La première fois que j’ai rencontré Francis Vernhet, c’était en 2008, dans la fosse, appareil au poing. À cette époque, nous nous croisions souvent au bord des scènes que nous photographions. J’observais sa manière de travailler, de se déplacer agilement d’un bout à l’autre de la scène pour obtenir le meilleur cliché. Il avait toujours une anecdote à raconter qui en disait long sur son expérience.

L’été dernier, durant un festival ardéchois, est née l’idée de discuter plus longuement de son parcours. Francis Vernhet fait partie de ces derniers photographes de concert à avoir connu les belles heures de ce métier en voie de disparition. Photographe attitré de la revue Chorus de 1992 à 2009, il a avant cela nourri de ses photos les pages de Paroles et Musique, Télérama ou du Nouvel Observateur, tout en signant un grand nombre d’affiches et de pochettes d’album. Chez lui, au milieu de ses milliers d’archives, nous avons retracé trente ans d’images et de musique.
 
Francis Vernhet
Francis Vernhet au festival Aluna 2013 © Aurélie Coudière

« J’ai toujours soutenu que pour faire de la photo de scène, il n’y a pas besoin d’avoir du talent, mais il faut avoir l’habitude. »

Voilà le point de vue d’un photographe modeste et faussement désabusé, qui a franchi pas mal de barrières avant de réussir à vivre de son métier. Pourtant, à voir quelques-uns de ses clichés, il est indéniable que Francis a l’œil et le déclencheur aguerris.

« Autrefois, avoir cette habitude, ça supposait de dérouler des kilomètres de films avant d’arriver à maîtriser l’histoire. Ça veut dire qu’il y avait peu de gens qui se donnaient les moyens d’acquérir cette maîtrise. Et [ceux qui le faisaient] étaient dans une vision de professionnalisation. Les amateurs lambda n’allaient pas consacrer leur salaire entier en films pour acquérir le savoir-faire indispensable ! (...) Aujourd’hui, appuyer sur le bouton, ça ne coûte plus rien. »
 
Francis Vernhet
Johnny Hallyday © Francis Vernhet

Francis Vernhet est plutôt pessimiste sur l’avenir de la photo de concert, et ne s’en cache pas. Il a senti le vent tourner autour de 2002, avec l’arrivée du numérique. Dans tous les domaines, de la technique de prise de vue aux réseaux de diffusion, cela a bouleversé les méthodes de travail pour aboutir lentement à la mort du photographe, « le photographe dont c’est le métier. »

« D’un strict point de vue technique, le numérique rend l’exercice de la photo de scène plus facile. Autrefois, en couleurs, 800 ISO était l’extrême limite en diapo. Et si on était surex’ d’un demi-diaph, c’était mort. Tu le savais le lendemain si tu avais un labo pro, et trois jours après si tu le donnais à développer dans un labo normal. (...) Pareil, en ce qui concerne la température de couleur. Quand tu arrivais dans une salle en argentique, tu commençais par te demander : je mets un film lumière artif’ ou un film lumière du jour ? Hmmm, ça a l’air quand même un peu bleu... On va peut-être mettre un film lumière artificielle pour éviter que ce soit tout bleu sur la diapo. Ces films-là étaient encore plus pointus et plus chers que les "lumière du jour". Maintenant en numérique, tout ça est géré de façon transparente, et en temps réel. »
 
Francis Vernhet
Alain Bashung © Francis Vernhet

Le sourire espiègle mais le regard souvent perdu au loin, Vernhet n’a pas le look du vieux baroudeur gouailleur. Sur les bords de scène, si ce n’est son indécrottable gilet à poches de reporter, rien dans son attitude ne trahit sa longue expérience. Il n’est pas de ceux qui vous prennent de haut. Ce matin-là, chez lui, je l’écoute sans l’interrompre. Je sais qu’il en a, des choses à raconter. Mais cette fois encore, je m’étonne de découvrir l’étendue de son savoir-faire lorsqu’il évoque les techniques de l’argentique.

