Les boîtiers modernes ont beau disposer d'autofocus de plus en plus performants, cela ne suffit pas à reléguer la mise au point manuelle au rang des techniques "has been".
Certains boîtiers et/ou optiques persistent à ne pas intégrer d'automatisme de mise au point (regardez chez Leica par exemple). Il existe aussi toute une gamme d'optiques à mise au point manuelle : les modernes, comme les Samyang (bon marché et dotées d'une très grande ouverture), les plus anciennes (montées sur des boîtiers récents ou non), voire des modèles plus haut de gamme, comme les Zeiss ou les Voigtlander pour ne citer qu'elles. Bref, même en 2014, on peut être amenés à croiser des optiques manuelles... et à aimer le résultat. Mais après avoir été élevé à l'AF... le tout manuel est parfois déroutant.
Maîtriser la mise au point manuelle : optique manuelle Otus 1.4/55

Voir les choses autrement : anticiper et préparer

Au début, on conserve ses habitudes ; on a tendance à croire qu'en tournant la bague de mise au point on pourra égaler peu ou prou la vitesse et la précision d'une motorisation AF. Peine perdue, du moins sans un entraînement conséquent. On loupe, on fait du flou, on rate des dizaines de clichés... mais il ne faut surtout pas s'énerver, ni se décourager.

La première chose à faire quand on passe en manuel est de regarder les choses sous un autre angle. La première étape d'une bonne photo manuelle consistera à bien anticiper les choses, voir arriver ses sujets de plus loin, préparer son cadre bien à l'avance, et ajuster les paramètres et son œil en conséquence. La photo en manuel demande un peu plus de réflexion, un peu plus de préparation. D'une certaine manière, c'est bénéfique puisque les clichés seront moins le fruit du hasard, et reflèteront mieux la personnalité et la sensibilité du photographe. En ce sens, c'est un excellent exercice !

Les aides à la mise au point sur reflex

Sur les reflex modernes, faits pour la mise au point automatique, la mise au point manuelle peut bénéficier d'un bon coup de pouce.

Chez Nikon la chose est particulièrement bien faite : choisissez un collimateur, et suivez les instructions de mise au point renvoyées en bas à gauche du viseur. Vous y verrez trois symboles : >o<. Tournez la bague de mise au point dans le sens des flèches, jusqu'à ce que le rond apparaisse. Ce dernier signifie que vous êtes net sur le collimateur choisi. Facile... en théorie.

Chez Canon il y a également une assistance : le collimateur choisi devient rouge lorsque la mise au point est bonne.

Maîtriser la mise au point manuelle, assistance par collimateur

Le Focus Peaking

Il existe une autre forme d'assistance à la mise au point manuelle : le focus peaking. Le peaking consiste à regarder la scène sur l'écran LCD de l'appareil, la fonction en question surlignant en couleur ou en surbrillance les zones nettes. L'affichage est dynamique et évolue selon les rotations de la bague de mise au point. Facile, et terriblement efficace !

Dommage que tous les boîtiers n'en disposent pas, tant la fonction est importante en vidéo — la mise au point manuelle évite par exemple de capter les bruits du moteur AF —, et en photo si on utilise des optiques manuelles. Sur les hybrides, c'est une fonction capitale. Certains boîtiers dépourvus de peaking se contentent parfois de grossir l'image, ce qui est toujours bienvenu, mais la définition des écrans LCD est souvent trop faible pour être parfaitement certain du point. Le peaking est bien plus précis.

Dans quelles situations est-il préférable de passer en manuel ?

Malgré les excellentes performances des autofocus actuels, il demeure certaines situations dans lesquelles il est préférable de débrayer en manuel. On l'a vu, en vidéo, la mise au point manuelle permet d'éviter les bruits parasites liés à la motorisation de l'optique.

De même quand on photographie des sujets à moitié cachés, un animal derrière des herbes par exemple. Une mise au point automatique peut tout à fait "décider" de faire le point sur les herbes plutôt que sur l'animal visible derrière. C'est vrai de tout élément perturbateur venant s'intercaler entre le sujet et vous, et susceptible de perturber l'AF. Dans l'exemple ci-dessous, c'est la neige qui joue les perturbatrices ; il est plus facile de passer en manuel.

