Si le nom de Sabine Weiss vous dit quelque chose, c’est normal. Grande photographe française, elle a été de l’époque de Doisneau et eu une part non négligeable dans l’histoire de la photographie contemporaine. Naviguant entre la Suisse, Paris et New York, Sabine Weiss a eu ce que l’on pourrait appeler "une vie bien remplie". Cette année, alors qu’elle fête ses 90 ans, elle est également l'invitée d’honneur du Salon de la Photo 2014 qui se tiendra cette année encore porte de Versailles. Rencontre avec une photographe hors du commun.

Rencontre avec Sabine Weiss

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Focus Numérique – C’est une très belle maison que vous avez. Vous l'habitez depuis longtemps ?

Sabine Weiss – Depuis 1949. C’est mon mari qui l’a trouvée, mais à l’époque, il n’y avait pas tout cet espace. Nous l’avons acquis et aménagé petit à petit. À l’époque, c’était déjà le grand luxe, il y avait les toilettes dans la cour (rires).

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Focus Numérique – On voit que vous avez beaucoup de souvenirs, et de clichés également...

Sabine Weiss – Oui, tout est très bien rangé dans cette maison, paraît-il. Mais il y a toujours des choses que l’on ne retrouve pas. On cherchait encore hier un négatif, je NE sais pas si on l’a prêté à quelqu’un, ou si on l’a mal classé, mais bon... Je crois que c’était Simone de Beauvoir avec Cocteau et quelqu’un d’autre… C’était une belle photo, mais je ne sais pas où on a pu la ranger.

Rencontre avec Sabine Weiss
L'atelier de Sabine Weiss, au premier étage.

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Focus Numérique – Parlez-nous un peu de vos photos, de votre travail, de votre vie en somme...

Sabine Weiss – Un jour, tout simplement, je me suis demandé ce que je ferais de ma vie. Comme j’aimais faire de la photo, je me suis dit que je pourrais être photographe... et me voici aujourd’hui à vous parler de mes photos. Mais l’idée de départ, ce n’était pas la vente de mes clichés. Quand je dis que je voulais en faire un métier, c’était surtout pour en vivre. La photographie est un artisanat. Dans mon idée, je réalisais des travaux pour des gens, mais l’idée de vendre une photo cher ou pas cher ne rentrait pas en ligne de compte.

Déjà petite, je développais moi-même mes films. À l’époque, on tirait ses clichés dans un petit châssis en bois possédant une demi-ouverture qu’on exposait à la lumière du jour, et on regardait le résultat. C’était assez basique. Puis, en grandissant, je me suis intéressée au développement en labo. C’était assez facile d’accès : mon père était chimiste.

Comme toutes ces choses me plaisaient et m’attiraient, j’ai choisi de faire trois ans d’apprentissage à la Maison Boissonas — une dynastie de photographes genevois. Je faisais un peu de tout : du labo, de la retouche, enfin de la repique plutôt. Après ces trois ans, je me suis installée à mon compte pendant un an à Genève. Là aussi j’ai fait de tout : publicités, portraits, etc. J’avais les contacts : Genève n’est pas une si grande ville. Et au terme de cette année, je suis partie vivre à Paris. Là, j’ai continué de travailler comme photographe, par exemple pour le Printemps dont je prenais les vitrines en photo. J’étais rodée, je pouvais faire 60 photos par heure. J’imagine que mes clichés partaient pour que les magasins de province puissent reproduire les vitrines le plus fidèlement possible. Et quand je suis arrivée, j’ai quand même travaillé trois ans avec Maywald avant de me lancer toute seule à Paris. C’est l’époque où j’ai rencontré mon mari et où nous nous sommes installés ici.

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Focus Numérique – Mais le gros de votre travail, celui que nous connaissons, ce ne sont pas des commandes de clients...

