Autrefois, pour avoir un boîtier capable de photographier par sale temps, dans le sable ou la poussière, il fallait impérativement opter pour des modèles pros, et très chers. Aujourd'hui la "tropicalisation" est étendue à de très nombreux modèles, y compris d'entrée de gamme. Mais le terme est bien souvent un poncif marketing, un argument de vente déployé à tour de bras pour vous convaincre que oui, vous pourrez faire des photos même quand il pleut.

Le terme "tropicalisation" (les brochures en anglais utilisent le terme de "weatherproof") est quasi impossible à définir et nous-mêmes, nous utilisons généralement les formules "résistant aux intempéries" ou "finition tout temps". En effet, ce n'est pas un standard, et sa définition varie d'une marque à l'autre, et d'un modèle à l'autre. Entre charabia et propagande, il est donc presque impossible au photographe de savoir avec précision ce que son boîtier peut ou non endurer.

La tropicalisation

La tropicalisation consiste à empêcher des éléments indésirables, comme l'eau, l'humidité ou la poussière, de pénétrer et d'endommager l'intérieur de l'objet protégé. Car on peut tropicaliser bien plus qu'un boîtier : optiques, grips et flashes peuvent également bénéficier du traitement.

Le traitement en lui-même consiste à poser des joints, en silicone ou en caoutchouc, autour des parties sensibles du boîtier (ou de tout autre élément) afin d'empêcher l'eau ou les scories d'y pénétrer, mais pas uniquement. Le scellement peut également consister en un usinage "parfait", censé garantir que deux parties du boîtier s'alignent parfaitement sans laisser de place pour l'eau ou la poussière.

Tropicalisation d'un boîtier reflex Canon EOS 7D : schéma
Schéma de tropicalisation du Canon EOS 7D : en rouge, joints ; en vert, ajustement "parfait".

Canon est d'ailleurs assez clair sur la chose et ses diagrammes de tropicalisation marquent bien la distinction : en rouge dans le schéma ci-dessus, les joints, en vert l'ajustement "parfait". Comme on le voit sur l'écorché de l'EOS 7D ci-dessus, de nombreuses parties ne sont pas protégées par des joints : le flash, la griffe du flash, les molettes et même le déclencheur.

On retrouve la même nomenclature sur les flashes de la marque, comme ici le 600EX :


Schéma de tropicalisation du flash Canon 600EX :
en rouge, joints ; en vert, ajustement "parfait" et structure "haute densité".

Depuis quelque temps, Pentax s'est fait le chantre des boîtiers "tropicalisés". Le constructeur met volontiers cette caractéristique en avant, et quantifie même le nombre de joints utilisés pour un boîtier.

Schéma de tropicalisation du boîtier Pentax K-3
Schéma de tropicalisation du Pentax K-3.

Pour le K-3 (ci-dessus), Pentax affirme utiliser pas moins de 92 joints. Le boîtier est donné pour résister à l'eau, à la poussière et au froid jusqu'à -10° C.

Chez Nikon aussi, on tropicalise. Ici un écorché du D4s montrant la répartition des joints de scellement :


Schéma de tropicalisation du Nikon D4s.

Et, comme nous l'indiquions, les optiques également peuvent bénéficier d'une tropicalisation et se voir équiper de joints de protection, à l'image de ce 25 mm f/4 pour moyen format Pentax :
Schéma de tropicalisation Optique Pentax
Schéma de tropicalisation d'un objectif 25 mm f/4 Pentax.

En bref, de nombreux matériels disponibles sont dits "tropicalisés". Et cette caractéristique va en se démocratisant, puisqu'on la retrouve de plus en plus, y compris sur les hybrides.

Si ce constat est rassurant, le terme de tropicalisation ne veut pourtant pas dire grand-chose, si ce n'est que le matériel que l'on achète n'est pas en sucre (souvent), et que quelques gouttes de pluie, même un peu grosses, ne représentent guère de risque pour son bon fonctionnement.

Mais au-delà de ces considérations, difficile de se faire une idée sur la tropicalisation et sur son efficacité relative. Un Canon 5D Mark III est-il mieux "tropicalisé" qu'un 7D ? Les Pentax, avec leur profusion de joints, sont-ils plus sûrs que les Nikon ? Très difficile à dire a priori, chaque constructeur se gardant bien de communiquer précisément sur le sujet. Et quelque part... c'est normal.

