Cela fait quinze ans que Jeanloup Sieff a tiré sa révérence, à l'âge de 67 ans. Quinze ans qu'une vie de grand photographe s'est éteinte. Aujourd'hui, peu de ses ouvrages sont encore disponibles. Sur le site officiel de Jeanloup Sieff, aucune exposition n'est prévue, même si nombre de ses images sont entrées dans les collections d'institutions comme le musée Réattu, le musée d'Art moderne de Paris, la MEP, la Fondation Cartier, ou encore l'Art & Humanities Council of Tulsa aux États-Unis (Oklahoma).

Crédit photo Jeanloup Sieff

Sur son enfance, peu d'éléments, si ce n'est sa naissance à Paris en 1933 dans une famille d'origine polonaise et une adolescence passée sous l'Occupation, autour de la place Clichy, dans les lycées Chaptal et Jacques Decour. Bac en poche en 1945, Jeanloup étudie la littérature deux semaines, le journalisme dix jours et la photographie, trois semaines à "l'école Vaugirard" (Louis Lumière) à Paris. L'histoire veut que sa vocation soit née d'un appareil photo qu'on lui avait offert... sans que l'on puisse le vérifier. Quoi qu'il en soit, en 1950, il publie sa première image dans Photo-Revue et part étudier la photographie durant l'année 1953-54 à l'école de Vevey, en Suisse.

Catherine Deneuve par Jeanloup Sieff
Catherine Deneuve, Paris, 1965.

De retour à Paris, il s'installe comme photographe indépendant... Et se révolte contre la publication de reportages où ses textes sont coupés et ses images, recadrées. Il ne l'acceptera plus. En 1958, il fait son entrée au magazine Elle comme reporter, puis en sort comme photographe de mode l'année suivante. La guerre d'Algérie l'appelle sous les drapeaux mais il se fait réformer. Il entre à l'agence Magnum et édite ses premiers reportages, pour la plupart faits en Europe.

En 1959, après avoir quitté Magnum, Sieff publie dans le magazine Réalités un reportage sur la région du Borinage, en Belgique, pour lequel il reçoit le prix Nièpce.


Il collabore au Jardin des Modes et y retrouve Franck Horvat, avec lequel il partagera un studio à New York dès 1961. Sa période américaine commence ! Là, Sieff travaille avec l'essentiel de la presse magazine de mode d'alors : Harper's Bazaar, Look, Glamour, GQ... Parallèlement, il travaille avec la presse britannique, dont Vogue (UK) dès 1963, ou encore Queen, où il rencontre notamment David Hamilton. Son style s'affine et s'affirme, mêlant élégance et humour.

En 1962, il propose au Harper's Bazaar (qui accepte) un projet de photos sur le mythe Hollywood. En découvrant la maison du film Psychose, il lance, bravache, qu'il souhaite qu'Albert Hitchcock vienne poser devant en feignant d'étrangler la magnifique mannequin Ina. Ce que le réalisateur accepte avec enthousiasme : "Excellente idée, j'adore étrangler une jeune fille tôt le matin, cela me met de bonne humeur pour le reste de la journée." L'image est devenue un classique. Pour Sieff, cette période est "une époque bénie où l'on pouvait encore faire des photos de mode en s'amusant et en montrant autre chose que des vêtements ennuyeux."

Hitchcock et Ina devant la maison de Psychose, Jeanloup Sieff

De retour à Paris en 1965, Jeanloup Sieff renoue avec Elle et collabore avec Vogue et Nova. Il met aussi l'accent sur ses travaux personnels. À cette même époque, de nombreuses expositions internationales et publications personnelles ou collectives s'organisent, dont en 1968 le fameux Photography Year Book de John Sanders et Richard Gee.

La même année, il publie à Paris Jeanloup Sieff - Hippolyte Bayard, rendant hommage à Hippolyte Bayard, inventeur du premier tirage positif sur papier en 1839, mais aussi des premières photographies mises en scène !

En 1970, Barbara Rix, qui partage sa vie, s'installe avec lui. C'est aussi l'année où sa célèbre photo d'Yves Saint-Laurent nu, pour un parfum de sa marque, fait scandale. Mais la photo est splendide, et c'est un genre de parangon du style Sieff : élégance, modelé et un très grand travail au niveau des noirs.

Yves Saint-Laurent par Jeanloup Sieff

Cette signature, il l'appliquera aussi à des travaux plus personnels. Et notamment à son ouvrage La Vallée de la Mort aux éditions Filipachi-Denoël, dont il signe les textes et les images. Un ouvrage majeur, qui met en évidence d'autres approches du photographe, comme les photographies verticales réalisées au grand-angle.

Vallée de la mort, Jeanloup Sieff

Nous sommes alors en 1977. Ce site de Californie le fait rêver et lui permet de retrouver ses errances d'adolescent : "L'alibi de ce voyage était un livre et un film, la raison profonde une fuite en forme de parenthèse, le besoin vital de faire le point avec moi-même, de retrouver, avec mon appareil photographique, cette complicité oubliée que les années de vie en commun avaient érodées, de briser la monotonie quotidienne de nos rapports automatiques, bref de tenter de revivre nos amours juvéniles quand nous nous promenions sur les quais de la Seine et que j'avais seize ans."

Le livre sort en 1978 et sera le premier de la collection "Journal d'un voyage" qu'il a lui-même créée aux éditions Denoël. Il sera très vite épuisé.

Jeanloup Sieff

D'un point de vue technique, Jeanloup Sieff n'a désormais plus grand-chose à prouver. Un temps, il s'investit davantage dans le paysage institutionnel et a à cœur de promouvoir la photographie dans les médias. En 1979 (année de naissance de sa fille et future photographe, Sonia), il devient membre du conseil d’administration de la Fondation nationale de la photographie (Lyon, aujourd'hui dissoute) et membre du jury de la Fondation de France (ex-prix de Rome). Il participera à de nombreuses émissions radios et TV les vingt dernières années de sa vie.

En 1986, le musée d'Art moderne de la Ville de Paris organise une grande rétrospective de son travail. Les textes du catalogue sont signés Françoise Marquet, François Nourissier, Claude Nori... En 1990, il est fait Chevalier de la Légion d'honneur. Parmi ses derniers travaux, il s'intéresse aux lieux de la Première Guerre mondiale et de Verdun en 1997.

Il publie en 2000 ses deux derniers ouvrages de son vivant : Faites comme si je n’étais pas là aux Éditions de La Martinière et États d’âmes... et ta sœur chez Alternatives. Celui qui disait "mes photos sont autant de petits cailloux noirs et blancs que j’aurais semés pour retrouver le chemin qui me ramènerait à l’adolescence", s'éteint cette même année d'un cancer, en septembre.

Jeanloup Sieff, Sonia en Normandie, 1992

Aujourd'hui, sa femme Barbara Rix-Sieff et sa fille Sonia perpétuent son œuvre en publiant de nouveaux ouvrages, notamment Sieff Fashion paru en 2012 aux Éditions de la Martinière.

Toutes images : © Jeanloup Sieff

> Le site officiel de Jeanloup Sieff
> Précédemment dans "Grands photographes" : Brassaï

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