Les Rencontres Arles Photographie 2014 mettent à l’honneur le portrait en exposant plusieurs maîtres en la matière. À l’église Saint-Blaise, c’est le portraitiste Denis Rouvre qui nous donne à voir son dernier projet : Identités, Territoire de l’Intime, présenté sous forme d’un film. Nous avons rencontré le photographe à Arles, pour échanger sur son travail.

Denis Rouvre à Arles, juillet 2014
Denis Rouvre à Arles – juillet 2014. © Aurélie Coudière

Denis Rouvre n’est plus à présenter. Portraitiste reconnu dans la presse internationale, il a toujours su mettre en avant ses projets de cœur, que ce soit sur l’après-tsunami japonais ou auprès des lutteurs sénégalais. Très prolixe depuis plusieurs années, celui qui alterne expositions et publications de ses portraits en livres s’est cette fois-ci attaqué à un nouvel exercice : publier la voix et l’image de ses sujets. Le résultat est un diaporama sonore, que l’on pourrait nommer selon le terme consacré "P.O.M." : "Petite Œuvre Multimédia". Petite ? Pas vraiment...

Dans le chœur de l’église Saint-Blaise plongée dans l’obscurité, plus de 80 portraits sont à visionner, parmi les 400 que Denis Rouvre a réalisés en deux ans. Si le choix du lieu revient à François Hébel, directeur des Rencontres (lire notre entretien), le photographe a immédiatement aimé l’idée. « Je trouve que la symbolique est très forte. J’ai dit à tous les gens du projet que la finalité de ce travail serait l’installation dans une église, qui prendrait la place du Christ. »

Recontres d'Arles 2014, exposition Denis Rouvre à l'église St-Blaise
L’église Saint-Blaise accueille l’exposition jusqu’au 21 septembre 2014.

Le visiteur qui pénètre donc ce lieu de pieuse intimité est avant tout accueilli par des voix. Avant que ne se dévoilent lentement des visages. Ceux des rencontres que le photographe a faites en sillonnant la France dans toutes ses régions.

« Je me suis rendu compte que j’allais toujours chercher très loin mes histoires, des gens extraordinaires un peu inaccessibles. Un jour, je me suis dit que juste à ma porte, devant chez moi, il pouvait aussi se passer des choses extraordinaires (...). Dans son quotidien, à un moment donné, on perd la part de l’exotisme. Sauf que si l’on regarde autour de soi d’une manière différente, on peut retrouver cette force. »

Le photographe a donc commencé par choisir des sujets dans sa propre ville, Bagnolet.
« J’ai voulu m’intéresser à mes contemporains, mes héros français, surtout les anonymes. Qui sont-ils vraiment, en dehors du fait d’être français ? Qu’est-ce que représente pour eux le fait d’appartenir à ce groupe d’individus ? »

Denis Rouvre, portrait de Christine Saint-Phlour, in Identités, Territoires de l'Intime
Christine Saint-Phlour, "Identités, Territoires de l'Intime". © Denis Rouvre
 
Dans un deuxième temps, Denis Rouvre a demandé à des personnes de son entourage de lui servir « d’ambassadeurs » dans toutes les régions, « pour qu’ils [l’]’emmènent dans une partie de leur France, à eux. » Ceux qui ont posé devant son objectif avaient entendu parler du projet d’une manière ou d’une autre, et avaient envie d’y participer.

Il a donc installé son studio dans des lieux très éclectiques, parfois dans des bars, mais toujours en plongeant l’environnement du sujet dans un noir profond, pour conférer une forme d’intemporalité à ses portraits.

Dès le début, il a su qu’il interrogerait la notion d’identité. Quelques années après la création d’un "ministère de l’Identité nationale", il était impératif pour lui de sortir des sentiers battus. Pour cela, il a réalisé de longs entretiens, conjointement aux prises de vue. À travers cette galerie de portraits, il assume sa posture : l’identité est entièrement dissociée de l’appartenance à une nation. « Donc je voulais absolument que ces réponses soient du vécu. »

Denis Rouvre, portrait de Jean-Marc Mougel, in Identités, Territoires de l'Intime
Jean-Marc Mougel,
"Identités, Territoires de l'Intime". © Denis Rouvre
 