Maîtriser la mise au point manuelle : situation, neige

Autre cas de figure: si vous photographiez à travers une vitre. Parfois la mise au point va se faire sur une imperfection de la vitre, ou sur une goutte d'eau... et non sur le sujet derrière. De même si vous photographiez dans une flaque, selon que vous préfériez avoir le reflet net ou la surface de la flaque.

Maîtriser la mise au point manuelle : situation, flaque d'eau

Enfin, certains portraitistes préfèrent vérifier leur mise au point avec un petit coup de peaking pour être vraiment certains que la zone de netteté sera exactement là où elle doit être. Les collimateurs pilotés par un module de corrélation de phase sont parfois incertains (front ou back focus), alors que la détection de contraste sur laquelle repose le peaking est toujours exacte.

Les sujets en mouvement

Voilà pour les aides. Passons à la pratique. Vous le verrez rapidement, sur des sujets statiques, la mise au point manuelle est assez facile. On a le temps. Mais sur les sujets en mouvement, ça se complique. Et effectivement, à moins d'avoir le patrimoine génétique de Lucky Luke, il est presque impossible d'être parfaitement net sur un sujet en mouvement sans passer par un ou deux trucs bien utiles. Le tout, dans un premier temps, en préservant une ouverture aussi grande que possible, ce qui présuppose que l'on a le temps d'anticiper un peu les mouvements du sujet...

Tous les mouvements ne se valent pas. Dans l'exemple ci-dessous, les sujets se déplacent à allure très modérée. Il est facile de faire le point avec une technique comme le cadrer-recomposer. On fait la mise au point sur un collimateur plutôt central, on garde le point, puis on recadre, et on déclenche. Avec un peu de pratique, l'opération ne prend que 3 ou 4 secondes ; c'est assez pour que le recadrage ne fausse pas la précision de la mise au point. Facile, même à grande ouverture (f/2 ici).

Maîtriser la mise au point manuelle : situation, sujets en mouvement lent

Si le mouvement est plus rapide, il faudra "fixer un rendez-vous" à son sujet. Dans l'exemple suivant, le sujet se déplace sur une trajectoire prévisible. Les danseurs répètent les mêmes déplacements et les mêmes mouvements. On veut qu'une danseuse soit nette, si possible au premier plan. Même à grande ouverture (f/2), il suffit de travailler la mise au point sur un endroit précis, de cadrer comme on le souhaite, puis d'attendre que le sujet vienne de lui-même sur la zone de netteté. Sans bouger le cadrage. Pour savoir quand déclencher, il suffit de garder un œil sur son assistance, qu'elle soit sur un collimateur ou via le peaking.

Maîtriser la mise au point manuelle : situation, sujets en mouvement rapide

C'est la même méthode qui a été utilisée sur la photo ci-dessous, avec une petite nuance : le mouvement de la balançoire est parfaitement répétitif. On peut donc faire la mise au point en plusieurs fois, en tournant la bague à chaque fois que le sujet passe à un point précis (et sans modifier le cadrage dans l'opération). Après deux, trois ou quatre passages, le point est confirmé par l'assistance. Il ne reste plus qu'à déclencher quand le sujet est en position.

Maîtriser la mise au point manuelle : situation, sujets en mouvement rapide répétitif

Si le sujet est sur une trajectoire qui va vers vous ou s'éloigne de vous, on procédera de même au départ. On fait le point sur un endroit précis, on prépare son cadrage, et là encore on attend que le sujet arrive sur le point choisi. La différence étant ici qu'en général ces mouvements sont plus rapides et non répétitifs : on n'a droit qu'à une tentative.
On ne va donc pas garder l'assistance de mise au point à l'œil, mais son sujet... et déclencher dès qu'il arrive au rendez-vous. On peut également faire une petite rafale couvrant un peu plus de son mouvement (avant et après le point) pour être certain d'avoir le bon cliché. Inutile de dire que pour que cela réussisse, il faut veiller à faire la mise au point sur un point de repère facile à repérer dans l'espace : un poteau, un caillou, un rebord...
Dans le cas ci-dessous, le point est fait un peu avant le bord du toboggan. On notera que là encore, la technique est parfaitement réalisable avec de grandes ouvertures (encore à f/2, puisque c'est l'ouverture qui offre le meilleur équilibre piqué-bokeh sur le bon vieux 50 mm f/1,2 de Nikon).