Rencontre avec Sabine Weiss

Sabine Weiss – Oui : en plus de mon travail, je me promenais beaucoup dans les rues de Paris. Vous savez, à cette époque, tout me subjuguait. Il faut dire aussi que Paris était bien plus marrant que maintenant ! Les choses étaient par terre, les étals, souvent sur les trottoirs, il y avait des musiciens farfelus, des chanteurs à la sortie des métros — d’ailleurs je n’ai pas de photos de ça, c’est dommage. Ces chanteurs chantaient des musiques de l’époque et ils vendaient, très bon marché, des papiers avec les paroles. On avait beaucoup de choses originales et puis il y avait les enfants, dans la rue. Les enfants jouaient tous sur les trottoirs, il y avait une liberté qu’on ne retrouve plus aujourd’hui dans les rues de Paris.

En y réfléchissant, je ne crois pas que je pourrais refaire de clichés dans le même genre aujourd’hui. D’une part les rues m’inspirent moins, et puis aujourd’hui, c’est si compliqué : les gens n’aiment pas qu’on les photographie. À mon époque, cette méfiance n’existait pas. Les gens étaient intéressés, ils appréciaient qu’on les prenne en photo.

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Focus Numérique – La majorité de ces photos de rues sont d'ailleurs en noir et blanc. C’est un support que vous affectionnez ?

Sabine Weiss – Oui, le noir et blanc c’est beaucoup plus facile, plus rapide, et puis c’est un autre regard. Je suis entrée à Vogue en 1952 ; là-bas, je faisais des photos de mode, de la pub, et tout ça en couleur. Mais je préfère tout de même le noir et blanc.

C’était aussi important de différencier mon travail du temps qui passe que représentaient mes photos de rue en noir et blanc. Je prenais ces clichés, je les tirais, je les mettais dans des boîtes, je ne les montrais jamais. C’était pour moi, pour mon plaisir ; c’était mon passe-temps, mon souvenir de balade. Je tirais beaucoup en 24x30. J’avais déjà conscience à l’époque que ça donnait quelque chose, mais c’était pour moi. Cela dit j’avais un agent américain qui trouvait ces photos très bien et qui a fini par les exposer à New York. Il les a montrées à des gens importants, des revues, et j’ai donc travaillé avec les États-Unis, pour des gens sophistiqués, riches et beaux (rires).

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Focus Numérique – Et vous vous êtes rendue en Amérique ?

Rencontre avec Sabine Weiss

Sabine Weiss – Oui, j’ai fait plusieurs voyages ; mon mari était américain. Je n’y allais pas quand j’avais une exposition, mais j’y allais pour voir la famille. C’est assez drôle d’ailleurs, car quand j’ai quitté Genève, j’ai failli aller à New York ; une cousine m’avait dit qu’elle connaissait quelqu’un sur place qui s’occupait de photos. Mais New York était trop cher, je n’aurais pas pu y aller quoi qu’il arrive, et puis je ne parlais pas l’anglais.

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Focus Numérique – Vous avez pris des photos là-bas, j’imagine...

Sabine Weiss – De mes séjours à New York, j’ai rapporté beaucoup de choses ; il y a beaucoup de matériel, il faudrait d’ailleurs qu’on en fasse quelque chose... New York c’était différent de Paris : c’était plus vivant, plus farfelu, les gens s’asseyaient par terre, plus que dans les rues de Paris. Peut-être que les photos étaient plus intéressantes à faire à New York qu’à Paris, mais ça dépend sans doute des périodes.

J’aimais Paris parce que c’était tout nouveau pour moi et que j’avais du temps à consacrer à cette ville. J’ai également fait énormément de voyages. Pour des journaux américains, et puis pour moi. Certaines commandes me donnaient une grande liberté sur ce que je pouvais faire sur un pays, et d’autres m’y faisaient aller pour une ou deux photos spécifiques — je n’avais pas le temps de m'y balader.

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Focus Numérique – Aujourd’hui vous continuez de prendre des photos ?

Sabine Weiss – Non, pas vraiment. En fait, je pensais faire le trombinoscope des gens que je croise. Vous savez, je vois tellement de monde,  c’est affreux, eux n’ont aucun souci à me reconnaître, alors que moi, je les mélange tous. J’ai commencé et puis j’ai arrêté : je ne me souvenais plus qui c’était. Je n’ai aucune mémoire des gens.

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Focus Numérique – Si vous deviez recommencer votre carrière aujourd’hui, comment appréhenderiez-vous ça ?