La norme IP

L'industrie bénéficie pourtant de normes pour quantifier la résistance de produits aux chocs ou à l'eau. C'est le code IP (International Protection Marking, ou Ingress Protection Marking), dont on trouve une correspondance approximative en Amérique du Nord (le NEMA) ou au Japon (via le JIS).

L'intérêt d'une norme est d'établir un classement explicite correspondant à des situations bien documentées. En ce sens, l'IP est donc très pratique.
Le plus souvent, le code attribué est sur le modèle IP68, où le premier chiffre correspond à la protection contre les solides (poussières incluses), et le second renvoie à la protection contre les liquides (eau). Lorsqu'un produit n'est certifié que contre les projections d'eau, on remplace le premier chiffre par un X : par exemple un code de forme IPX6.

Voici le tableau de l'indice de protection contre les solides (dont poussières) :

Niveau Protection contre les solides... Notes
0 - pas de protection de contact
1 > 50 mm protégé des surfaces larges, mais pas du contact délibéré avec une partie du corps.
2 > 12,5 mm doigts, outils, etc.
3 > 2,5 mm outils, gros câbles, etc.
4 > 1 mm protection contre l'insertion de petits objets (câbles, vis, etc.).
5 protégé de la poussière protégé contre la poussière, mais intrusions de poussière possibles.
6 hermétique à la poussière pas d'intrusion de poussière, protection complète.

Et le tableau de protection contre les liquides (eau) :

Niveau Protection contre... Notes
0 aucune protection  
1 petites gouttes d'eau tombant verticalement test de 10 min sous l'équivalent d'une pluie de 1 mm/h
2 gouttes d'eau avec un angle de 15° test de 10 min sous l'équivalent d'une pluie de 3 mm/h
3 pulvérisations d'eau à 60° par rapport à la verticale test de 5 min à 0,7 L/min et 80-100 kPa
4 éclaboussures sous tous les angles test de 5 min à 10 L/min et 80-100 kPa
5 jet d'eau (embout de 6,3 mm) sous tous les angles test de 15 min mini à 12,5 L/min, 30 kPa à 3 m
6 jet puissant (embout de 12,5 mm) sous tous les angles test de 3 min mini à 100 L/min, 100 kPa à 3 m
6K jet haute pression (embout de 6,3 mm) tous angles test de 3 min mini à 75 L/min, 1 000 kPa à 3 m
7 immersion jusqu'à 1 m immersion à 1 m pendant 30 min
8 immersion au-delà de 1 m immersion continue à plus de 1 m de profondeur et durée spécifiée par constructeur
9K jets haute pression haute température  

Ces normes, bien que claires et a priori fort utiles, ne sont presque jamais utilisées en photo. Presque, car certains boîtiers l'utilisent. Il s'agit des compacts baroudeurs, étanches et durcis, précisément vendus pour encaisser les pires conditions de voyage. Communiquer une note IP est donc à la fois un gage de sécurité, et un excellent argument commercial.

Petit exemple avec Pentax dont les WG-4 sont certifiés IPX8 — immersion au-delà de 1 m, équivalent au JIS class 8 dans le système japonais —, Pentax précisant clairement les choses en image :

Résistance du Pentax WG-4, visuels constructeur
Visuels commerciaux Pentax pour le WG-4 illustrant sa résistance à l'immersion, au froid, aux chocs et à l'écrasement.

Parfois, le constructeur ne donne pas directement le classement IP de son boîtier, mais on peut le deviner aux spécifications données. Chez Olympus par exemple, les caractéristiques du TG-850 précisent :

Caractéristiques de résistance de l'Olympus TG-850
Caractéristiques de l'Olympus TG-850 :
résistance à l'eau, à l'écrasement (écran LCD replié), aux chocs (écran LCD replié), au froid et à la poussière.

Résistant à la poussière et à l'immersion jusqu'à 10 mètres... : le TG-810 doit donc être IP58 au pire, IP68 au mieux.

Boîtier Fujifilm XP200

Chez Fujifilm, on communique les notes IP des séries XP : le XP200 par exemple est donné pour un IP68, avec une capacité d'immersion à 15 mètres pendant 120 minutes.