Chaque fois que j’ai shooté un concert à ses côtés, j’ai pu constater que Francis avait toujours LA photo. L’artiste en plein saut, parfaitement net, ou encore le seul regard accordé à la rangée d’objectifs, lors des fatidiques trois premiers titres. Je réalise qu’il parvenait tout autant à ses fins lorsqu’il n’avait que trois bobines de pellicule sur lui. « Pour un live de Souchon, je m’étais mis sur les premiers rangs. C’était une commande pour l’album donc j’avais fait dix bobines sur toute la durée du concert. Quoi qu’il en soit, ce n’était que 360 vues, c’est-à-dire bien moins que ce que l’on fait maintenant. »
 
Francis Vernhet
Dyonisos et Mika © Francis Vernhet

Bien qu’il s’en défende, Francis a l’âme de l’ouvrier photographe. Celui qui triture la matière, celui qui aime ses outils — en témoigne sa collection de vieux boîtiers et d’objectifs. Plus jeune, il affectionnait particulièrement de jouer les chimistes en labo pour réaliser des effets spéciaux sur ses tirages. Aujourd’hui, il suffirait de trois calques sur Photoshop pour obtenir instantanément le même résultat. Mais Francis fait peu de post-production numérique. Ça ne l’intéresse pas vraiment et lui apparaît trop chronophage.

C’est pourtant en proposant ses tirages expérimentaux qu’il s’est lancé à la fin des années 1970. Fiston d’un prof communiste et biberonné à la chanson française, c’est tout naturellement qu’il fait ses premières photos de musiciens à la fête de l’Humanité. « Bien sûr, j’avais pas d’acrréd’, donc c’était au 50 mm et de loin. J’avais fait aussi quelques diapos de Léo Ferré au Palais des Congrès en 1975. À l’époque, on nous emmerdait pas trop, on faisait un peu ce qu’on voulait. »
 
Francis Vernhet
Léo Ferré en 1983 © Francis Vernhet

Un jour, il va à la rencontre du manager de Mama Béa Tékielski, « chanteuse de blues-rock à la française qui n’a pas eu la carrière qu’elle aurait dû avoir ». Francis lui montre d’autres photos faites quelques mois plus tôt à l’Olympia. Ses clichés, pris bien sûr sans accréditation, il les tire à la MJC de Villeneuve-la-Garenne pour ce manager. « Il n’était pas question de droits ; je lui vendais quelque chose comme 1,50 franc la 13x18 et je lui faisais des séries de cinquante qu’il envoyait aux canards. Et ça a commencé comme ça. »
 
Francis Vernhet
Couverture de Paris Match en 1993 © Francis Vernhet

En effet, peu après, Francis réalise plusieurs pochettes d’album pour Mama Béa et se fait connaître auprès de la maison de disque RCA. De nombreux artistes de la « nouvelle chanson française », scène émergente de la fin des années 1970, sont alors sous contrat à la RCA : Laurent Voulzy, Alain Souchon, Romain Didier...

Plus tard, au Printemps de Bourges, Jean-Louis Foulquier1, qui produit à l’époque un journal, lui permet de vendre ses tirages sur son stand. Les portraits de certains chanteurs, plus ou moins médiatisés, se vendent comme des petits pains et Francis peut investir rapidement dans du bon matériel.

À ce moment-là, faire les sorties des concerts était aussi très lucratif, car en dehors des parutions officielles, il était difficile pour le public de trouver des photos des artistes. Pendant toute cette période où il crée son réseau, Francis Vernhet reste enseignant de façon intermittente, dans un dispensaire qui lui assure ses arrières.
 
Francis Vernhet
Les Wampas aux Francofolies de La Rochelle, 2000 © Francis Vernhet
 
Puis tout s’enchaîne. En 1987, il décroche sa première carte de presse et se consacre entièrement à la photo de scène. Dès le début de la décennie 1980 et durant 20 ans, des plus connus aux artistes restreints à un public d’initiés, tous vont passer devant l’objectif de Francis. Les attachés de presse des artistes et plusieurs agences telles que Birma Press et Dalle lui assurent un gros volume de travail. En 1993, la revue Chorus, créée par Fred et Mauricette Hidalgo, emploie Francis dès le premier numéro. Il en est le photographe attitré. « Je faisais tout, même les séances posées. » Francis s’anime à l’évocation de cette grande époque. Il rit encore en me confiant les secrets d’une retouche capillaire faite entièrement à la plume pour une star de la chanson.
 
