Le new-yorkais Stephen Shore est un monomaniaque de la photographie. Il tire à 6 ans et vend ses premières images au MoMA à 14. L'exposition que lui consacre l'édition 2015 des Rencontres d'Arles sera l'un des événements de cet été. Rapide flash-back sur le parcours de ce grand nom de la photographie américaine âgé aujourd'hui de 68 ans.

Oui, Stephen Shore a jeté son dévolu sur la photographie de façon totale et exclusive, et ce, dès les premières années de sa vie. Sa biographie officielle, très formelle, révèle qu'il développe et tire des films familiaux dès l'âge de 6 ans, en 1953. Trois ans plus tard, à 9 ans, qu'il reçoit en cadeau un appareil 35 mm. En 1958, le livre de Walker Evans American Photographs agit comme une révélation. À 11 ans, ce garçon qui sait la chimie avant la prise de vue a donc connu trois moments fondateurs qui font de lui l'un des auteurs les plus respectés aujourd'hui.

crédit photo : stephen shore
Rod LaRod, Andy Warhol, Paul Morrissey, © Stephen Shore

Est-on photographe à 14 ans ? Dans la plupart des cas, non. Devient-on photographe parce que le MoMA, en la personne d'Edward Steichen, vous achète trois images (en noir & blanc) ? Oui, peut-être. Même s'il faut un profond toupet — ou une certaine idée de soi — pour solliciter le directeur du département de la photographie de cette prestigieuse institution. Edward Steichen, ancien portraitiste de Greta Garbo, est alors sur le point de quitter ce département qu'il dirige depuis 1947. John Szarkowski, son successeur, achète à Shore deux photographies supplémentaires l'année suivante, en 1963. Mais, surtout, il l'introduit dans le petit cercle d'artistes new-yorkais qu'Andy Warhol domine avec sa Factory... Shore s'intègre si naturellement à la bande que plus personne ne fait attention à lui : il capte alors des artistes comme Lou Reed ou Edie Sedgwick dans des postures extrêmement banales. Ses photographies ont  démystifient complètement l'aura que pouvait avoir la Factory (voir The Velvet Years: Warhol's Factory 1965-67, paru en 1995).

Mais l'expérience est aussi marquante pour sa relation avec l'art, avec son art. Dans un article paru dans l'édition en ligne du Time du 23 septembre 2014, Shore dit de Warhol : "Je pense que j'ai appris en observant, non pas en l'observant lui en vue d'apprendre, mais juste en le voyant décider et faire. À la fin de mon séjour à la Factory, j'ai découvert que simplement qu'être en contact avec lui et l'observer m'ont fait réfléchir différemment à ma fonction en tant qu'artiste. Je suis devenu plus attentif à ce que je faisais."

En 1971, Shore a 24 ans. Il devient le second photographe vivant à décrocher une exposition solo au MoMa de New York, quarante ans après Alfred Stieglitz. Le musée, qui prône une politique d'ouverture, expose quelques-une de ses séries expérimentales : "July 22, 1969", qui montre son ami Michael Marsh toutes les demi-heures pendant 24 heures, ou bien "Avenue of Americas", réunissant les images de tous les carrefours de cette avenue.

© Stephen Shore
24 Hours, July 1969 (12:00 AM), © Stephen Shore

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24 Hours, July 1969 (12:30 AM), © Stephen Shore

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Avenue of the Americas, June 1970, © Stephen Shore

En 1972, il prend la route. "Quand j'avais 23 ans, je vivais essentiellement autour de Manhattan. En 1972, je suis mis en route avec un ami pour Amarillo au Texas. Je ne conduisais pas, donc ma première vue de l'Amérique était délimitée par la fenêtre du passager ! Ça a été un choc !" Sur place, il se met dans la peau d'un photographe professionnel et publie un set de cartes postales avec les principaux monuments de la ville d'Amarillo (Texas). Il les distribue aux boutiques touristiques de la ville. Ainsi, avec "Greetings from Amarillo: Tall in Texas", le jeune photographe amorce son exploration de l'esthétique amateur, qu'il poursuit durant le grand périple qui le mène des États-Unis au Canada de 1972 à 1973.

