Tout comme ses portraits, Patrick Swirc est intense. Connu pour ses images iconiques de célébrités publiées dans la presse, l’homme a sans conteste un univers créatif très riche, comme en attestent ses projets personnels, de ses carnets de voyage à ses récentes séries de vanités contemporaines. Dans le cadres des Rencontres Arles Photographie 2014, l'exposition Don't move à l'abbaye de Montmajour nous présente une partie de son travail de portraitiste.

En pénétrant dans la salle, on découvre une série de portraits placardés au mur, de façon quasi anarchique. À propos de ce choix esthétique, François Hébel nous expliquait quelques jours plus tôt que c’était sa manière de percevoir Patrick et son travail : quelque chose de bien trop fort pour être joliment rangé. Tous ces regards braqués sur le visiteur sont certainement une réponse à l’énergie que Patrick Swirc peut déployer lors de ses séances éclairs.

On s’attendait alors à rencontrer une sorte d’enfant terrible de la photo, intenable de turbulence. Mais loin de son image de baroudeur torturé, c’est un homme faussement pressé qui a répondu à nos questions, sur un ton gouailleur et non sans humour...

Patrick Swirc, Don't move, exposition dans le cadre des Rencontres d'Arles, abbaye de Montmajour
L’exposition Don't move à l'abbaye de Montmajour.

Focus Numérique – Avez-vous participé au choix du lieu pour votre exposition de portraits Don’t move ?

Patrick Swirc – Non malheureusement, j’aurai préféré être sur la place de la République, à la place de David Bailey. [Il éclate de rire.] Non, je n’ai pas choisi, c’est François Hébel qui a pensé à l’abbaye de Montmajour, que je ne connaissais pas. C’est un endroit sublime. Tellement sublime que quand les gens voient mon exposition, ils disent : "Quel bel endroit !" Non mais je suis super content, c’est très bien.

Focus Numérique – Et quant au choix des portraits et à la mise en scène ?

Patrick Swirc – C’est François [Hébel] qui a fait sa sélection d’images parmi ce qu’il a trouvé. Il y a deux ou trois portraits dont je ne suis pas fana qu’il a voulu mettre. Il en a retiré quelques-uns, que je préférais, et en a ajouté d’autres.

Focus Numérique – Quels sont ceux que vous n’aimez pas trop  ?

Patrick Swirc – Bouquet, le couple d’écrivains, Robbe-Grillet... J’aime bien l’image, mais je trouve que dans l’ensemble, bon...

Focus Numérique – Quelle a été le point de départ de cette exposition, dans un lieu commun avec Vincent Pérez ?

Patrick Swirc – Quand François m’a dit qu’il voulait faire une expo avec moi, j’étais vraiment content parce que j’avais plusieurs séries personnelles. J’ai fait un sujet sur "La mère des morts", que j’ai exposé à Paris il y a deux ans et que j’ai poursuivi après. J’ai fait aussi un long travail sur les esprits, jusqu’à faire nettoyer ma maison des esprits qui l’avaient envahie. Je pensais qu’il voulait montrer tout cela. Non, c’était mes portraits. Il m’a proposé de faire une projection de mes travaux personnels dans un autre lieu, mais mon travail personnel est en argentique, donc je n’avais pas envie de projection. Alors François m’a dit qu’il préférait tirer uniquement les portraits.

Patrick Swirc, Juliette Binoche, portrait
Juliette Binoche @ Patrick Swirc

Mais quand il m’a annoncé : "Vous êtes exposés ensemble avec Vincent", j’ai pensé : "C’est génial, j’adore !" Ça me fait très plaisir ; je suis très heureux d’être avec Vincent. Surtout parce qu'on se connaît depuis l’école et qu'on a lié au fil des années une amitié par le travail. En tant que comédien, je l’ai souvent photographié. C’est con, parce que j’ai fait plein d’images de Vincent, mais j’ai donné à François uniquement ce qui était numérisé... On aurait pu mettre d’autres images de Vincent, ça aurait été drôle aussi.

Focus Numérique – Êtes-vous un photographe différent selon que vous travaillez l’intime ou des portraits de stars ?