Francis Vernhet
Sanseverino et Jean-Louis Aubert en séances posées © Francis Vernhet

Aujourd’hui, son engagement envers son métier n’est plus le même. Quelque chose s’est cassé. Je l’interroge sur le point de départ de cette passion : « L’idée, c’était de participer un peu au spectacle. Ce n’était pas vraiment un truc de fan d’approcher les artistes. Il y en avait que j’aimais beaucoup mais ça m’intéressait d’essayer de traduire cela en images. Participer un peu à leur histoire. »

Et c’est ce qu’il a fait. Il n’y a qu’à entendre son quotidien parmi tous ces acteurs de la scène française. Il me raconte comment, suite à une brouille insignifiante, Jean-Louis Foulquier avait tenté de le blacklister de l’une des premières éditions du festival des Francofolies. Sans grand succès. Francis a toujours su contourner les autorisations lorsque c’était nécessaire. La vraie raison de ce coup de gueule ? Foulquier lui avoue des années plus tard. Francis ne lui avait pas accordé toute sa confiance. Une histoire de famille, en somme. Et cette cohésion n’est plus.
 
Francis Vernhet
Le photographe Guy Le Querrec avec le saxophoniste Olivier Témime © Francis Vernhet

Francis ne cache pas que pendant quelques années, il gagnait extrêmement bien sa vie. Mais ses regrets ne se situent pas là. « À l’époque, on gagnait un petit peu d’argent et on faisait un boulot intéressant parce qu’on était quand même considéré. C’est ce qui a  fondamentalement changé. » Avant d’ajouter dans un murmure désabusé : « Maintenant, on te fait bien comprendre que tu es la cinquième roue du carrosse. »

Vivre uniquement de la photographie de musique lui semble impossible aujourd’hui. Il me cite quelques photographes actuels reconnus dans le milieu : Laurent Seroussi, Yann Orhan et « l’inoxydable Mondino ». « On voit qu’il y a des modes, clairement. Mais moi je n’ai jamais été à la mode. Ce que faisait Leloir, j’étais capable de le faire. Mais ce que fait Seroussi, je ne sais pas le faire. C’est un type très créatif. Moi, j’ai fait du live et des choses qui s’apparentent à du reportage. C’est typiquement ce domaine qui est complètement mort maintenant. On s’aperçoit qu’il y a pas mal de photographes aujourd’hui, notamment dans la musique, qui proposent de faire l’artwork complet. »
 
Francis Vernhet
Cali, commande pour un album Live © Francis Vernhet

La mise en place des restrictions de prises de vues a beaucoup joué. « C’est arrivé progressivement. D’abord sur les artistes anglo-saxons, à la fin des années 1980, et puis les Français ont fait pareil. D’abord pour les gros artistes dans les grosses salles, et après même pour les petits groupes qui étaient connus par leur mère et leur gardienne d’immeuble. »

En 1999, lorsque Francis couvre pour la première fois Jazz in Marciac, on ne lui impose aucune condition. Excepté pour des icônes tel Ray Charles, lequel autorisait des photos uniquement lors de son entrée en scène. Une fois assis au piano, il n’était plus question de déclencher. Idem pour Nina Simone qui laissait les photographes positionnés dans son dos. « Ça ne valait pas une cacahuète. »

« Et maintenant, même à Marciac, il y a des restrictions presque systématiquement en jazz. Ça progresse constamment. (...) Quand ils s’aperçoivent que les morceaux vont être trop long, ils restreignent aux dix premières minutes. Il n’est plus question de titres mais de durée. »
 
Francis Vernhet
Dee Dee Bridgewater © Francis Vernhet

Alors, à qui profite le crime ? « On ne sait pas... On ne sait pas. »

S’il apparaît évident que le niveau technique des photos n’a pas baissé, notamment grâce au numérique, l’enjeu est tout autre. « La qualité a forcément baissé, car les plans les plus intéressants sont rarement dans les trois premiers titres. Il y a des pans entiers de l’histoire de la musique qui ne peuvent plus s’écrire. Ou alors il y a un seul gars qui va les écrire, celui qui a peut-être une commande pour le live et qui a l’autorisation pour tout le concert. »

Quant à faire une photo originale sur une grosse scène, Francis émet des doutes : « Quand il y a 150 photographes dans la fosse pour le concert de Blur aux Eurockéennes, encore faut-il pouvoir choisir ta place ! Tu rentres dans la fosse et tu t’arrêtes à un moment. T’as peu de chances, pendant les trois premiers titres, d’avoir le temps d’aller ailleurs. Là où tu voudras aller, il y a déjà quelqu’un. Tu ne choisis même plus ta place dans les cas les plus extrêmes ! »

Francis Vernhet
Jamie Cullum en 2006 © Francis Vernhet

Francis Vernhet est aujourd’hui l'un des rares photographes attitrés du festival de Marciac. Mais il doute qu’on lui prenne un successeur lorsqu’il arrêtera, dans un an ou deux. « De plus en plus, les intervenants ont l’idée que l’histoire visuelle de la musique ne s’écrit plus en photo mais en vidéo. En jazz, c’est clair. »

Le calcul est simple pour ce type de festival. Tous les concerts sont filmés pour les retransmissions immédiates au public dans la salle. Il est facile de récupérer des captures vidéo pour obtenir les visuels qui nourrissent leurs plaquettes de communication.

