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Nous avons eut l'honneur et le plaisir de rencontrer Jacques Deydier, directeur du département photo de L'Équipe, et Alain Mounic, photographe salarié, afin qu'ils nous parlent de leur préparation de la couverture photo du Mondial de football qui se déroulera au Brésil du 12 juin au 13 juillet prochain. C'est l'occasion de découvrir le service photo de l'un des groupes de presse sportive les plus puissants au monde et d'en savoir un peu plus sur les contraintes réelles des photographes qui couvrent les plus grands événements sportifs de la planète...

jacques deydier alain mounic

Et pour commencer, je vous livre cette citation de Jacques Deydier :

"La coupe du monde de foot, c'est notre élection présidentielle. Les enjeux sont importants. Un photographe est comme un sportif de haut niveau. Avant la compétition, il est un peu chiant, à venir toutes les 5 minutes poser plein de questions, etc.. Une fois la compétition engagée, il est dans son élément. Tout se fait naturellement, la logistique est fluide. Il sait quoi faire, quand le faire et comment le faire."

Service photo de L'Équipe - Lionel Messi, 2009
Lionel Messi lors du match FC Barcelone - Manchester United en 2009.

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Focus Numérique – Bonjour Jacques. En quelques mots, pouvez-vous nous présenter le département photo de L'Équipe ?

Jacques Deydier – Les photos que nous produisons sont pour tout le monde : aussi bien nos différents titres (web et papier) que pour les autres médias à travers notre agence Presse Sports. Chaque titre dispose de son service iconographique, sauf pour le web où, instantanéité oblige, cette tâche est réservée directement aux différents éditeurs et journalistes. Nous disposons aussi d'un service Desk Photo qui se charge de stocker, éditer, légender et archiver l'ensemble du contenu que nous produisons.

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Focus Numérique – C'est quoi, une bonne photo de foot ?

Alain Mounic – C'est une photo qui est publiée dans le journal avant tout. Parce qu'elle est informelle, qu'elle résume bien ce qui c'est passé et ne nécessite pas de texte à rallonge pour expliquer ce qu'elle raconte. C'est aussi une photo qui ne sera pas forcément parue dans le journal, mais qui va retenir l'attention des iconographes pour différents supports.

Tout est relatif : on a tous plein de bonnes photos qui ne passent jamais. Ce n'est pas parce que c'est une bonne photo pour moi que c'est une bonne photo pour Jacques ou pour un iconographe ou un SR [secrétaire de rédaction]. C'est un peu aléatoire, il y a plusieurs cas de figure pour juger d'une bonne photo.

Jacques Deydier – Ça dépend de ce que l'on cherche dans l'image. Il y a la bonne photo d'un point de vue esthétique ou bien la bonne photo d'un point de vue journalistique. Par exemple, il y a la photo du but de Giroud ou les belles photos de joueurs et d'actions spectaculaires pendant le match, qui ne sont que des faits, mais qui esthétiquement sont belles.

Ce sont les personnes qui les regardent qui en font une très bonne ou une très belle photo. Par exemple, si on revient sur la Coupe de monde 90, la photo qui va rester est la danse de Roger Milla. C'est une belle photo de foot, pourtant ce n'est pas du foot. Les choix d'images sont très subjectifs. On peut aussi prendre en exemple la photo du but de la main de Diego Maradona en 1986.

Roger Milla
Roger Milla danse autour du poteau de corner
après un but lors de la Coupe du monde de football en 1990.


Maradona
But de la main de Diego Maradona
lors de la Coupe du monde de football de 1986.

 
Le foot anglais donne matière à faire de très belles photos. C'est un football engagé en diurne. On voit les spectateurs, les stades sont pleins. Il y a toute une ambiance qui fait que les spectateurs vont apprécier et avoir le sentiment de regarder une belle photo de foot. Les conditions sont plus favorables que sur un match en nocturne avec un stade à moitié vide !

