Sportfolio, seul et unique festival au monde dédié à la photographie de sport, se tient à Narbonne du 4 au 21 juin 2015 et propose un accès gratuit à ses expositions. DPPI, agence de presse spécialisée dans la photo de sport, a répondu présent à l'appel de Bénédicte d'Audigier et Gilbert Bénédicto, les fondateurs du festival. L'esplanade André Malraux accueille ainsi l'exposition consacrée aux photographes de l'agence.

Nous avons rencontré Arnaud Letrésor, directeur de DPPI Media. En relatant son parcours personnel et l'histoire singulière de DPPI, celui-ci nous aide à dresser un état des lieux de la photographie de sport.

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Arnaud Letrésor, directeur de DPPI Media.

Focus Numérique – Arnaud, pouvez-vous vous présenter et nous expliquer quels liens vous entretenez avec les mondes de la photographie et du sport ?

Arnaud Letrésor – Mon nom est Arnaud Letrésor et je suis directeur de l'agence photo DPPI Media. Mon parcours n'est cependant pas du tout celui d'un photographe... J'ai fait une école supérieure de commerce et après l'armée je suis rentré chez Procter & Gamble (NDLR : société américaine spécialisée dans les biens de consommation courante). J'aimais déjà la photo mais je ne la pratiquais qu'à titre personnel.

J'aimais beaucoup les photos de Yann Arthus-Bertrand et j'étais donc parvenu à trouver son adresse sur le minitel pour lui écrire une lettre. Arthus m'a répondu 3 mois plus tard, refusant mon invitation dans le Cotentin pour la bonne raison qu'il n'y fait jamais beau plus de 3 jours d'affilé... Il me disait cependant que nous pouvions nous rencontrer si jamais il m'arrivait de passer près de chez lui. J'y suis donc allé, en prétextant que je me rendais sur Paris pour une autre raison, et nous sommes devenus copains.

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Sailing - Vendée Globe 2012-2013 - Les Sables d'Olonne - 27/10/2012 © Vincent Curuchet/DPPI.

Il est la première personne à m'avoir dit que les agences photos ne sont pas uniquement composées de photographes mais qu'il faut aussi des gens pour vendre les photos et faire tourner la boutique. J'ai donc démissionné de Procter & Gamble pour trouver du travail dans la photographie. Ça a mis du temps car je venais tout droit de ma Normandie natale et je ne connaissais personne dans ce milieu. Je suis rentré chez DPPI en 1996, après avoir travaillé pour une agence plus anecdotique.

J'ai toujours été passionné de sport et je pratiquais le sport automobile, c'était donc vraiment génial pour moi d'intégrer cette agence. Je suis donc rentré chez DPPI en tant que vendeur de photos et ça a duré jusqu'en 2002, date à laquelle je suis parti travailler en Angleterre pour une agence correspondante qui s'appelait Action Images. Cette agence à par la suite été vendue à Reuters en 2006, ce qui correspondait à l'année ou je devais rentrer en France, je suis donc retourné de manière assez naturelle chez DPPI.

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"Évadez-vous", exposition de l'agence DPPI.

Focus Numérique – Pouvez-vous nous en dire plus sur l'histoire de l'agence DPPI ?

Arnaud Letrésor – L'agence DPPI a été créée en 1965 par Jean-Pierre Thibault. Pour l'anecdote, le père de Jean-Pierre Thibault avait été dans un stalag (NDLR : camp allemand de prisonniers de guerre durant la seconde guerre mondiale) pendant la guerre. Aussi incroyable que ça puisse paraître, il éditait alors avec un compagnon de route une feuille de choux qui s'appellait l'Équipe ! Le nom de ce compagnon de route était en fait Jacques Goddet, et quand ce dernier a cherché un nom pour réintituler l'Auto (NDLR : principal quotidien sportif de 1900 à 1944), il a alors appelé le père de Jean-Pierre Thibault pour lui demander s'il pouvait reprendre le nom pour un nouveau canard... Et c'est grâce à cela que l'Équipe porte ce nom aujourd'hui. Les origines de ce magazine et de DPPI sont donc intimement liées.

En 1985, alors que l'agence s'occupait exclusivement de sports mécaniques, le fils de Jean-Pierre Thibault a voulu créer un département voile. Il s'est donc jeté corps et âme dans l'aventure et a créé un département sur la mer qui perdure encore aujourd'hui. C'est au début des années 90 que DPPI a vraiment commencé à se diversifier : sports olympiques, football, rugby, etc.

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Iceberg - Vendée Globe 1989-1990 © Jean-Luc Van Den Heede/DPPI.

L'agence a connu un accident de parcours en 2011 car de mauvaises affaires ont été faites suite à un changement de propriétaire... Je ne me prononcerai pas plus sur ce sujet mais toujours est-il que DPPI est allé en liquidation judiciaire à ce moment là, fin juin 2011. J'avais fédéré à l'époque quelques salariés de l'agence pour monter une société civile. Nous avons monté ce projet avec Fabrice Connen, qui s'occupait des archives automobiles, le plus gros département de l'agence, et nous sommes allé le défendre au tribunal de commerce.