Les précautions d'usage

Mais communiquer une note IP pour un compact baroudeur, c'est facile. Le compact est muni d'une optique fixe... et son intégrité ne sera jamais modifiée ou altérée. Avec un hybride ou un reflex, c'est mission impossible. Le niveau de protection offert par un ensemble boîtier + optique + flash + grip dépendra logiquement du niveau de protection de chaque élément, et de la protection (si existante) du raccord entre chaque élément.

Par exemple, certaines optiques sont équipées d'un joint d'étanchéité sur la monture. Celui-ci est destiné à protéger le raccord optique-boîtier. Mais certaines optiques en sont dépourvues. En admettant qu'un reflex soit IPX5 par exemple (résistance aux jets d'eau), il ne le serait certainement plus avec une optique non "tropicalisée". Il est impossible pour un constructeur de communiquer sur une résistance à géométrie variable. On comprend donc facilement que les DSLR ne soient jamais certifiés.

Et depuis la fin des Nikonos de Nikon, il n'existe plus de reflex baroudeur et sous-marin. Tous ont désormais besoin de protections spécifiques. Le reflex 100 % baroudeur, tel qu'utilisé par le plongeur dans l'image ci-dessous, est désormais relégué au rang de fantasme.

Boîtier Nikon Nikonos et lunettes étanches Canon, équipant l'US Navy
Image: US Navy (via Wikipedia)

Pour les reflex actuels, on doit donc se contenter d'approximations. Le "weather sealing" (ou "finition tout temps") utilisé par le marketing anglo-saxon est dès lors bien utile : les reflex tropicalisés sont faits pour fonctionner sous la pluie, et encaissent un certain niveau de sable / poussière, mais impossible d'en savoir plus ni de quantifier les limites. On doit procéder très empiriquement.

Si on cherche un peu sur Internet, on trouvera même de très nombreux exemples d'utilisateurs soumettant leur DSLR à des traitements plutôt rudes : laver leur reflex sous la douche, verser une bouteille d'eau dessus, le recouvrir de poussière ou de boue, etc., sans endommager l'engin. Toutefois, bien qu'indéniablement costauds et faits pour supporter des conditions climatiques vraiment mauvaises, les DSLR ne sont certifiés pour rien. La prudence est donc de mise. Primo pour ne pas casser son boîtier. Deuxio pour préserver la garantie en cas de problème : il y a peu de chances en effet qu'un constructeur accepte de réparer à ses frais un boîtier rempli d'eau, quand bien même il communiquerait à tour de bras sur la tropicalisation de son produit.

Petit exemple avec le K-3 de Pentax, qui est certainement l'un des mieux "tropicalisés" du moment. Cette caractéristique est amplement mise en avant par le constructeur (et par beaucoup d'utilisateurs : une petite recherche sur YouTube montrera des mises en situation dantesques...).

Boîtier Pentax K-3 en situation d'intempérie

Mais en page 101 du manuel, on trouve la liste des précautions d'usage :

Boîtier Pentax K-3, manuel d'utilisation, précautions d'usage

En gros : attention à l'eau, à la poussière, aux températures extrêmes... Oui le K-3 est solide et résistera à beaucoup de choses, mais non, il n'est certifié contre rien. Comme tous les reflex du marché. Du moins ceux que l'on vend comme "tropicalisés".

La prudence impose donc aux utilisateurs de reflex de :
  • - bien essuyer et sécher leur boîtier après l'avoir utilisé sous la pluie,
  • - ne pas changer d'optique sous une averse,
  • - utiliser des optiques elles aussi "tropicalisées" (et si possible équipées d'un joint de monture),
  • - utiliser des protections spécifiques lorsque les conditions météo l'imposent.

Boîtier et téléobjectif Canon, housse de protection contre les intempéries

Notez enfin que certaines optiques (ce fut le cas de certains objectifs Canon et Nikon, et non pas a priori des Olympus et Pentax) ont besoin que l'on y monte un filtre afin d'en préserver la résistance à la pluie. En effet de nombreuses optiques sont dépourvues de joint d'étanchéité sur le premier élément. Le filtre, en s'y vissant, remplit peu ou prou cette fonction. Ceci n'est pas une généralité, et certaines optiques sont tropicalisées. Mais sauf cas exceptionnel, les constructeurs sont presque toujours récalcitrants à aborder ces sujets sans rester dans le vague le plus absolu. Face à ce manque de clarté, la prudence impose donc d'utiliser des protections contre la pluie ou les projections d'eau lorsque vous l'estimez nécessaire.

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