C’est l’une des branches méconnues de l’école de police, mais aussi l’une des plus essentielles. Maillon indispensable entre les officiers de terrain et la machinerie judiciaire, le service de photographie judiciaire est l’œil aguerri de la police : celui qui voit bien au-delà de la simple scène de crime, et ce, depuis 1893.

Profession photographe de la police judiciaire, Mamiya 645
Le Mamiya 645, l'un des très vieux et très beaux boîtiers jadis utilisés par la police.

Paris, lundi matin, 10h. Alors qu’à quelques pas de là, la Garde républicaine foule les pavés de l’Hôtel de Ville pour les répétitions du 14 Juillet, c’est dans un calme tout relatif — et somme toute assez rare — que la journée commence pour l’équipe des photographes de la police judiciaire, au 3 quai de l’Horloge.

Des missions variées

Accompagné du commandant Denis Pampouille, j’entre dans ce bâtiment de la police regroupant ce que le jargon appelle "l’Identité judiciaire". La section photo en fait partie. Elle travaille notamment en étroite collaboration avec le FAED (Fichier automatique des empreintes digitales), pour lequel elle photographie les transferts d’empreintes révélés à la poudre. Les prises de vues effectuées partent alors grossir le fichier des empreintes. Et la mécanique est bien huilée : la section photo intervient à l’étape des empreintes, mais elle est également le maillon déterminant qui vérifie chaque dossier avant de l’envoyer au magistrat instructeur.

C’est aussi l’Identité judiciaire qui s’occupe des portraits-robots et des portraits d’accusés, un travail parfois très difficile, notamment lorsque les auteurs de crimes présumés se retrouvent à l’hôpital. Le travail de portrait en est alors bien plus délicat à réaliser.

Une autre facette, sans doute la plus évidente, concerne la photographie d’affaires judiciaires. Le panel est large : du simple vol avec effraction à l’homicide volontaire, les photographes de la police judiciaire voient tout. Y compris les autopsies. Un travail de documentation parfois ardu, aussi bien physiquement que psychologiquement. Reconstitutions ou clichés des scènes de crimes, il y a autant de types de photographie qu’il y a de délits.

Profession photographe judiciaire

Au cours de la visite, on m'expose les techniques utilisées pour quadriller chaque scène de crime, à commencer par l'utilisation des cavaliers pour numéroter chaque preuve photographiée — un protocole rigoureux qui, par la force de l’habitude, conditionne le photographe aux différentes étapes de quadrillage.
Ce sont les photographes du GITS (Groupe d’intervention technique et scientifique) qui m’en parlent brièvement. Ces techniciens aguerris ne ratent presque jamais une photographie. Et pour cause. Dans le monde bien particulier de l’imagerie judiciaire, une image preuve doit être la moins retouchée possible.

J’apprends d’ailleurs que ces photographes ne sont pas de simples techniciens de l’image. Nombre d’entre eux sont également techniciens des scènes de crime et sont donc compétents à réaliser prélèvements et recherche de preuves. Ce sont aussi les photographes de la police que l’on envoie couvrir les "identifications des victimes de catastrophes" (IVC) humaines ou naturelles — le commandant Pampouille évoque par exemple le très récent accident de la Germanwings. Les techniciens de l’identité judiciaire peuvent être envoyés potentiellement partout sur la planète, là où se trouvent des ressortissants français.

L'indispensable mallette

Profession photographe de la police judiciaire, mallette photo
La mallette ne contient que le strict nécessaire.

Pour mener à bien ses missions, le photographe de la police judiciaire dispose bien sûr d’un boîtier, de quelques optiques (notamment des zooms de type 18-200 mm, pour couvrir presque toutes les focales), mais également d’autres accessoires plus inattendus, rassemblés dans une mallette. Pratique et contenant un minimum de matériel à transporter, elle permet au photographe de remplir sa mission de témoin de scène de crime avec le minimum d'encombrement. Outre le D5300, une optique macro et un flash, la mallette du photographe contient des tests millimétrés blancs (sortes de repères indiquant la taille des preuves), les cavaliers (qui numérotent les preuves) et un mètre.

Petite particularité, les photographes ne shootent qu’en JPEG. À la question du pourquoi, on me répond que l’argument de la qualité n’est que secondaire. Si le RAW n’est pas le format privilégié, c’est surtout parce qu’une image non compressée ne fait pas grande différence et qu’elle prend trop de place sur les cartes. D’une logique implacable. Par ailleurs, la formation très rigoureuse que suivent ces photographes de la police leur donne les outils nécessaires pour que leurs prises de vues soient quasi parfaites dès le déclenchement. La majorité de ces techniciens prennent d'ailleurs leurs photos en mode manuel. Quelques situations leur font préférer le mode priorité ouverture ou vitesse, mais ils préfèrent globalement avoir la main sur tous leurs réglages. Chacun a finalement ses astuces et préférences, et une discussion animée s’engage lorsque chacun expose sa technique et la confronte à celle des autres.