Pour autant, Denis Rouvre se défend d’avoir fait un travail documentaire. Il n’a aucunement cherché à constituer un échantillon représentatif de la population française. « Ce que je voulais faire, c’était "mes Français". Avoir un rapport avec les gens qui m’avaient marqué au gré de mes voyages en France. »

Symboles du profond respect qu’il accorde à ces anonymes qui font un pays, les mots de « héros contemporains » et « d’icônes » reviennent sans cesse à la bouche du photographe. Parmi ces gens extra-ordinaires, il cite son professeur de français. Il se glisse parfois une personnalité plus médiatique, comme le batteur Cyril Atef. Mais avant tout parce que le portraitiste l’avait photographié auparavant et que son histoire personnelle, au croisement de multiples nationalités, s’inscrivait totalement dans le projet.

denis rouvre
Hamed Halladj, "
Identités, Territoires de l'Intime". © Denis Rouvre

« J’ai privilégié dans mes choix les Français qui ne le sont pas depuis plusieurs générations, mais qui le sont devenus, des gens qui ont peut-être des identités compliquées à définir. » Denis Rouvre a obtenu des réponses très diverses. « Je suis Terrienne avant tout », « Je suis ce que je fais », « J’espère avoir du sang de tous les pays du monde », peut-on entendre. « Mon identité ? Ben... je sais pas. »

« J’ai voulu montrer que la question est plus complexe que ce que l’on essaie d’en dire », poursuit le photographe. Il avoue que face à sa propre difficulté à se définir, sa réponse a été de poser la question aux autres. « Mon identité, c’est de ne pas en avoir », clame l’un de ses héros. « Le Français, chez moi, c’est le noir et pas le blanc », rétorque une métisse.

denis rouvre
Gilbert Dubois,
"Identités, Territoires de l'Intime". © Denis Rouvre

À ceux qui lui reprochent une esthétique dure, Denis Rouvre répond qu’il aime montrer l’épaisseur des êtres en mettant leurs aspérités en évidence. « Je les aime comme ça. » Mais faire entendre ces voix était une manière de « les faire vivre et leur donner du cœur ». Le photographe explique que, pour une fois, l’image seule ne suffisait pas à légitimer une exposition. « Il fallait que ce soient des portraits à double entrée. »

Mais la mise en scène de ce film révèle une fois de plus la maîtrise de Denis Rouvre, à donner à voir. Depuis un noir profond auquel il nous a habitués dans ses précédentes séries, le lent surgissement des visages, des tatouages, des regards, accorde à ses sujets tout le respect qu’ils lui inspirent.

S’il y a de la religion dans l’exposition de l’église Saint-Blaise, c’est celle que nous enseigne l’étymologie latine du mot. Religare, « relier ». Rouvre, au-delà de l’intimité qu’il crée entre nous et ces illustres inconnus, définit son projet comme « une aventure à la rencontre des autres. »

Le résultat ? « J’ai moins de réponses après qu’au début du projet. »

Denis Rouvre, Des Français – Identités, Territoires de l’Intime, Somogy éditions d’Art, juillet 2014
Des Français, Identités, Territoires de l'Intime,
le livre du projet de Denis Rouvre, Somogy Editions d’Art, 2014.

Le Livre Des Français – Identités, Territoires de l’Intime a paru chez Somogy éditions d’Art en juillet. On y retrouve les portraits et les textes présentés dans le film de l’exposition, préfacés par Daniel Pennac.

Notons également que Denis Rouvre a participé aux conversations photographiques organisées par Olympus en partenariat avec l'ENSP Arles avec Santiago Tores.


Denis Rouvre – Identités, Territoires de l'intime
Église Saint-Blaise
13200 Arles
Du 7 juillet au 21 septembre
10h - 19h30
Entrée : 5 € (ou forfait).

> Le site de Denis Rouvre
> L'exposition sur le site des Rencontres
> Toute l'actualité des Rencontres d'Arles


Denis Rouvre, Des Français – Identités, Territoires de l’Intime, Somogy éditions d’Art, juillet 2014 Des Français – Identités, Territoires de l’Intime
Denis Rouvre
Somogy éditions d’Art, juillet 2014.
Relié, 24 x 32 cm, 192 pages.
Bilingue français / anglais
EAN : 9782757208540
39 €

> L'ouvrage sur le site de l'éditeur
 


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