Cinq questions, un photographe

Né en 1976 à Paris, après des études de lettres et un diplôme à l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles, c’est tout naturellement qu’Amaury da Cunha est devenu rédacteur photo au journal Le Monde. Maniant la plume avec talent, il pratique avec autant d’acuité la photographie – deux formes d’expression artistique pour incarner son rapport au monde. On pourrait faire un parallèle avec l’un des enseignants « fondateurs » de l’ENSP, Arnaud Claass, qui évoque les forces conjointes de ses pulsions d’écriture et photographique.

Les chroniques « photographiques » ou fictions intimes d'Amaury da Cunha sont le fruit d’associations mentales. Elles constituent une cartographie de l’ordinaire avec une pratique formelle maîtrisée où la présence toute particulière et incessante de l’ombre – essentiellement dans les clichés de la série Après tout – laisse l’imagination et la subjectivité du spectateur poursuivre l’histoire évoquée.
L’immédiateté de la présence des choses forme une suite poétique dont l’objet le plus simple suffit à créer une image : un oreiller froissé, un tissu abandonné sur un trottoir, des fragments d’existence saisis pour comprendre l’instant présent. Cependant loin de l’instant décisif, son travail aborde l’intimité autobiographique, mais au sens large du terme, à savoir soi et les autres par le prisme de l’errance, l’œil aux aguets.

Chez Amaury da Cunha, la photographie semble être comme la nécessité d’une géographie visuelle motivée par le besoin de rendre compte d’une réalité qui nous échappe. Un regard photographique qui articule les multiples facettes du réel.
 
Amaury da Cunha1 Extrait de la série « Après tout », 2012.

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Focus numérique – Comment et quand a débuté votre histoire avec la photographie ?
 
Amaury da Cunha – Mon histoire avec la photographie est une affaire de famille. Elle a débuté lorsque mon père me faisait poser pour lui : il me demandait de prendre de multiples poses pour des usages variés (couvertures de livres, magazines, encyclopédies...). Cela a donc commencé par la fiction, sous son regard. De 7 à 14 ans, j’ai joué à l’enfant meurtrier, à l’enfant malheureux, à l’enfant vitaminé... En somme, j’ai été d’abord une image. C’était bizarre. Mon père m’a ensuite montré des films, appris par exemple, à reconnaître la puissance des lumières, chez Bergman, notamment. Et un jour, vers 18 ans, je lui ai demandé les clefs de son studio de la rue de Pigalle, et je m’y suis rendu avec un camarade. J’ai voulu passer de l’autre côté. Saisir des images, enfin. Comme lui. En photographiant, j’avais le sentiment de pouvoir enfin accéder à l’étrangeté et à la beauté des corps. Beaucoup de personnes ont ensuite défilé. Je gesticulais dans ce studio conçu dans une ancienne cave.

Par mimétisme, avec le Nikon F3, je bougeais dans tous les coins, je devais aussi donner aux modèles des instructions un peu cliché, mais qu’importe, je découvrais l’ivresse propre à l’acte photographique. Si mon père pratiquait la photographie appliquée à l’édition, j’ai cependant vite compris que je voulais aller dans une autre direction. En photographiant, sans comprendre trop pourquoi, je devinais des liens magiques avec les livres que j’aimais lire, comme ceux d’Yves Bonnefoy à cette époque. Et pour aller dans le sens de cette recherche esthétique, je suis descendu « dans le Sud », comme on dit, et je suis entré à l’École nationale de la photographie, à Arles. Là-bas, loin de la famille, loin de Paris qui me terrorisait, j’ai commencé à construire mon travail, en comprenant que l’enjeu n’était pas seulement d’accéder à une reconnaissance artistique, mais aussi de me sentir mieux dans ce monde, à l’heure avec moi-même.

Amaury da Cunha 2
Extrait de la série « Incidences », travail en cours.

Amaury da Cunha 3
Extrait de la série « Après tout », 2012.

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Focus numérique – Quel matériel utilisez-vous ?
 
Amaury da Cunha – Des petits boîtiers numériques (Fuji X100, Sony Nex-7, Canon G11), car ils vont dans le sens de ce que je photographie : dans la discrétion, à l’heure du loup, dans de faibles lumières, et comme ils sont légers, j’ai le sentiment que mon geste n’est pas encombré par le poids d’une machine. Je suis à l’aise, je me faufile autour de mes sujets, ou de mes objets, j’ai alors le sentiment un peu naïf, d’être plus directement connecté à eux, comme si je photographiais à l’œil nu, d’une manière sauvage.
 
