En 2009, Iris Della Roca part à Rio de Janeiro travailler comme volontaire pour l'association "Troc une arme contre un pinceau" qui, au cœur de la favela Rocinha, propose des activités artistiques aux enfants. Naît alors le projet de réaliser des portraits où les enfants pourraient se dévoiler tels qu'ils rêvent d'être vus, afin de leur permettre d'inventer, le temps d'une séance photo, leur réalité telle qu'ils la souhaitent.

Iris Della Roca
La danseuse étoile (The Prima Ballerina), Estefany, Rio.

Focus Numérique – L'une des images très marquantes de votre série est celle de la jeune fille en tutu allongée par terre. Quel matériel avez-vous utilisé et quel est le contexte de cette prise de vue ?

Iris Della Roca – Cette photo, comme les autres de la série, a été faite avec mon Nikon FM2 qui est un appareil argentique. J’utilise le film Kodak Portra 100 ISO. Précisément, je ne me pas souviens de l’ouverture précise, mais j’ouvre le plus souvent à f/11 ou f/8 à 1/250.

Dans ce projet, j'ai demandé aux enfants de poser comme ils rêvaient d'être vus. Je voulais que ce soit le moyen pour eux d'exprimer leur personnalité au-delà de leur milieu social et de leur lieu de vie. En fait, ils sont assimilés et même résumés à des conditions de misère qui leur colle à la peau.
Estefany, sur la photo en question, a voulu poser en danseuse étoile. J'ai donc cherché des vêtements et accessoires qui correspondaient. À chaque fois, les enfants posent devant chez eux ou sur le toit de leur maison. Ici, c’est sur sa terrasse. Nous faisions les photos où elle enchaînait les poses (elle fait de la danse classique depuis deux ans) et à un moment, fatiguée, elle s'est assise par terre. Je me suis mise au-dessus d'elle et lui ai demandé de s’allonger et de poser en danseuse. À la fin, cette photo m’est apparue plus intéressante que celles où elle se tenait debout.

Il n'y a pas de retouche pour mes images, je scanne les négatifs pour faire des tirages jet d'encre et booste un peu le contraste éventuellement.

Iris Della Roca
La danseuse étoile, Estefany, 10 ans, favela de Rocinha, Rio 2012.

Focus Numérique – Quelle est pour vous l'image que vous avez particulièrement réussie ? Pourquoi ?

Iris Della Roca – Techniquement, la photo de Milena est réalisée dans le même contexte de prise de vue et avec les mêmes caractéristiques techniques que Estefany au tutu. Milena, il faut savoir que c’est une gamine qui s'aime beaucoup (rires). Elle passe son temps à se regarder dans le miroir, à essayer des tenues différentes, et surtout elle chante et danse en permanence ! Elle m'a dit : "je veux être en Diva sur ma photo !" Et ça ne pouvait pas plus coller à sa personnalité. J'ai donc là aussi cherché les tenues et accessoires les plus appropriés.

C’est elle qui a choisi ceux qui la représentaient le mieux. En montant sur son toit, j'ai remarqué celui de la voisine qui était rouge… comme les tapis du festival de Cannes. La tenue, le "tapis rouge", la pose : tout y est pour que Milena-la-Diva puisse être vue comme elle est vraiment ! J'aime particulièrement cette image parce qu'il s'en dégage une sorte de magie et de poésie... Pour moi, cette gamine de la favela a vraiment une allure et une grâce de star. Et c'est tellement elle ! C'est comme une version exagérée.

Iris Della Roca, Milena la Diva
La Diva, Milena, Rio 2010.

Iris Della Roca
Le top-model, Isabelly, 13 ans, favela de Rocinha, Rio 2010.

Focus Numérique – Comment est né ce projet ?

Iris Della Roca – J'ai commencé le projet comme une expérience que je voulais faire vivre aux enfants.
Je voulais leur donner le moyen de se montrer, de se voir, comme ils le souhaitent et non comme la société les perçoit et les décrit. Pour moi, c'est une prise de pouvoir sur leur condition, car ils ont chacun leur personnalité et je voulais la révéler.

C'est au retour de mon premier voyage que j'ai montré les premières images à ma mère, qui m'a vivement encouragée à continuer. Puis d'autres personnes ont eu le même enthousiasme. À chacun de mes voyages (à cette période, je vivais 6 mois à Paris et les 6 autres à Rio), je poursuivais donc le projet.

Iris Della Roca
Le Gangster, Amara, 10 ans, cité de la Forestière, banlieue de Paris, 2012.

Focus Numérique – Quelle est la vie de cette série ?

Iris Della Roca – En 2011, Laure Poiret et Laure Fontaine, de l'association et galerie Premier Regard dans le 15e arrondissement de Paris, remarquent mon projet et en parlent à Bénédicte Lesieur qui s'occupe, elle, de la galerie du La Vallée Village (Seine-et-Marne) et elles ont produit ma première exposition. C'était fantastique ! J'ai eu énormément de chance !

Ensuite, j'ai fait d'autres expositions à Paris, notamment avec le collectif World Wide Women en 2012. Et là je viens de finir une exposition à la Little Black Gallery à Londres.

Nous avons eu beaucoup de retours positifs et même un article dans le quotidien brésilien Globo ! Pour les enfants, c'était fantastique de se voir dans les journaux, ils étaient contents qu'on parle d'eux comme ça. Les gens sont touchés par le projet et je reçois beaucoup d'encouragement. Je désire par ailleurs poursuivre le projet dans plein de pays !

Iris della Roca
La Fée (The Fairy).

Focus Numérique – En tant que photographe, quelle est l'image qui est en première place de votre panthéon photographique personnel ?

Iris Della Roca – Je n'ai pas de photo iconique comme référence. J'aime surtout les aventures humaines derrière les photos... Comme je ne photographie que des gens que je connais très bien, je suis attachée à toutes les photos, parce que j'ai un lien avec les gens... je les trouve beaux et touchants, et j'aime contribuer à ce qu'ils soient valorisés.

Iris Della RocaLes beaux gosses, Mateus et son frère Juan, 9 et 12 ans, favela de Vidigal, Rio 2010.

Iris Della Roca
Le marin, Syllamara, 9 ans, cité de la Forestière, Clichy-sous-Bois, 2012.

Images © Iris Della Roca

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