Le célèbre Oxford Dictionary l’a baptisé mot de l’année 2013 en plus de l’intégrer à sa mise à jour 2014, les médias ne cessent d’en parler : le « selfie » est le nouveau phénomène virtuel qui contamine tout le monde, y compris le pape François. Que Justin Bieber lance un réseau social pour que ses fans s’adonnent à cœur joie à la selfiemania, on peut comprendre. Mais que les plus grands dirigeants s’y mettent, y compris lors de l’hommage rendu à Nelson Mandela, et c’est toute la planète qui s’interroge.

Ça suffit les selfies !
Helle Thorning-Schmidt, Première Ministre du Danemark, s’immortalise lors de l’hommage à Nelson Mandela en compagnie de David Cameron et Barack Obama.

Plus qu’un portrait

Qu’on ne s’y méprenne pas, un selfie n’est pas un simple autoportrait. Pour être labellisé selfie, l’autoportrait doit être réalisé avec un appareil numérique simple, souvent en basse définition. Un smartphone ou un compact, ok, mais certainement pas un boîtier reflex ! Pourquoi ? Parce que la photo doit être connectée pour un partage immédiat sur les réseaux sociaux. Et surtout, parce qu’un selfie, ça doit aller vite. Vite fait, vite posté, vite « liké », vite oublié. Le summum du genre est atteint par l’application Snapchat qui conduit vos photos à s'autodétruire au bout de quelques secondes de visionnage.

Difficile de quantifier le nombre de pratiquants du selfie, mais les chiffres de la fin d’année révélaient que plus de 56 millions de photos assorties du tag #selfie avaient fleuri sur Instagram. Ajoutez à cela les selfies de Facebook, Snapchat ou ‘Shots of me’ et vous aurez le tournis.

Ça suffit les selfies !
Justin Bieber aime ses muscles et ça se voit.

 
L’emballement médiatique est devenu incontrôlable lorsque des célébrités s’y sont mises de façon assumée pour booster leur « com’ ». Nadine Morano en jogging ou Rihanna lascive, même combat. Se montrer pour exister. Contrairement à Scarlett Johansson, dont les selfies dénudés ont été piratés depuis son téléphone, les personnalités de tout bord ne se cachent plus pour se tirer le portrait elles-mêmes. Alors toute la presse et les webmagazines convoquent leurs spécialistes en sociologie, anthropologie, psychologie et même en art contemporain pour tenter de comprendre. Quelle mutation s’empare de notre société pour que même nos sérieux dirigeants éprouvent le besoin de s’immortaliser en compagnie de leurs confrères politiques, comme pour dire « j’y étais » ?

Le mythe de Narcisse version 2.0

Avant que les selfies n’envahissent la toile, certaines études s’inquiétaient déjà des conséquences des réseaux sociaux sur les utilisateurs les plus acharnés. Plusieurs études mettent en évidence la recrudescence des troubles du comportement chez ceux qui abusent de ce mode de communication virtuelle1. Hyperactivité, addiction voire dépression, mais surtout narcissisme forcené. Le mot « selfie » – dérivé de l’anglais « self », « soi » – annonce la couleur. On ne s’étonnera donc pas d’apprendre que la selfiemania démontre avant tout un rapport obsessionnel à son image, et à ce qu’elle renvoie aux autres.

Certes, il est toujours agréable de recevoir des photos de soi, et même les moins flatteuses finissent dans un dossier d’archives, pour « garder un souvenir ». Mais l’adepte du selfie ne veut plus s’en remettre aux autres pour constituer son album personnel. Non seulement il n’a besoin de personne pour se mitrailler du matin au soir, mais surtout il contrôle l’image qu’il veut de lui. Autoportraits en rafales et en toutes occasions permettent d’obtenir à coup sûr un portrait qui répond à ses attentes. Cela dénote un besoin de contrôler son image et, au-delà, la volonté de se constituer un moi idéalisé.
 
Ça suffit les selfies !
Lana Scolaro devenue célèbre après une photo de soirée tendancieuse prise en compagnie de Robin Thicke.

Au pays de l’autoportrait 2.0, on choisit exactement ce qu’on veut montrer de son physique et de son environnement. Car l’arrière-plan peut-être primordial, voire l’élément à scandale. Un bon selfie ne se prend pas chez grand-mère (sauf le jour de ses funérailles), mais plutôt dans la soirée la plus branchée du moment, ou au bras d’une célébrité. Il faut absolument interpeller les autres sur son incroyable quotidien. Sur les sites spécialisés, les selfie peuvent même se classer par thématique : regardez mes beaux cheveux, mes jolies fesses, mes incroyables abdos, mon magnifique dentier en or... Exit par contre le duck face, cette moue de canard qui se voulait sexy. Ça ne « buzze plus », sauf pour récolter les commentaires les plus méchants.