Un travail minutieux

Outre la difficulté pour le photographe de repérer tout indice utile à l’enquête, il faut également effectuer un travail de fourmi avec les prises de vues. D’abord transmis au service Image, qui les archive, les clichés sont ensuite regroupés méthodiquement, du plan le plus général au plus particulier, dans un album qui partira au service enquêteur et chez le magistrat instructeur pour que chaque maillon de l’enquête puisse visualiser les lieux sans avoir à se déplacer.

On pense l’album presque comme un roman photo qui emmènerait le lecteur depuis la rue jusqu’au lieu faisant l’objet de l'enquête. Il faut lui donner à travers les photographies le déroulé des faits, presque chronologiquement, mais aussi lui permettre d’appréhender les détails. On apprend ainsi qu’un cadavre doit être photographié cinq fois. Une fois dans son ensemble, une autre fois pour le haut du corps, une pour le tronc, la tête, et les mains. Tout un travail de recherche est également nécessaire aux équipes photo pour retrouver par exemple les douilles laissées sur des scènes de crimes. Le commandant Pampouille cite l’affaire Charlie Hebdo, qui a mobilisé plusieurs photographes au vu du nombre exorbitant de douilles trouvées dans la rédaction.

Le studio

Profession photographe de la police judiciaire, plaque d'identificationLa plaque habituellement utilisée pour les portraits d'auteurs de crimes présumés.

La visite continue et me conduit au studio. Pas très photogénique et plutôt austère, il est pourtant polyvalent et indispensable. Les photographes y réalisent à la fois les portraits des employés et des auteurs présumés de crimes. On y fait aussi des clichés de preuve, et il sert enfin d’espace de stockage. On y trouve des armes factices en bois, des mannequins, du matériel de prélèvement...  Anecdote amusante, le studio est installé dans l'une des tours des bâtiments du quai de l’Horloge. Vieille bâtisse, l’acoustique y est très particulière et ce qui se chuchote à un bout s’entend parfaitement à l’autre.

Le pôle Image

Centre névralgique de l'Identité judiciaire, le pôle Image stocke et organise des milliers de fichiers. Organiser, trier et assurer la transmission sont donc les missions de cette partie très importante de l’Identité judiciaire. Depuis le passage au numérique, les archives sont centralisées sur des serveurs. Si la part la plus ancienne des archives est conservée au musée de la Police, on trouve dans les dossiers de vieux clichés datant du début du XXe siècle, notamment de grands criminels.

C’est également au pôle image que sont assemblés les panoramiques de la scène de crime. Le résultat final, sorte de "Street View" de la scène, permet au spectateur de se déplacer dans le lieu en cliquant, comme dans l’application Google. Les preuves numérotées sont elles aussi cliquables et donnent accès aux détails de l’objet. Un système bien utile qui a convaincu le corps judiciaire par sa clarté et la qualité des images.

Le laboratoire

Profession photographe de la police judiciaire, les négatifs argentiques
De très nombreux négatifs, tous parfaitement conservés.

Le laboratoire était autrefois utilisé pour le développement des films argentiques. Du travail sur film ne reste plus que les grandes étagères abritant les pellicules, stockées soigneusement par année et par ordre alphabétique. Ces archives doivent être conservées et servent encore aujourd’hui, m'explique le commandant Pampouille ; par exemple, une affaire de 1995 a récemment nécessité que des négatifs soient ressortis de leur longue hibernation.

On note également la présence de bidons de liquides de développement, discrètement rangés. En dehors de ces vestiges, la pièce n’est plus occupée que par une bruyante machine : l’imprimante. Très imposante, elle sert à imprimer toutes les photographies utilisées dans les albums récapitulatifs de chaque affaire.

Conclusion

C'est un service à l'organisation réglée comme du papier à musique, depuis plus de 120 ans, que nous avons pu découvrir. Les photographes de l'Identité judiciaire, très investis et passionnés par leur métier, faisant souvent preuve d'un sang-froid à toute épreuve, ont aimé nous présenter leur lieu de travail et leur profession, somme toute peu banale.

Un dernier clin d’œil avant de partir aux appareils soigneusement rangés dans une vieille vitrine de bois, témoin du temps qui passe dans ce service et de l'attachement que ces photographes hors-norme vouent à leur matériel.

Profession photographe de la police judiciaire, les anciens boîtiers Nikon de la police judiciaire
Pas de partenariat avec Nikon, mais un représentant qui vient régulièrement leur présenter les nouveautés de la marque.

> Le site de la Police scientifique (avec un encart sur la photographie judiciaire)
> Le site de la Préfecture de Police
> Le site du Musée de la Police (qui possède une partie des archives de la photographie judiciaire)

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