La bonne photo de foot, c'est aussi celle qui colle à ce que l'on veut dire. 
Parfois, il y a une image qui va me plaire et qui ne plaira pas forcément au photographe. Je connaissais un ancien photographe qui me demandait toujours de choisir les meilleures images, car il me disait que lui choisirait tout le temps celle qu'il avait eu le plus de mal à faire, et pas forcément la plus belle.

Alain Mounic – C'est très difficile pour un photographe de choisir ses photos. C'est pour cela qu'il y a des iconographes. Bien entendu, on le sent lorsque l'on a fait une belle image. Globalement, je fais une première sélection assez large et je laisse choisir les images par une autre personne.

Au final, une bonne photo de foot, ça ne veut pas dire grand-chose.

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Focus Numérique – Lorsque vous couvrez un match, vous produisez combien d'images ?

Alain Mounic – Il y a des photographes qui shootent plus que d'autres. Je vais prendre l'exemple du match amical France-Norvège au Stade de France. J'ai fait environ 1 200 photos. Je suis arrivé 3 heures avant le début de la rencontre. J'ai fait quelques illustrations, les joueurs qui sortaient, l'entraîneur Didier Deschamps, l'échauffement, les portraits de premiers matches des nouveaux Bleus, les hymnes, l'entrée des joueurs, le match en lui-même, les joueurs sur le terrain mais aussi les joueurs sur les bancs, le nouveau staff, etc..

On a besoin de toutes ces images pour les archives. Mais sur cette rencontre, on était avant tout présent pour L'Équipe — le journal et le site web. Nous avons donc envoyé chacun (nous étions 3 photographes) pendant le match une première sélection d'environ 60 images afin de couvrir le direct et respecter les heures de bouclage. Plus tard, nous avons fourni une sélection plus large en haute définition pour la base d'images.

Photographes au stade de France

Cela dépend aussi de l'enjeu du match. Par exemple, pour l'équipe de France, je livre plus d'images que de coutume. Nos besoins diffèrent d'un match à un autre. On est avant tout journaliste. On fait attention au contexte, on essaie de comprendre les enjeux et d'anticiper au maximum les choses et les demandes en fonction de la tournure que prend la rencontre. Il faut être irréprochable techniquement, il faut être journaliste et il faut avoir de la réussite (même si ça se provoque avec l'expérience).

Jacques Deydier – Quels que soient les titres, on doit toujours jouer entre la rapidité et la qualité. En fonction du réseau disponible sur le stade et des heures de bouclage, on ajuste la qualité des fichiers à transférer.

Quoi qu'il en soit, un match amical ou un match de compétition ne se couvrent pas de la même manière. Les besoins ne sont tout simplement pas les mêmes. Pour reprendre l'exemple du match amical avant la coupe du monde entre la France et la Norvège, on a essayé de couvrir un maximum les nouveaux membres de l'équipe (joueurs, entraîneurs, staff) afin de pouvoir disposer dans un avenir proche de toute la matière que l'on pourrait avoir besoin. De plus, sur cette rencontre, les photographes ont pris plus de risques au cadrage, en utilisant par exemple un 600 mm. À la limite, les actions de match avaient moins d'importance que l'aspect reportage.

Par contre, sur le match France - Ukraine, c'était le match avant tout qui primait, ainsi que tout ce qu'il y avait après le match (joies, les joueurs, le public). Sur ce match, nous n'avons pris aucun risque afin de pouvoir tout couvrir. Les titres nous auraient demandé des choses diamétralement opposées en fonction du résultat. Les priorités n'étaient pas les mêmes.

Pour le foot particulièrement, il faut savoir se placer mais aussi choisir le bon objectif au bon moment. On était 3 à couvrir le match, c'est un travail d'équipe. Notre objectif est que le lendemain, ce soient nos images que l'on retrouve dans les différents titres.

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Focus Numérique – Comment se déroule le choix des places sur le terrain pour les photographes ?

Jacques Deydier – Beaucoup de choses dépendent du placement. Les places attribuées aux photographes diffèrent d'un match à l'autre, avec plus ou moins de liberté. Par exemple, sur un match de Ligue des champions, on avait une place fixe attribuée sans aucune possibilité de bouger.

