This is not a map 23, Las Vegas par Ronan Guillou

Cette semaine, nous repartons sur les routes américaines, direction Las Vegas !

Avec Poetry Wanted, petite maison d'édition française dédiée à la photographie et fondée en 2013, Rémi Noël voulait donner, par une collaboration avec d'autres photographes, une lecture singulière des villes, territoires et espaces. Ici, il n'est pas question de tourisme, ni de route ou d'itinéraire.

Constituées d'une trentaine de visuels, ces cartographies photographiques (d'un pays, d'un état, d'une région ou d'une ville...) racontent un lieu par le biais d'une approche spécifique, proposant un voyage d'un autre ordre.

"This is not a map" est une collection hybride à mi-chemin entre le livre de photographies et la carte routière. Comme il est énoncé sur le site, ce sont "des cartes parfaitement inutiles qui célèbrent la rencontre d'un photographe et d'un lieu". Deux escales sont actuellement publiées : Texas et Las Vegas. Devraient suivre courant 2014 l'Écosse, vue par Marc Gouby, et le Japon par So Me.



Pour cette deuxième étape, arrêtons-nous dans le Nevada, au cœur du désert des Mojaves, à Las Vegas, sous l'œil attentif de Ronan Guillou.

Un regard inlassable et d'une grande humanité sur l'inépuisable terre américaine. Pour Ronan Guillou, la photographie n'est pas dans l'instantané mais faite d'instants d''attente, d'écoute et d'observation. Ce qui nous frappe dans ses images, c'est cette maîtrise dans la composition, et la grande précision dont Ronan Guillou fait preuve dans chacune de ses séries.

Entretien avec un photographe passionné qui a l'art de raconter les lieux qu'il parcourt.



Focus numérique : As-tu remarqué des connexions ou similitudes dans la manière d'aborder Las Vegas et les autres villes américaines que tu as déjà photographiées ? Est-ce que l'espace concret s'est superposé à l'espace imaginaire que tu avais à l'esprit ?

Ronan Guillou : Superposé, partiellement. J'avais fait connaissance de manière superficielle avec Las Vegas il y a quelques années, lors d'une escale routière. J'y suis revenu en avril dernier pour y séjourner plus longuement. Rester un mois dans un tel endroit donne assurément une autre perception que lors d'un bref passage.
"Sin City" est une ville récente, située à la pointe Sud de l'État du Nevada. Cette agglomération géante n'a pas de genre architectural précis, à la différence d'autres mégapoles américaines plus anciennes. Les attractions, casinos et gigantesques palaces du fameux "Strip" font l'identité architecturale de Las Vegas.
Sur le Strip, il y de la couleur, du kitsch, de la musique non-stop, des répliques de monuments de part et d'autres du boulevard. On y croise les personnages de la mythologie américaine tels Spiderman ou Elvis.
Johnny Tocco's, copyright Ronan Guillou
Johnny Tocco's © Ronan Guillou

La climatisation des casinos sans portes rafraîchit le trottoir où passe un flot humain permanent. On vient consommer, se divertir, se marier, s'émerveiller devant des spectacles grandioses, ou bien y faire des affaires. Capitale mondiale du jeu, première destination du tourisme américain, on y expérimente la démesure, la fête. L'énergie y est remarquable, l'atmosphère bruyante et bon enfant. Tout cela dans un petit périmètre qui s'étend jusqu'à downtown, la partie la plus ancienne du Strip.

En dehors de cette zone, la vaste ville m'évoque une immense cité dortoir traversée par d'interminables boulevards. La "ville qui ne s'arrête jamais de grandir" m'a paru hostile. Plantée au cœur du désert des Mojaves, le plus aride des USA, elle est écrasée de soleil. L'air y est sec. Les besoins de la ville en énergie sont forts. Autrefois oasis d'eau potable pour les voyageurs, Vegas est aujourd'hui victime de son développement économique et démographique. Surconsommée, l'eau est au cœur des enjeux. Et puis Vegas n'échappe pas à la règle, c'est une mégapole parmi d'autres, avec des contrastes sociaux et économiques marqués.

Comparée à d'autres villes, j'ai trouvé difficile de comprendre Las Vegas. L'âpreté de la vie sur place est palpable. Et puis une grosse galère technique est survenue, anéantissant ma première semaine de travail sur place. Au début je l'ai pris comme une malédiction et j'en ai voulu à Las Vegas !

Willy, copyright Ronan Guillou
Willy © Ronan Guillou

Focus numérique : Quand on regarde la carte Las Vegas, tu sembles avoir tourné le dos à ce que l'on s'attendrait de voir de Las Vegas, à savoir les néons, les casinos, le Strip, la vie nocturne débridée avec ce côté artificiel et démesuré. Ton regard exprime vraiment l'antithèse de ce que nous sommes habitués de voir, tu sembles nous dévoiler un autre visage de Sin City ?

Ronan Guillou : Ce qui m'intéressait était le "non-Vegas", celui que les visiteurs ne regardent pas. Avoir une vue alternative de cette ville, se pencher sur ce qu'il y a autour de cette immense usine à rêves était mon idée. Mais rechercher à honorer le "cliché" était important aussi ! J'ai donc arpenté longuement le Strip, fait quelques tentatives pour accéder à des fêtes privées en vue de documenter le "Las Vegas by night" ou comprendre l'expression "Sin City". Les portes ne se sont pas ouvertes aussi bien que je l'espérais de ce côté. "What happens in Vegas stays in Vegas!"

