de la City de Cayman, qui a fait de l'île une zone de libre-échange et l'un des paradis fiscaux les plus actifs du monde.
Crédit photo : Paolo Woods / Gabriele Galimberti / Institute

livre, les paradis par Paolo Woods et Gabriele Galimberti
Dans le livre et à travers plus de 80 photographies, Paolo Woods et Gabriele Galimberti proposent une lecture singulière de cet univers. Le texte de Nicholas Shaxton, l’un des experts les plus reconnus dans le domaine, répond aux images et nous aide à décoder le fonctionnement des paradis fiscaux, soulevant par là même des interrogations d’ordre éthique et moral.
Focus Numérique – Un livre va-t-il être édité pour présenter le fruit de ce travail ?

Paolo Woods – Oui, et il vient juste d'arriver. Comme nous avons réellement créé une compagnie (Heaven : "paradis"), nous avons décidé de présenter notre reportage comme un rapport annuel. Je crois très fort au pouvoir de l'image. Nous étions vraiment obsédés par cette histoire et le fait de la montrer en photos. Quand on a une image de quelque chose, on arrive à le comprendre à un autre niveau. On peut rédiger des articles sur les paradis fiscaux, mais avoir une image de ce phénomène, cela peut également tout changer. On peut le faire sur les crimes écologiques ou la guerre, mais on doit également le faire sur d'autres sujets moins faciles à appréhender.

Focus Numérique – Pour toi, le livre, c'est la finalité de ton travail ? Où est-ce également la vente de photos, les expositions ?

Paolo Woods – La finalité, c'est bien sûr de devenir extrêmement riche pour placer mon argent dans un paradis fiscal !

Focus Numérique – Et ça marche ?

Paolo Woods – Pas du tout ! (rires). Je travaille généralement en trois volets : l'exposition, l'édition d'un livre et la parution de reportages dans la presse.

Cette troisième partie reste très importante pour moi. Même si on entend partout que la presse va mal, elle continue, notamment en France, à soutenir des projets, notamment GEO qui nous a soutenus depuis le premier reportage. Ce projet n'aurait pas été possible sans eux. Nous avons également eu l'appui de magazines en Italie, en Allemagne, et le soutien d'Olympus.
Cela permet de toucher différents publics. Pour nous, il est important de pouvoir toucher tout le monde, même dans la salle d'attente d'un médecin.

Focus Numérique – Comment s'est passée la sélection pour les Rencontres d'Arles ?

Paolo Woods : j'ai rencontré Sam Stourdzé il y a un an, quand il était en train de prendre ses fonctions. Je lui fais part du projet et il y était très favorable. Pourtant, nous n'avions à l'époque que quelques bribes. C'est toujours réconfortant d'avoir un support externe.

Émergence Olympus :
Conversation photographique avec Elsa Leydier

Arles 2015, Elsa Leydier, portraitFocus Numérique – Avec Olympus, tu as également entamé une conversation photographique avec une étudiante de l'ENSP d'Arles, Elsa Leydier. Comment cela s'est-il passé ?

Paolo Woods : C'est Elsa [Leydier] qui m'a choisi (rires). Notre travail sur les identités des peuples nous a rapprochés.

Elsa Leydier – Paolo a une approche très journalistique dans son travail sur les photos, c'est un travail de longue haleine. Je devais trouver une solution pour faire écho aux images de Paolo et j'ai décidé de travailler sur les identités et les territoires. Mon sujet est Arles, mais c'est un vrai défi, car je vis là, je connais bien cette ville et il fallait que je la redéfinisse. J'ai choisi de la définir par ces cartes postales qui sont censées représenter la ville. J'ai ensuite déstructuré ces symboles, j'ai essayé d'anéantir ce que les cartes représentent. Elles ne sont que des éléments graphiques. J'ai retravaillé les "clichés" de la ville comme les arènes, le buste de César, les flamants roses. J'ai recréé des images, nouvelles, qui n'ont plus le même sens.

Conversation photographique entre Paolo Woods et Elsa Leydier.
Conversation photographique entre Paolo Woods et Elsa Leydier.

Paolo Woods & Gabriele Galimberti - Les paradis, rapport annuel
Palais de l'Archevêché
Jusqu'au 20 septembre 2015
De 10h à 19h30
9 €

> Présentation sur le site des Rencontres d'Arles 2015
> Le site de Paolo Woods
> Le site de Gabriele Galimberti


Olympus engage une conversation photographique
Couvent Saint-Césaire
Jusqu'au 20 septembre 2015
De 10h à 19h30
7 €

> Présentation sur le site des Rencontres d'Arles 2015
> Le site d'Elsa Leydier

> Toute l'actualité des Rencontres de la photographie Arles 2015

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