Amaury da Cunha 4
Extrait de la série « Saccades », 2009.
Amaury da Cunha 5
Extrait de la série « Incidences », travail en cours.

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Focus numérique – Qu’est-ce qui vous intéresse dans l’acte photographique ?
 
Amaury da Cunha – L’acte photographique est un geste à multiples entrées pour moi. Photographier est une manière de se frayer un chemin dans l’opacité du monde. Faire des images, c’est créer d’infimes ouvertures ; parfois, elles ressemblent à des petites blessures à la surface du monde ; dans d’autres circonstances, elles font passer un peu de lumière, à l’endroit du réel menacé d’obscurcissement, et même d’oubli. Mais je ne photographie pas pour marquer un événement de ma vie. En images, la vie ne m’appartient plus. Même si je pars toujours de contextes familiers, et d’êtres proches, les photographier les font céder de leurs histoires, elles entrent tout à coup dans une dimension ambiguë. Il y a un poète (Roberto Juarroz) que je connais mal, mais dont j’aime beaucoup un livre qui s’appelle Dixième poésie verticale. Il écrit notamment ceci qui me parle intimement : « Toute image tend spontanément à écarter sa source pour devenir autonome. Et ces mondes d’images flottantes tentent aussi de se passer des autres en quête d’un espace plus libre. » C’est bien ce lieu-là que je cherche dans l’acte photographique. Un espace dans lequel ce qui est montré ne voudrait plus rien dire, ne pourrait plus jamais être relié à une époque, ne ressemblerait plus à celui ou celle qu’il était, une image d’un endroit dont l’identité serait tout à coup improbable. Introuvable.
 
Amaury da Cunha 6
Extrait de la série « Après tout », 2012.
 
Amaury da Cunha 7
Extrait de la série « Après tout », 2012.
 
Amaury da Cunha 8
Extrait de la série « Incidences », travail en cours.

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Focus numérique – Quel est pour vous le photographe incontournable, votre source d’inspiration ?
 
Amaury da Cunha – Ils sont plusieurs, ces photographes – ces phares. Certains ont compté à une période précise, comme Henri Cartier-Bresson, à mes débuts, pour sa géométrie magnifique, sa soif du réel, son aventure humaine. Koudelka fut aussi capital : le subtil basculement d’une dimension du réel à une autre m’a toujours sidéré dans ces images. Chez lui, nous sommes ici et ailleurs dans la même photographie. Un de mes professeurs de l’école d’Arles me disait que je photographiais comme un reporter qui aurait « disjoncté ». Car c’est toujours la réalité qui me touche. Qu’elle soit restituée d’une manière brute, ou réinventée, réduite au passage d’une mouche, à un fait historique, c’est l’honnêteté du geste qui m’émeut. L’esprit derrière l’œil du photographe. Sa manière de vivre, sans doute aussi. Robert Frank est en ce sens, pour moi très important. Je pense souvent à lui, à ses images, au chemin sinueux de sa vie.
 
Amaury da Cunha 9
Extrait de la série « Après tout », 2012.
 
Amaury da Cunha 10
Extrait de la série « Après tout », 2012.
 
Amaury da Cunha 11
Extrait de la série « Après tout », 2012.

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Focus numérique – Votre prochain projet ?
 
Amaury da Cunha – Je travaille actuellement à une série qui s’appelle Incidences. Il s’agit d’images qui sont dans la continuité du précédent travail, Après tout. Difficile de mettre sur le plan du langage ce qui cherche à s’en échapper. Pour expliquer cette aventure avec une espérance de clarté, je dirais que ces photographies décrivent un monde dans lequel les choses se réduisent à de faibles événements. Un arbre se fatigue, un être se couche, un objet brille dans une lumière en voie d’extinction. Ce qui m’émeut, c’est l’ambiguïté de la fatigue : entre ressource et effondrement. L’un ne va pas sans l’autre. Aussi diverses soient-elles dans leurs sujets, je crois que mes images parlent de ça. Je travaille aussi sur un projet de livre avec un poète qui s’appelle Stéphane Bouquet. Il écrit, en ce moment, sur certaines de mes photographies qui représentent des corps absents, ou morcelés. Il cherche à retrouver l’histoire avant que la photographie ait brouillé les cartes. L’ouvrage devrait sortir en juin prochain.
 
> www.amaurydacunha.com
> www.saccades-images.blogspot.fr
 
Amaury da Cunha 12
Extrait de la série « Incidences », travail en cours.

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