Patrick Swirc – À une époque, on pouvait travailler de la même façon, mais ça a beaucoup changé depuis cinq, six ans, et ça devient de plus en plus compliqué maintenant de faire une photo. Si vous photographiez un artiste, un homme politique, vous avez l’attaché de presse, le publiciste qui sont derrière vous, qui répètent "Non, pas ça, non, pas ça... ». Et en ce moment, ça s’accélère à une vitesse folle. 99 % des images sont contrôlées.

Alors évidemment non, je ne travaille pas de la même façon : je vais beaucoup moins dans le portrait, puisqu’il faut lisser de plus en plus les photos. Si une photo est trop forte, ça fait peur. Moi, je travaille essentiellement pour la presse. Donc si on fait une photo trop forte pour un magazine, un portrait trop serré, ils vont dire : "Bah oui, c’est bien, mais pas pour nous." Parce que c’est trop fort, ça parle trop. Feuilletez les magazines, vous verrez, il n’y a pas une photo qui dérange. Vous ne faites pas les photos pour le magazine, mais pour les annonceurs. C’est la même chose partout ; pour l’écriture, j’imagine que c’est pareil. C’est un peu dommage.

Donc maintenant je vais moins loin pour les portraits. Puisqu’on me demande d’aller moins loin.

Focus Numérique – Mais comment se fait-il que des portraits désapprouvés par certaines célébrités puissent encore être visibles dans cette exposition ? Par exemple celui de Robert Redford ?

Patrick Swirc – Il y a des photos qui n’ont pas été validées tout de suite, mais il n’empêche que j’ai normalement le droit de les publier. Un jour, l’agent appelle et dit : "Ces photos, je ne veux plus les voir dans la presse." Après, moi, je peux les exposer, mais le mec veut plus les voir dans la presse. Donc la photo est morte. J’ai pu sortir ces images une fois, mais c’est terminé. On m’a dit qu’on ne voulait plus la voir publiée, cette image. Mais elle est tirée. Donc voilà... Si on joue sur les mots...

Portrait de Patrick Swirc avec sa chienne Paulette
Patrick Swirc et son inséparable Paulette.

Focus Numérique – Est-ce tout cela ne devient pas frustrant ?

Patrick Swirc – Bien sûr qu’il y a une frustration par moments. Quand vous faites une belle image, ou une image intéressante, et qu’on vous dit qu’il faut avant tout la faire valider par l’attaché de presse ou l’agent... En général, une photo qui a un intérêt, c’est une photo un peu plus tordue que les autres, qui parle un peu plus. Donc évidemment, oui, on est frustré.

Focus Numérique – Ça n’entame pas votre plaisir de portraitiste pour l’instant ?

Patrick Swirc – Non, j’aime toujours faire des portraits, et ce que j’aime surtout, c’est le côté rapide du portrait. Je ne passe pas trois heures sur une photo. Je ne passe pas une journée dans un studio. J’en suis incapable. Passer une journée avec quelqu’un, simplement à faire des photos, c’est impensable. De temps en temps, je fais de la mode avec des personnalités mais ça, c’est un travail différent. Mais moi, j’aime bien quand ça va vite. J’ai autre chose à faire après.

Focus Numérique – Toutes vos photos sont en argentique à la base ?

Patrick Swirc – Oui, il y a beaucoup de photos qui sont faites en argentique, à la chambre 20 x 25, par exemple tous les portraits noir et blanc comme celui de Clint Eastwood, Le Pen...

Focus Numérique – Et ça se fait avec autant de rapidité ?

Patrick Swirc – C’est même plus rapide parce qu’on va à l’essentiel. À la chambre, quand vous êtes près de la personne, il y a très peu de profondeur de champ. La personne peut être prise au flash, mais si elle bouge, la mise au point est complètement décalée et il faut la refaire. Ces photos à la chambre sont souvent plus fortes parce qu’il y a une intensité. Comme par exemple Clint Eastwood : vous voyez, il était face à moi, il ne fallait pas qu’il bouge d’un poil. Et là, je le regarde : "Don’t move! Don’t move! Don’t move!" Tac, photo ! Hop, j’insère mon châssis, je refais la mise au point et voilà. Il y a une tension qui s’installe. Ça va très vite à la chambre, c’est plus rapide parce qu’on est concentré. La personne n'a pas le droit de bouger d’un centimètre, elle est en apnée. En 3-4 minutes, vous faites votre photo.