J'étais alors persuadé que nous n'avions de toutes façons pas assez d'argent pour que ça dure. Je me suis donc mis à chercher quelqu'un qui soit déjà un homme d'affaire et qui ait déjà un pied dans le sport pour comprendre l'importance de la passion et le fait que la rentabilité ne serait pas forcément immédiate. Cette personne était Jacques Nicolet, aujourd'hui actionnaire majoritaire alors que nous autres salariés possédons toujours à peu près 35% de la société.

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"Évadez-vous", exposition de l'agence DPPI.

Focus Numérique – Comment se porte la photographie de sport d'un point de vue économique ?

Arnaud Letrésor – La photographie de sport a pendant longtemps été préservée des problèmes qui ont touché la photographie de presse en général... Mais je dirais qu'aujourd'hui c'est quasiment fini. L'avènement d'internet et du numérique a donné naissance à une grande quantité d'agences locales de façon à ce que les photos de chaque évènement sportif soient disponibles immédiatement.

Nous avons donc été forcés à reconsidérer le modèle économique de la photo de sport : chaque agence a dû trouver des correspondants à travers le monde et une guerre commerciale a éclatée pour pouvoir continuer à être présent sur le marché. L'offre s'est démultipliée et beaucoup n'ont pas eu d'autre choix que de dire amen aux tarifs que la presse imposait. Chez DPPI, nous n'avons jamais eu comme politique de jouer la carte de l'exclusivité pour gonfler les prix... Nous avons toujours préféré diffuser nos photos un maximum, quitte à les vendre moins cher. Ce parti pris n'est pas le plus rentable mais c'est certainement le plus moral.

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Dakar 1999 © Frederic Le Floch/DPPI.

Focus Numérique - Quels conseils donnerais-tu à une personne souhaitant aborder le métier de photographe de sport ?

Arnaud Letrésor – Il faut bien entendu commencer par nous envoyer un book ou un portfolio. En général, on demande ensuite à recevoir un reportage complet avec des photos quasiment brutes. J'exagère un peu en disant cela mais il est relativement facile d'avoir un beau portfolio en prenant  le temps de sélectionner les plus belles images, de les travailler, etc. Aujourd'hui, 90% de notre boulot se fait dans l'urgence. Depuis l'avènement des réseaux sociaux, les clients ont besoin de mettre des photos en ligne très vite. Même chose pour la presse qui veut souvent publier très rapidement. Il faut donc éditer et indexer les images très vite. On a pas forcément le temps de recadrer, de retoucher... Il faut être bon tout de suite.

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"Évadez-vous", exposition de l'agence DPPI.

Il faut également bouger et se rendre sur des évènements sportifs... même non-professionnels. Pour faire des photos de foot, on n'est pas obligé de suivre un PSG-Marseille. Le niveau de jeu sera différent mais il faudra donc l'aborder autrement. Pour rentrer dans ce milieu il faut quoi qu'il en soit faire des photos... même sur de petits évènements. Nous pouvons totalement comprendre que les photos envoyées soient faites avec un appareil amateur mais il faut travailler le cadrage, le contenu et tenter de raconter une histoire. Il ne faut pas envoyer une sélection de photos en vrac mais plutôt essayer de suivre une thématique, de prendre un angle. Il est possible de prendre un angle complètement différent de l'action mais il faut alors s'y tenir de façon à raconter quelque chose.

Ce boulot est fait d'opportunités, il faut donc être disponible et ne pas hésiter à relancer les gens. Si une occasion se présente et que tous nos photographes sont déjà pris sur des évènements, on va alors se souvenir de la personne qui nous a envoyé des photos sympas. Il faut également soigner la façon dont on présente son travail. Lorsque nous engageons une personne, celle-ci doit représenter l'agence auprès de clients, auprès d'autres photographes... C'est un petit milieu, l'attitude est donc importante.

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Dakar 2015 - Uyuni, Bolivie - 12/01/2015 © Frederic Le Floch/DPPI.

Focus Numérique – Sportfolio est le seul festival consacré à la photographie de sport... Comment l'expliquez-vous ?

Arnaud Letrésor – J'ai un énorme respect pour tous les festivals qui exposent les cadors du photojournalisme mais il est vrai que la photo de sport a toujours été un peu anecdotique. Il faut rendre hommage à Bénédicte d'Audigier et Gilbert Benedicto pour porter à bout de bras ce festival qui est le seul à mettre aussi bien en valeur la photographie de sport !

Il faut espérer que Sportfolio entraîne une vague, un cercle vertueux... plus on en parlera, plus les politiques suivront et plus le festival aura l'occasion de se développer. Cela pourrait même amener à la création de d'autres festivals qui seraient complémentaires sur le terrain de la photo de sport.

On peut également se demander pourquoi l'Équipe est aujourd'hui le seul magazine généraliste de sport en France. Certains prétextent que la demande n'est pas assez forte... Je pense que si personne n'est prêt à modifier l'offre, on ne saura jamais si la demande existe ou non. Les idées bien ancrées et les mauvaises habitudes ont la vie dure. Espérons que Sportfolio se développe et permette de faire bouger les choses.
 
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"Évadez-vous", exposition de l'agence DPPI.

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