Maîtriser la mise au point manuelle : situation, sujets en mouvement rapide

L'hyperfocale

Reste enfin une technique quasi ancestrale, très appréciée des photographes d'avant les automatismes, et souvent utilisée par les amateurs de photo de rue et les reporters en zone de guerre : celle du déclenchement en hyperfocale. L'hyperfocale est la distance minimale à laquelle un sujet sera net lorsque l'on règle la bague de mise au point sur l'infini.

Il s'agit en gros de fermer son diaphragme pour maximiser la zone de netteté, de se mettre sur l'infini et d'estimer correctement les distances pour pouvoir déclencher sans faire de mise au point, rapidement, et en ne se souciant que du cadrage. L'avantage est la rapidité et la sûreté. L'inconvénient est la grande profondeur de champ : n'attendez pas de jolis arrière-plans crémeux avec ce genre de technique. Par contre, en photo de rue, c'est souvent l'arme absolue. Nous n'allons pas nous étendre ici sur la théorie de l'hyperfocale, nous y avions consacré un article très détaillé il y a quelques années (nous vous invitons à vous y replonger).
Maîtriser la mise au point manuelle : hyperfocale, schéma
Image : dofmaster.com

Rappelons simplement que la zone de netteté commence un peu devant le sujet et se termine derrière lui. Cette zone de netteté acceptable dépend de la focale, du capteur et de l'ouverture utilisée. Par exemple, sur un boîtier plein format Canon avec un 35 mm fermé à f/8, on sait que la distance hyperfocale est de 5,14 m, et que tout sujet situé entre 2,96 m du photographe et l'infini sera net.

Si on ouvre à f/5,6, la limite de netteté passe de 3,40 m devant le photographe à 1,92 m derrière le sujet. Et ainsi de suite. Pour calculer ces distances, on peut se référer à des sites comme dofmaster.com, ou télécharger l'une des nombreuses applications pour smartphone permettant de réaliser tous ces calculs rapidement.

Il est également possible de détourner un peu cette règle pour pouvoir rapprocher la zone de netteté. Par exemple, les calculs d'hyperfocale pour un 50 mm monté sur un plein format Nikon et fermé à f/8 nous indiquent une distance hyperfocale d'approximativement 10 m.

Donc si on règle sa mise au point sur l'infini, tout ce qui sera au-delà de 10 m sera net. Mais 10 m, c'est parfois trop loin... Au lieu de régler sur l'infini, on peut se régler sur 10 m par exemple, et les tableaux de calcul en ligne nous indiquent alors que tout ce qui sera compris entre 5 m devant le sujet et 2,14 m derrière lui sera net. Voilà qui permet de se rapprocher un peu de ses sujets ! L'image ci-dessous a été faite de cette manière : toute la rue est nette.

Maîtriser la mise au point manuelle : hyperfocale, zone de netteté accrue

Attention à un piège. Les calculateurs en ligne sont d'une aide précieuse, mais rappelons que la méthode vise à maximiser la profondeur de champ pour ne pas avoir à toucher à la mise au point lorsqu'on va déclencher. Il faudra donc veiller à ne pas avoir une ouverture trop grande, ni une mise au point trop proche. En effet, avec notre 50 mm, si au lieu de faire la mise au point sur 10 m, on la fait sur 5 m, les conséquences sont colossales : de plus de 200 m, la zone de netteté correcte passe soudainement à un peu plus de 6 m seulement. Pour de la photo de rue ou du paysage, c'est trop peu !

Une fois l'optique réglée, il ne reste plus qu'à se promener et à être capable de bien estimer les distances.

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