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Holbrook, Arizona?, June 1972, © Stephen Shore

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Meridian, Mississippi, June 1972, © Stephen Shore

American Surfaces, paru en 1999, rassemble son journal photographique de voyage. Loin des vues de paysages grandiloquents ou d'images souvenirs de personnes rencontrées ici ou là, Shore rapporte des images montrant la banalité et la quotidienneté de la vie. Des images de fin de repas, de chambres de motels miteux, de maisons sans charme, de rues sans intérêt. Rien dans ses images ne paraît justifier la prise de vue. Pourtant, l'ouvrage marquera des générations de photographes comme Martin Parr, Nan Goldin, etc. Son recours systématique à la couleur et cette obsession du "rien" introduisent de nouveaux canons esthétiques dans la photographie : ils affranchissent du fameux "instant décisif" et des noir & blanc léchés alors en vigueur. American Surfaces sera réédité en 2005.

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Santa Fe, New Mexico, June 1972. © Stephen Shore

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Breakfast, Trail's End Restaurant, Kanab, Utah, June 1973. © Stephen Shore

Shore est l'homme des contre-courants. Avant le milieu des années 1970, il abandonne le 35 mm pour photographier à la chambre 4 x 5 pouces puis 8 x 10. Ce changement de matériel influence son style et le traitement de ses sujets d'apparence banale. La longueur des temps d'exposition et l'utilisation du trépied le poussent à élaborer d'avantage ses compositions et donnent à ses portraits un caractère plus posé.

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Holden Street, North Adams, Massachusetts, 1974. © Stephen Shore

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Pittsfield, Massachusetts, 1974. © Stephen Shore

En 1982 paraît Uncommon Places, fruit de ces nouvelles recherches, réédité et enrichi en 2004. La même année, Stephen Shore devient ce qu'il est encore aujourd'hui : directeur du département de la photographie au Bard College, université américaine spécialisée dans les cursus artistiques.

Enfin, alors que la couleur s'impose en force dans le paysage artistique photographique, Shore reprend le chemin du noir et blanc pour un travail autour des fouilles archéologiques de Tell Hazor en Israël. Là aussi, il s'attache à la confection d'images sans point d'accroche, ni spatial ni temporel.

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West Ninth Avenue, Amarillo, Texas, Oct. 2nd 74. © Stephen Shore

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Robert and Lucille Wehrly, Coos Bay, Oregon, August 31, 1974. © Stephen Shore

Depuis le début de sa carrière, Shore explore le langage photographique, en soignant désormais particulièrement ses ouvrages. Sans rechercher la nouveauté à tout prix, il choisit d'actualiser et enrichir son travail passé de sa réflexion en cours... Les nombreuses rééditions de ses livres le prouvent : ses ajouts et enrichissements viennent compléter ou réorienter les premiers tirages.

Chaque année, depuis 1971 et jusqu'à aujourd'hui, une exposition monographique se monte quelque part dans le monde, à Moscou, Londres, Rome, Madrid ou Paris, sur son travail. Il en va de même pour les expositions collectives. Ses publications suivent presque le même rythme : 24 livres parus en 30 ans, de 1993 à 2014 ; certains sont devenus des ouvrages de référence.

Stephen Shore est un photographe singulier dont les Rencontres d'Arles souhaitent souligner la recherche perpétuelle.

© Stephen Shore
Lee Cramer, Bel Air, Maryland, 1983. © Stephen Shore

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Stephen Shore
Les Rencontres de la photographie Arles 2015 / Relecture

Espace Van Gogh
Du 6 juillet au 20 septembre
Tous les jours de 10h30 à 19h30
12 €

> Plus d'informations sur le site des Rencontres

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