Il y a des priorités. Les agences de transmission (AFP, Reuters, AP) sont prioritaires ; ensuite viennent les agences des organisateurs, puis, dans le cas de la Coupe du monde au Brésil, les photographes brésiliens et enfin les photographes des nations qui disputent le match. Après tout cela, en dernier donc, on place les photographes des autres nations. Dans ces photographes, chaque pays a un quota et des priorités en fonction de l'importance des médias représentés.

L'accréditation ne suffit pas. Il faut aussi choisir les matchs. On ne sait à l'avance à quel endroit le photographe sera placé. Dans certains cas, il devra jouer des coudes directement sur place. C'est sur ce genre de points que l'on peut un peu provoquer la chance de revenir avec la ou les bonnes images. L'expérience et la connaissance du jeu et du sport par les photographes sont fondamentales. Alain sera chargé de suivre l'équipe de France pendant tout le Mondial.

Alain Mounic
Alain Mounic lors du match amical France - Croatie au Stade de France en 2011.

C'est encore un cas particulier. Il y a l'équipe de France et la Fédération. C'est très compliqué et très encadré. Tous les médias sont "traités" de la même manière. Il y a des protocoles bien huilés à respecter scrupuleusement. Par exemple, il faut respecter les conférences de presse, on a droit à 15 minutes d'entraînement, il est interdit de séjourner dans les mêmes hôtels que les joueurs, etc..

Les choses dépendent beaucoup des relations entre le sélectionneur et la presse. Les relations peuvent changer du tout au tout en fonction des sélectionneurs. Les choses dépendent aussi du plan média que souhaite déployer la Fédération. D'un certain point de vue, en suivant l'équipe de France, ce sont les matchs qui sont les phases les plus "faciles".

Alain Mounic – Les choses s'annoncent compliquées cette année. Comme d'habitude, la Fédération verrouille tout. Notre plus grand concurrent est la Fédération elle-même : elle dispose de sa propre équipe de photographes qui gèrent les réseaux sociaux. Autre concurrent, les joueurs eux-mêmes, qui sont de plus en plus actifs avec la photo sur les réseaux sociaux. Certains journaux se permettent même de publier ces images. Ces nouveaux concurrents ont de meilleures photos que nous, car ils sont à des endroits où on ne peut pas être : ce ne sont pas les photos les plus intéressantes, mais ce sont des photos inédites que le public apprécie particulièrement.

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Focus Numérique – Comment vous positionnez-vous face à de grosses agences comme Reuters, l'AFP ou Getty, qui déploient des moyens considérables pour couvrir un événement comme le Mondial de foot ?

Jacques Deydier – Ce n'est pas le même métier. Bien entendu, nous utilisons des techniques pour pouvoir déclencher des appareils à distance et multiplier les points de vue, mais nous ne travaillons pas à la même échelle. Les agences du FIL ont une obligation de fourniture de contenu au monde entier et ce, quel que soit le domaine. Bien entendu, ils adaptent les moyens qu'ils déploient en fonction de l'importance médiatique d'un événement. À l'AFP, ils sont 80 à partir au Brésil pour la couverture du Mondial ; nous, nous sommes 4 ! Nous, nous faisons un journal, un produit fini (papier, web). Nous n'avons pas du tout les mêmes moyens ni les mêmes obligations.

Alain Mounic
Alain Mounic lors des JO en 2008.

Alain Mounic – Que ce soit sur les JO ou la Coupe de monde, les agences ont toutes des emplacements privilégiés. Le minimum, c'est un boîtier motorisé en hauteur. Pour vous donner une idée, une telle machine coûte au bas mot 60 000 €. Les caissons motorisés qu'ils utilisent pour les compétitions de natation coûtent une fortune.

Pour la Coupe du monde, par exemple, l'AFP dispose des techniciens qui installent tous les boîtiers en amont des rencontres. Ils seront 5 sur le terrain, avec des personnes dans les tribunes capables de déclencher les boîtiers télécommandés.

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Focus Numérique – Quel type de matériel utilisez-vous ?