Focus Numérique – En tant que portraitiste, est-ce qu'on s’expose à l’autre ?

Patrick Swirc – Pas du tout. C’est la rencontre. C’est un petit combat qui se fait. Un petit combat gentil. Quand on me dit : "Tu vois, on sent l’âme de la personne"... on ne sent pas l’âme de la personne dans une photo ! On sent une rencontre de deux personnes. Une photo, ce sont deux personnes qui se rencontrent, voilà. C’est une poignée de mains, c’est un regard.

Focus Numérique – Donc il y a forcément un peu de vous... ?

Patrick Swirc – Oui, mais c’est l’énergie de deux personnes en même temps ! C’est la haine de deux personnes en même temps, c’est le plaisir de deux personnes qui se rencontrent. C’est comme quand vous rencontrez quelqu’un dans la rue, vous serrez la main à quelqu’un que vous ne connaissez pas ; vous sentez de l’antipathie ou l’envie de connaître un peu plus la personne.

Patrick Swirc, Christopher Walken, portrait
Christopher Walken @ Patrick Swirc

Focus Numérique – En abordant une séance avec une personnalité, faites-vous fi de l’aura qui la précède ?

Patrick Swirc – En général, je m’en fous complètement ; c’est ce que me donne la personne en face qui compte. Moi par exemple, Robert Redford, je ne l'aime pas, donc évidemment je ne vais pas le flatter, je vais le serrer un peu plus que d’autres, quoi ! Parce que toutes les nanas disent : "Ah, Robert Redford ! Lave-moi les cheveux comme Robert Redford dans Out of Africa !" Elles me font chier, avec Robert Redford ! Putain, toutes les gonzesses me parlent de Robert Redford ! Ça m’emmerde ! Et quand je l'ai vu devant moi, l'air aigri, qui envoyait bouler son attachée de presse France... Qui est Robert Redford, quoi ! Je l'ai trouvé odieux, ce mec-là, donc j'ai eu envie d’être odieux avec lui, c’est tout. Voilà, ce sont de petits règlements de compte gentils que je fais avec les gens.

Il y en a que j’adore, donc forcément, je vais les caresser avec la lumière. C’est vraiment sur l’instant que ça se passe. Le plus compliqué, c’est quand on a souvent fait une personnalité. Il y a une confiance qui s’installe, avec les acteurs, les chanteurs, les musiciens, ou les hommes politiques, même. Donc c’est plus dur d’être agressif. Pas agressif, mais d’aller un peu plus loin, de les serrer un peu plus. Parce qu’ils vous font confiance. Voilà, c’est très compliqué, si on a fait plusieurs fois une personne qui nous aime bien et qu’on aime bien.

Focus Numérique – Quel est votre meilleur souvenir des Rencontres d’Arles ?

Patrick Swirc – C’est la portée des Rencontres d’Arles. Là, c’est différent parce que ces portraits sont moins intimes. Mais pendant deux ans, après Lettre à Claire que j’avais exposé en 2008, des gens m’écrivaient pour me dire : "Ah ! J’ai vu votre exposition à Arles, ça m’a beaucoup touché !" Alors qu’à l’origine, ces photos n’étaient pas faites pour être exposées, c’était un travail destiné à une personne. Pour récupérer une personne qui était partie. C’étaient les photos que je lui envoyais. C’est étonnant, les gens m’en ont parlé pendant longtemps. Ça, c’est un bon souvenir, je ne m’attendais pas à cette portée-là. Ça m’a énormément touché que les gens s’intéressent autant, soient aussi touchés par cette histoire. C’est assez surprenant. Là, je ne pense pas que j’aie les mêmes réactions.


Patrick Swirc – Don't move
Abbaye de Montmajour
Du 7 juillet au 25 septembre
10h - 17h45
Entrée tarif plein : 7,50 €, tarif réduit : 4,50 €.

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