Ça suffit les selfies !
Ce selfie a été diffusé par la police de la ville d’Oakland (États-Unis) :
retrouvé sur un téléphone volé, il aurait été fait par l’auteur présumé du vol...
 
Surprenant par son apparente contradiction, le selfie égocentrique deviendrait une nouvelle forme de dialogue. Sur la toile, Twitter en tête, on n’échange plus des mots mais des photos. Chacun poste tour à tour sa trombine et converse à travers le lot de commentaires qu’elle provoque. Le problème étant que ce mode de communication tourne vite au dialogue de sourds, noyé dans le surenchérissement du « Moi je ». Les maniaques du selfie veulent qu’on les regarde, pas qu’on les aime pour ce qu’ils sont – principe un tantinet dangereux quand on pense aux ravages potentiels d’une crise d’adolescence mal digérée. Le jeune en mal de reconnaissance n’a pas de limites pour attirer l’œil. A-t-on besoin de rappeler que le Narcisse mythique se laissa dépérir à force de s’absorber dans la contemplation amoureuse de son propre reflet ?

Ça suffit les selfies !
Le selfie de mauvais goût : s’immortaliser devant une tentative de suicide.

Rien de bien neuf ?

Halte aux analyses alarmistes ! Ancêtre du selfie, l’autoportrait n’a pas attendu le XXIe siècle pour voir le jour. Et cette pratique n’inquiétait personne. Toutes les époques ont eu leurs adeptes de l’autoportrait, même si l’on retient plus facilement les plus prolixes en la matière. Il y a plus de cinq cents ans, l’Allemand Albrecht Dürer s’y adonnait déjà pour (entre autres) laisser à la postérité une représentation de sa personnalité. Au XVIIe siècle, Rembrandt pratiqua l’exercice plus d’une centaine de fois – on soupçonne le peintre, connu pour son physique disgracieux, d’avoir trouvé là un moyen de faire sa réclame en tant que portraitiste, tout en laissant un souvenir flatteur de sa personne.

Ça suffit les selfies !
Autoportrait à la fourrure par Albrecht Dürer, 1500.

En photographie, l’autoportrait apparaît dès l’invention du nouveau médium. Pionniers célèbres et anonymes utilisaient en effet les miroirs ou les déclencheurs souples pour s’immortaliser. Au XXe, la plasticienne photographe Cindy Sherman détourne le principe de l’autoportrait avec son œuvre conceptuelle dans laquelle elle est à la fois modèle et photographe. Jusque là, l’autoportrait se pense.

Contrepied d’un art de la mise en scène conçue par l’auteur lui-même, les cabines Photomaton automatisent l’autoportrait. En noir et blanc puis en couleur, elles rencontrent un succès populaire dans les années 1970. Au-delà des besoins de photos administratives, on s’en sert de plus en plus pour le plaisir de se tirer le portrait dans un décor minimaliste.

Ça suffit les selfies !
Autoportrait aux miroirs par Ilse Bing, 1931.

Mais alors, qu’est-ce que le selfie a de si phénoménal ? La réponse réside peut-être dans ce qu’il nous raconte de notre rapport au temps. Dans nos sociétés urbaines, on répète sans cesse que l’on n’a pas le temps. Mais le temps, c’est aussi ce que l’on décide d’en faire. Or on note une tendance générale à faire beaucoup plus de choses qui prennent beaucoup moins de temps. Dans cette accélération enivrante, il faut combler le moindre vide, et nos chers téléphones intelligents savent très bien remplir cette fonction. Pour une minute à tuer, il y a toujours une bonne application.

Se photographier avec son smartphone, une fois, dix fois, cent fois, ça ne coûte rien et c’est immédiat. C’est un acte gratuit en somme. Ils ne sont pas nombreux, ceux qui se sont photographiés plusieurs fois par jour, comme ça, spontanément, juste pour s’amuser. Parce que tout de même, ça prenait un peu de temps. Quant aux artistes photographes et peintres, chacun de leurs autoportraits nécessitait un délai de réalisation que le selfie actuel réduit à quelques minutes voire quelques secondes. Mais peut-être est-ce justement le temps de la réflexion qui a disparu.

Ici, il n’est plus question de découvrir ce que notre propre regard révèle de nous-mêmes. Comme le note Alain Korkos dans ses chroniques d’Arrêt sur Image, contrairement aux autoportraits énigmatiques de Vivian Maier2, on se fiche éperdument de connaître l’identité de la personne derrière le selfie. Tout simplement parce qu’il n’y a pas de construction de sens dans cette pratique. Le geste doit rester spontané. Un selfie n’a aucune pérennité au-delà du crédit momentané que lui accordent les « likes » obtenus sur la toile. Sans éluder la question d’une société malade d’égotisme, on peut davantage pointer le doigt vers un autre symptôme : l’absurde immédiateté. Plus besoin de prononcer un discours mémorable lors de l’hommage rendu à Nelson Mandela pour faire la une, il suffit d’un selfie entre Barack Obama et deux premiers ministres européens.