Alain Mounic – Ce qu'il y a de bien avec L'Équipe, c'est que c'est le photographe qui choisit avec quel type de matériel il veut travailler : Canon ou Nikon. Je travaille avec des boîtiers Nikon. Pour nos déplacements, on part avec un kit avec deux D4, un téléobjectifs, un 70-200 mm, deux grands-angles (14-24 mm et 24-70 mm) et un flash. On utilise généralement des 200-400 mm. On a à disposition un 600 mm si nécessaire. Chaque photographe a aussi généralement un ou deux boîtiers en plus pour les mettre en télécommande.

Alain Mounic
Préparation de la finale du 100 mètres JO 2012.

Sur le terrain, en couverture d'un match de rugby par exemple, j'aime bien avoir un 200-400 mm et un 600 mm. J'ai aussi un autre boîtier avec des focales plus larges dans le cas ou l'action se rapproche.

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Focus Numérique – La rafale, pour vous, c'est important ?

Alain Mounic – Non, pour moi, la rafale extrême ne sert pas à grand-chose. Je ne fais généralement pas plus de 3 ou 4 photos par "action". La rafale ne garantit pas d'avoir la bonne image. Sur une séquence en rafale, on perd la visée et il est très difficile de suivre l'action — par exemple, pour photographier un joueur qui fait une tête, une action verticale donc. Le temps de la rafale, le joueur a bougé et il est très difficile de le suivre en aveugle, surtout à la longue focale sur un plan relativement serré.

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Focus Numérique – Quels sont vos réglages ?

Alain Mounic – Je travaille toujours en manuel pour ce qui est de l'exposition. On connaît très bien notre boîtier. Chaque photographe utilise les presets de netteté, contraste, saturation sur les boîtiers en fonction de ses habitudes. Je travaille toujours en JPEG : le format RAW est beaucoup trop lourd à traiter.

Alain Mounic
Alain Mounic lors des JO en 2008.

Jacques Deydier – Il faut trouver l'équilibre entre rapidité et qualité. Le JPEG est pour nous la bonne solution. Au début du numérique, pour nous, entre 1996 et 2000, il y avait encore un attachement à la chaîne argentique avec le RAW qui devenait le négatif numérique. La chaîne de l'image n'était pas encore bien formée à tous ces nouveaux usages. Désormais, les boîtiers sont extrêmement performants en JPEG.

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Focus Numérique – Quelles sont les améliorations à apporter aux boîtiers dans le futur ?

Alain Mounic – Généralement, aux JO, je rencontre toujours les ingénieurs de chez Nikon et on discute pendant des heures sur les possibles évolutions des boîtiers. Ils sont très avides de retours d'usage de professionnels. Au fil des ans, on voit apparaître des évolutions demandées sur les boîtiers. Mais pour certaines choses très basiques, on ne comprend pas pourquoi ils n'évoluent pas. Par exemple, j'aimerais pouvoir changer mon couple diaphragme / temps de pose à la molette. J'ai toujours au minimum deux, voire trois couples que j'utilise sur un match (un réglage ombre, un réglage au soleil et un réglage filé), et il est impossible de les enregistrer et de basculer rapidement de l'un à l'autre.

Les boîtiers doivent aussi être très résistants. Intempéries, poussières, chaleur, transport, nombre de déclenchements... : les appareils sont poussés à l'extrême et on attend de la fiabilité.

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Focus Numérique – Comment s'organise le transfert des images ?

Alain Mounic – Le transfert des fichiers dépend des types de rencontres et des installations dans les stades. Par exemple, au stade de France, on a une connexion filaire dédiée au magazine. Les boîtiers ne sont pas connectés, on décharge les cartes entre 2 et 4 fois par match sur un ordinateur et on les envoie à la rédaction. Sur le Tour de France, on utilise le Wi-Fi. Sur les JO, c'est directement les boîtiers qui sont câblés.

Globalement, les terrains sont de mieux en mieux équipés pour le transfert d'images mais il existe encore quelques cas de figure sur lesquels on s'arrache les cheveux à essayer de configurer un réseau et de transférer les fichiers. C'est une grosse source de stress pour nous. Point notable : les installations à l'étranger sont nettement plus performantes que les nôtres.

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