5 questions, un photographe

La naissance d’un enfant est un moment charnière dans la vie de chacun. Pour Laurent Deglicourt, elle fut, entre autres, liée à l’inspiration et le goût pour la pratique photographique, comme pour mieux fixer sur la pellicule l’aspect éphémère et précieux de la vie.

Pour arrêter le temps qui passe, le mettre en suspens un instant, les clichés de Laurent Deglicourt sont des fragments chargés d’une très grande poésie. Au fil des années, dix-huit précisément, les photographies de Laurent Deglicourt, abritées par la passion, ont grandi, donnant une arborescence visuelle dense et subtile. Un arbre, une fleur fanée, un oiseau, un cours d’eau, des cheveux ont au premier regard l’enchantement des légendes.

L’œil confronté à ses images est vite pris dans la sensation, car le regard de Laurent Deglicourt effleure. Mais dans un même temps, il est doté d’une acuité vibrante qui donne l’impression de « toucher avec les yeux », faisant naître à l’esprit du spectateur un désir d’histoire.

Bribes, Laurent Deglicourt

Bribes, Laurent Deglicourt
Clichés tirés de la série "Bribes" © Laurent Deglicourt

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Focus numérique – Comment et quand a débuté votre histoire avec la photographie ?

Laurent Deglicourt – Pour ses prises de vues, mon père utilisait un moyen format bi-objectif de type Rolleiflex et une cellule à main. Je trouvais ça très désuet et, en même temps, c'était un petit rituel qui me fascinait. Les photos de famille, les souvenirs de vacances étaient marqués par ce rituel et c'était un peu comme si des vapeurs d'encens enveloppaient ces moments simples.

Plus tard, quand j'étais étudiant, je me suis intéressé à l'histoire de la photographie et particulièrement au travail d'August Sander. Mais je ne pratiquais pas la photo. Je faisais du dessin à l'époque.

Enfin, quand mon fils est né, je me suis acheté un appareil. Pour garder des traces de sa présence toute fraîche auprès de nous. Pour enregistrer. La photographie avait une fonction «  utilitaire  ».
Et, peu à peu, elle est devenue une sorte de passion fixe. J'ai délaissé la peinture, le dessin. Mon histoire avec la photographie, après tout, c'est peut-être celle d'une filiation...

Bribes, Laurent Deglicourt

Bribes, Laurent Deglicourt
Clichés tirés de la série "Bribes" © Laurent Deglicourt

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Focus numérique – Quel matériel utilisez-vous ?

L.D. – J'ai longtemps travaillé avec un moyen format 6x6, un Bronica d'occasion équipé d'un objectif standard (un 80 mm). Depuis quelques années, je n'utilise que des boîtiers numériques Canon. Actuellement, c'est un 5D Mark III, la plupart du temps équipé d'un 50 mm, quelquefois d'un zoom. J'ai aussi parfois recours à un objectif macro, un 100 mm. Je me sens plus à l'aise avec un matériel réduit. Ça permet davantage de fluidité, de disponibilité. J'admire les photographes qui partent en randonnée avec un trépied et une chambre de grand format, mais je crois que j'en suis incapable. C'est trop technique pour moi. Et la technique me glace un peu...

Bribes, Laurent Deglicourt

Bribes, Laurent Deglicourt
Clichés tirés de la série "Bribes" © Laurent Deglicourt

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Focus numérique – Qu’est-ce qui vous intéresse dans l’acte photographique ?

L.D. – Photographier me repose de moi-même. Il y a un livre d'Annie Ernaux que j'aime bien, il s'appelle Journal du dehors et je crois que je pourrais reprendre ce titre à mon compte, même si mon travail n'est pas un journal. L'intime est très encombrant. Je préfère l'évoquer par des moyens détournés. Être à l'affût, guetter, avec une prédilection pour la petite chose, le fragment, cela nécessite une attention, une tension, tout entières tournées vers l'extérieur. Être pendant quelques minutes ou quelques heures une simple surface sensible sur laquelle viennent s'imprimer des bribes du réel, ça me convient. Mais c'est très envahissant aussi. Les choix propres à la prise de vue (lumière, cadrage, profondeur de champ, etc.) permettent de structurer ce flux, de donner une forme aux émotions qui me traversent. L'émotion, c'est l'énergie initiale. Mais c'est une énergie ambigüe qui peut paralyser, voire détruire. Il y a dans l'acte photographique une nécessaire discipline qui sauve, qui prémunit.

Évidemment, par un principe de vases communicants, l'intime refait surface. Il n'est jamais très loin. Les petits prélèvements que j'opère dans le tissu du réel en disent sûrement davantage sur moi que sur l'objet ou le sujet photographié. Je suis incapable d'avoir une approche «  documentaire  ». On m'a souvent dit que mes images étaient «  étranges  » ou «  tristes  » ou «  délicates  ». Et pourtant mes sujets ne le sont pas forcément. J'en ai conclu que mon travail, malgré l'intention originelle, devait être un autoportrait en creux. On ne se débarrasse pas facilement de soi.

Bribes, Laurent Deglicourt

Bribes, Laurent Deglicourt
Clichés tirés de la série "Bribes" © Laurent Deglicourt

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Focus numérique – Quel est pour vous le photographe incontournable, votre source d’inspiration ?

L.D. – C'est une question difficile. Je parlais tout à l'heure de Sander. Ses images m'ont profondément marqué autrefois : leur frontalité, leur radicalité, le refus du pathos ; cette démarche résolument objective qui, paradoxalement, produit une émotion intense...

Plus tard, je crois que c'est le travail de Bernard Plossu qui m'a vraiment donné envie de faire de la photographie. J'apprécie beaucoup sa liberté, ses moyens volontairement pauvres, ses liens avec le cinéma, une sorte de désinvolture aussi, d'élégance. J'aime son goût du petit voire du très petit format, la sensualité de son regard qui semble donner la même importance au grain de la peau, au sable du désert, à une route qui serpente.

Mais je pourrais aussi citer Masao Yamamoto ; c'est une découverte plus récente. J'admire cette espèce de fétichisme qui guide son rapport à l'image ; ses photographies sont des objets qu'il manipule, dont il corne les bords, qu'il transporte avec lui afin de leur conférer une patine, une usure. Comme un cérémonial, une pratique un peu magique. Et ses accrochages sont souvent de véritables installations dans lesquelles ses images occupent — délicatement — l'espace du mur.

La légende, Laurent Deglicourt

La légende, Laurent Deglicourt
Clichés tirés de la série "La Légende" © Laurent Deglicourt

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Focus numérique – Votre prochain projet ?

L.D. – Continuer à faire de la photo. Essayer d'exposer mon travail dans un lieu agréable où il pourrait être vu dans de bonnes conditions, pour lui même. Réunir dans un livre la série d'images que j'ai réalisées autour du conte de Flaubert, La Légende de Saint Julien l'Hospitalier.

> www.laurentdeglicourt.com


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