Francis me rapporte une discussion qu’il a eue avec le directeur de Marciac il y a quelques années. Ce dernier lui faisait un aveu assez accablant : si les contrats des festivals avec les artistes avaient inclus une clause pour assurer la présence de trois photographes professionnels, par exemple au début et à la fin du concert, très peu de musiciens auraient refusé de signer ! Pourquoi ça n’existe pas ? « Parce qu’il s’en foutait ! »
 
Francis Vernhet
Erik Truffaz © Francis Vernhet
 
Face à ces nouvelles politiques, certains se sont retirés du jeu, comme Guy Le Querrec, monstre sacré de la photo de jazz en France. « Il faut comprendre que quand Guy Le Querrec a commencé à faire de la photo, il le faisait évidemment sur toute la durée du concert, et sur scène, au milieu des musiciens, quasiment. Donc quand, à Marciac, on lui dit : "Maintenant, tu vas faire des photos pendant trois chansons de Diana Krall", il répond : "Pourquoi trois ? C’est pas forcément là que ça m’intéresse !" Parce que Le Querrec, effectivement, il était tout à fait capable de ne pas faire de photos pendant les trois premiers titres si ça ne l’intéressait pas. Il attendait une lumière, il attendait qu’il se passe quelque chose entre deux musiciens. Bref il attendait de faire de la photo ! Alors qu’on n’attend plus de nous de faire de la photo, on attend de nous qu’on rapporte un document, une trace de ce qu’il s’est passé. »
 
Francis Vernhet
Vollmond, spectacle de Pina Bausch © Francis Vernhet
 
L’échange se poursuit avec Francis sur ce qui aurait pu être mis en place à une époque pour protéger le métier de photographe de scène. Mais la conclusion est sans appel : « C’est mort. » Pour lui, tout le paysage économique a changé. Il est le premier à comprendre la crédibilité d’un photographe amateur dont le blog est aussi consulté que n’importe quelle revue de musique.

Alors, pourquoi continue-t-il ? « Pourquoi ? » Il se marre. « J’attends la retraite. Dans deux ans et demi. D’ici là, je n’ai pas d’autre idée pour occuper mon temps libre et continuer de gagner quelques sous par-ci par-là. » Lorsque je lui demande s’il prend encore un peu de plaisir, il répond du tac au tac « Ah non. »
 
Francis Vernhet
Uli John Roth, ancien membre des Scorpions © Francis Vernhet

Sa réponse catégorique est d’abord déconcertante. Je ne le crois pas totalement d’ailleurs. Et puis il nuance.

« Ou alors c’est l’habitude. Je prends encore un peu de plaisir quand ce sont des artistes qui m’intéressent. Il reste aussi le jeu d’arriver à faire des photos malgré tout ce avec quoi on nous fait chier. Ça, c’est encore un jeu. Non, il y a un seul endroit où je m’éclate encore un petit peu, c’est à Marciac, et typiquement pendant les balances. (...) Parce que j’y ai quelques petits privilèges qui me donnent le droit d’être sur la scène pendant les balances. (...) On a alors la possibilité de faire quelques photos un peu originales parce là, on choisit l’angle. »
 
Francis Vernhet
Ahmad Jamal © Francis Vernhet
 
Finalement, le métier de l’image qui émerge dans tout cela est celui de cadreur vidéo. Francis me confie qu’avec quelques années de moins, il se serait volontiers essayé à l’exercice. « Cadreur de concert, c’est un travail d’exécution mais pas seulement. Ces mecs proposent aussi des cadres au réalisateur. »

Le monde est petit : le réalisateur des captations de Marciac est Jean-Marc Birraux, le fondateur de Birma Press qui, dans les années 1980, travaillait avec Francis pour nourrir les magazines de photographies de concert.
 
Francis Vernhet
Francis Vernhet parmi ses archives © Aurélie Coudière



  • 1.  Jean-Louis Foulquier (1943-2013) est le créateur des Francofolies de La Rochelle. Animateur radio pendant de très nombreuses années, notamment pour l’émission Pollen de France Inter, il a longtemps présenté un programme en direct du Printemps de Bourges.

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