Ça suffit les selfies !
Autoportrait par Vivian Maier, non daté.

Rassurez-vous, la pratique du selfie à dose homéopathique n’a rien de malsain. Entre zapping et consumérisme, ce n’est qu’une nouvelle façon de s’amuser avec les technologies. Il y a bien longtemps sur les parois caverneuses, l’homme avait déjà l’idée de se représenter pour s’exprimer entre deux chasses au mammouth. Du balbutiement de la communication préhistorique aux nouvelles formes de dialogue postmoderne, la mise en image de soi s’est quelque peu accélérée. L’immense majorité des selfies n’est que brassage d’air et tombera rapidement dans l’oubli, certes.

Mais ce qui fait sourire, c’est qu’il y a déjà, ça et là, des créatifs qui s’approprient le procédé à leur manière. Le quotidien sud-africain The Cape Times vient d’ailleurs de sortir une campagne de pub en détournant des photos historiques en mode selfie. Autre exemple, le photographe russe Murad Osmann s’est inspiré du selfie pour sa série Follow Me, qui lui vaut désormais une renommée internationale. Comme quoi, si l’on se donne le temps d’y réfléchir, rien n’est absurde.
Ça suffit les selfies !
La campagne publicitaire du journal
The Cape Times : "Vous ne pourrez pas être plus proches de l'info".

Ça suffit les selfies !
Une photo de la série
Follow Me par Murad Osmann.

Les trucs à retenir pour faire son selfie

Ô toi, détenteur d’un smartphone ou compact de geek, n’as-tu jamais été tenté de te tirer le portrait à la sauvette et à bout de bras ? Et après, t’es-tu retrouvé à choisir, parmi les 24 autoportraits faits en rafale, le meilleur pour l’envoyer à tous tes amis virtuels ? Alors n’y allons pas par quatre chemins : tu es contaminé par le phénomène interplanétaire du selfie. Voici quelques conseils pour réussir vos selfies et « buzzer » sur la toile !

Avant tout, choisissez bien l’arrière-plan sur lequel poser. Trop lumineux, il risque de sous-exposer votre visage. Faites attention aux portes ouvertes et miroirs qui en ont trahi plus d’un, en révélant dans la pièce voisine le détail qui tue.

Ça suffit les selfies !
David Cameron s’endort au mariage de sa belle-sœur.
Détail, le paquet rouge sans surveillance, c’est la valise confidentielle du gouvernement.

Si vous utilisez un smartphone doté d’une seconde caméra frontale, sachez que celle-ci est souvent de moins bonne qualité que la caméra arrière. Donc pour obtenir un meilleur rendu des couleurs, qui plus est en basse lumière, il est préférable de cadrer sans voir l’écran. Faites alors un premier essai pour ajuster le cadrage.

Repérez la source de lumière, naturelle ou artificielle de manière à ne pas être en contre-jour ou se retrouver avec le bout du nez éclairé par un plafonnier. Oubliez le flash, dans la plupart des cas, il ne vous offrira qu’un teint blafard un tantinet mauvaise mine.

Tenez l’appareil à bout de bras en choisissant le meilleur angle. Si vous êtes trop près, l’objectif souvent grand angle a tendance à déformer et faire ressortir les bonnes joues ou le nez de caractère. Le mieux est de garder l’objectif à hauteur de votre regard pour ne pas vous retrouver le cou en arrière ou pire, avec un double menton.

Ça suffit les selfies !
Non vraiment, n’insistez pas sur le duck-face.

Évitez le fameux duck-face qui consiste à sourire avec la bouche en canard. Loin d’être sexy, il fait des ravages sur les bouches siliconées. De même, le regard blasé à la Madonna ou Rihanna ne fonctionne pas aussi bien quand on n’est pas une star internationale. Bref, ne vous prenez pas trop au sérieux. Et dans le doute, attendez quelques heures avant de poster un selfie d’une soirée trop arrosée, vous pourriez le regretter une fois sobre !
 
 
  • 1.  Cf. par exemple les travaux de Larry Rosen, Docteur en psychologie de l’Université d’État de Californie, et sa conférence : « Poke me, How Social Networks Can Both Help and Harm Our Kids » (sachant que sur cette question, on manque encore de recul : les analyses sont encore très débattues et les conclusions, souvent contradictoires).
  • 2.  Vivian Maier (1926-2009) est une photographe de rue qui pratiquait beaucoup l’autoportrait. L’œuvre de cette amatrice a été découverte par hasard après sa mort et a surpris par sa qualité. Ses autoportraits intrigants ont déclenché une véritable enquête pour découvrir son identité.
 
 
> Le Facebook d'Aurélie Coudière


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