Sabine Weiss – Je me dirais d’abord qu’il faut faire quelque chose de différent. Quand des jeunes viennent me voir, avant de regarder leurs photos, je les préviens qu’ils auront un loyer à payer, qu’il leur faudra manger et qu’ils auront sûrement des enfants à nourrir également. Moi, j’ai toujours vécu de la photographie, mais c’était une époque différente. Et puis mon parcours repose beaucoup sur mes trois années d’apprentissage. J’avais déjà de bonnes bases techniques en photographie, en installation de natures mortes, je connaissais le contact avec les gens, j’étais bien armée, j’avais un métier bien en main. Si on me demandait quelque chose de technique avec des flammes ou des cascades d’eau, je savais le faire, parce que j’étais formée et que j’étais très manuelle.

La photographie à l’époque était tout de même plus difficile que maintenant. À l’époque, on ne retouchait pas, ça n’existait pas comme maintenant. On a tous jeté des tas de photos à cause d’un élément disgracieux comme un fil électrique ou autre. Cette base technique m’a, je pense, beaucoup servi, pour rendre des travaux de qualité. J’ai eu beaucoup de chance, parce que mon premier reportage, "Le Train de l’Europe", devait documenter un train de nuit. Il fallait donc faire les photos au 4x5, de nuit, c'était  techniquement très difficile. Je l’ai réussi. Le deuxième reportage était aussi en 4x5 : c’était une foire en extérieur avec des flashs, beaucoup de matériel ; c’était aussi difficile, mais j’ai réussi aussi. Anecdote croustillante, à l'époque le flash était à usage unique. J’avais donc dû passer la frontière espagnole avec un nombre de boîtes de flashes incalculable et les douaniers ont pensé que j’allais en faire commerce.  Alors ils l'ont noté sur mon passeport et il a fallu que je les rapporte. Or après l’Espagne, j’allais au Portugal un mois pour faire un reportage sur l’arrivée de l’OTAN sur le marché commun, donc je devais non seulement trimballer tout mon matériel, mais mes ampoules usées avec moi ! J’ai donc eu de la chance que ces reportages difficiles aient bien marché.

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Focus Numérique – Pour en revenir à votre actualité, vous serez invitée d’honneur au salon de la photo 2014 et neuf artistes vont vous rendre hommage. Avez-vous déjà eu un petit aperçu de leurs travaux ?

Sabine Weiss – Oui, j’ai vu le résultat, mais pas en grand. C’est très varié, c’est très amusant. Justement hier, je parlais avec l'un des photographes, qui est venu et m’a emprunté pour le week-end tout ce que j’ai fait lors d'un voyage en Égypte. C’est un journaliste de RFI, qui a refait tout le parcours que j’avais fait à l’époque où je suis partie. Et il a réussi, grâce à mes notes, à retrouver la fille d’une enfant que j’avais photographiée à l’époque. D’ailleurs, ce jeudi, je le retrouve à France Inter pour l’émission de 23h15 : Regardez voir. Il paraît que je vais apprendre des choses surprenantes ! C’est simplement l’enregistrement mais elle devrait être diffusée le 13 novembre. J’aime bien cette photo, c’est une petite fille qui est cheveux au vent et qui sourit. C’est une image très positive, les gens l’aiment bien.

Il y a d’autres photos que je n’aime pas spécialement et qui pourtant ont beaucoup de succès. À l’inverse, j’ai vendu des photos, très cher, que je trouvais vraiment moches. "L’homme qui court", je trouve qu’elle ressemble à une photo amateur réussie, mais pas au travail d’un photographe professionnel.

Rencontre avec Sabine Weiss

Sabine Weiss sera donc l’invitée d’honneur du Salon de la Photo 2014. N’hésitez pas à aller admirer son travail ainsi que celui des neuf autres photographes participants à l’exposition.

Salon de la Photo
Du 13 au 17 novembre 2014
Paris Expo, porte de Versailles, Paris
Jeudi 13, vendredi 14 et dimanche 16 novembre de 10h à 19h
Samedi 15 novembre de 9h à 19h
Lundi 17 novembre de 10h à 18h

> Le site du Salon de la Photo 2014

> Toute l'actualité du Salon de la Photo 2014
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