Unknown Artist, copyright Ronan Guillou
Unknown Artist © Ronan Guillou

Focus numérique : Tout comme Bryan Schutmaat, tu sembles être plus attiré par les gens de condition modeste, ou par les environnements "rugueux", économiquement défavorisés. Est-ce là ce qui te fait faire étape quelque part ?

Ronan Guillou : Je pense avoir une démarche de cet ordre-là, probablement due à ma propension à l'empathie pour les gens de classe modeste. Il y a aussi que je me sens proche de la population afro-américaine. La ségrégation et la discrimination sont des sujets qui me touchent, même si je n'utilise pas la photographie de manière aussi engagée que d'autres photographes. L'immensité du territoire américain donne l'impression que la survie est la préoccupation majeure de nombreux individus. C'est aspect qui m'interpelle aussi.

Mon travail est fait d'expériences humaines et d'observations sociologiques, certes, mais il répond parfois aussi à une quête purement formelle dans laquelle travailler à la composition et au cadre est un sujet un soi.

Checky, copyright Ronan Guillou
Checky © Ronan Guillou

Focus numérique : Tu n'es pas quelqu'un qui passe en coup de vent quelque part car je crois que tu aimes t'imprégner des lieux, des gens qui y habitent. Tu passes du temps avec eux. Pour cette série, était-ce différent ?

Ronan Guillou : Rester un certain temps dans un lieu est primordial pour s'en imprégner, mieux comprendre le sujet et se faire accepter des gens. Mais j'aime encore beaucoup faire de la route. Le road-trip, tellement associé à ce pays, est toujours aussi exaltant.

Quant aux rencontres, elles sont parfois plus difficiles que d'autres, mais je ne saurais attribuer cette difficulté spécifiquement à un lieu. Le hasard et l'intuition jouent un rôle important, et les rencontres dépendent aussi de ma propre disposition.

Making Plans, copyright Ronan Guillou
Making Plans © Ronan Guillou

Focus numérique : Peux-tu nous parler de ta collaboration avec Rémi Noël pour Poetry Wanted ?

Ronan Guillou : Que Poetry Wanted ait retenu mon travail pour son projet de cartes m'a vraiment enthousiasmé. La rencontre avec Rémi remonte à deux ans. Éditeur de Poetry Wanted, il est aussi l'auteur de la première carte du Texas. Celle-ci m'avait beaucoup intéressée, tant pour son format que pour les photographies que Rémi avaient faites du Texas. Lui et moi partageons cet intérêt pour l'Amérique, avec une écriture photographique très différente. Un travail que j'avais réalisé sur la ville de Baltimore avait retenu l'attention de Rémi pour la seconde carte. Son choix s'est finalement porté sur Las Vegas après que je lui ai présenté la série à mon retour.

Utiliser la carte routière pour présenter un territoire en images m'a paru être une idée très originale. Concept ludique, mais réfléchi, qui fait sens avec l'Amérique. Le lien entre la route et la photographie est ancré dans la culture iconographique américaine.

Les photographies de Las Vegas datent d'avril 2013. À peine un an plus tard, la carte existe. Voir son travail publié dans un délai si court est assez rare et ça fait plaisir. Et avec Rémi et le directeur artistique Olivier Verdon, nous nous somme bien entendus pour produire cet objet équilibré et bien fini. C'était une très belle collaboration, et je les remercie chaleureusement.

On the edge, copyright Ronan Guillou
On the edge © Ronan Guillou

Focus numérique : As-tu travaillé différemment pour cette série ? Utilises-tu toujours le même matériel, à savoir un moyen format ?

Ronan Guillou : Cette fois encore, je suis resté fidèle à mon Hasselblad, monté d'un 80 mm. Je travaille en argentique, avec des films fournis par Kodak qui me soutient dans mon travail depuis plusieurs années. Les problèmes techniques que j'évoquais tout à l'heure m'ont imposé d'utiliser pendant quelques jours un objectif auquel j'ai rarement recours.

Focus numérique : Parmi les clichés de cette série, y en a-t-il un qui retient plus ton attention ou qui est lié à un moment particulier ?

Ronan Guillou : Après une sélection resserrée, 33 photographies ont été retenues pour la carte. Chacune des images a son histoire et sa singularité. Je ne peux les hiérarchiser vraiment. Cela dit, j'ai en mémoire une rencontre avec Chad, pasteur de Little White Chapel, église historiquement réputée pour les mariages. Chad se pare d'une perruque et d'un costume d'Elvis Presley pour célébrer certains mariages. Je l'ai interviewé et photographié dans sa mini-loge alors qu'il se préparait. En se transformant dans cette pièce exiguë, il a pris la voix du King et a repris a capella une de ses chansons d'amour qu'il allait chanter pour unir de futurs mariés. J'étais bluffé. Pendant quelques petites minutes, j'étais face au King ! Pas de doute, j'étais bel et bien à Vegas !

Little White Chapel, copyright Ronan Guillou
Little White Chapel © Ronan Guillou

En mars prochain, la série Country Limit sera présentée en Suisse. Fin 2014, NextLevel Galerie (Paris) exposera mon projet intitulé Truth & Consequences, travail photographique qui associe documents sonores et écriture. Ce sujet propose une nouvelle approche de mon expérience américaine autour de l'étude d'une ville du Nouveau-Mexique.


This is not a map #23 – Las Vegas par Ronan Guillou
Du 23 janvier au 4 février, exposition chez Artazart de la série Las Vegas à l'occasion de la parution de ce second opus chez Poetry Wanted.

Librairie Artazart
83 quai de Valmy, Paris 10e.

> www.ronanguillou.com
> www.thisisnotamap.com


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