Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage...

Qu’est-ce qui pousse un homme à partir huit ans sur les routes du monde ? Avec pour seul but de ramener les preuves que notre terre est belle et fragile ? Un constat qui n’est pas nouveau. Certains trouveront dans cet acharnement la mégalomanie de celui qui voyait toujours tout en grand. Permettez-moi de douter que cet excès de caractère soit seul moteur à provoquer les éléments. Sur les six continents. Pendant tant d’années.

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Femmes-plateaux, Afrique.
Les femmes mursi et surma sont les dernières femmes à plateaux au monde.
Village mursi de Dargui, dans le parc national de Mago, près de Jinka, Éthiopie, 2007.
© Sebastião Salgado

Pour saisir le profond humanisme qui habite le projet Genesis, il faut comprendre d’où vient Salgado. Photographe accompli et reconnu par ses pairs depuis plusieurs décennies, Sebastião Salgado a longtemps couvert les cruautés de notre monde moderne. En parallèle de quoi, avec sa compagne et collaboratrice Lélia Wanick Salgado, il s’est toujours engagé dans des actions de solidarité envers les peuples et les terres opprimées1. C’est d’ailleurs leur engagement politique qui les force à quitter la dictature brésilienne pour débarquer à Paris en 1969.

Trente-cinq ans plus tard, par un beau jour de 2004, le projet Genesis prend vie. Comme une réponse à toute cette douleur immortalisée dans ses clichés de presse, le couple Salgado décide de nous montrer la magie de notre vieille terre. Un projet d’une telle envergure ne peut survenir qu’avec la maturité de l’homme qui a vécu. Et pourtant, lorsqu’on s’intéresse au parcours du photographe, il semble tout autant être l’ultime réponse à ses émotions d’enfant. Celui-là même qui chevauchait gamin les terres agricoles de sa famille et suivait « ces longues transhumances, derrière des milliers de bœufs »2.

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Silhouettes indiennes, Amazonie et Pantanal.
Dans la région du Haut-Xingu, un groupe d’Indiens waura pêche dans le lac de Piyulaga près de son village.
Le bassin du Haut-Xingu abrite une population très diversifiée.
État du Mato grosso, Brésil, 2005. © Sebastião Salgado

Dans le livre De ma terre à la Terre3, on découvre l’enracinement profond de Salgado pour la nature sauvage. « J’ai des souvenirs de gosse merveilleux sur cette terre. Je jouais dans les grands espaces, il y avait de l’eau partout. Je nageais dans les ruisseaux remplis de caïmans - qui n’attaquent pas les hommes contrairement à ce que l’on croit parfois. (...) Mon enfance reste pour moi une période fabuleuse. J’en ai conservé un immense amour pour cette terre. »4

L’exposition Genesis a déjà parcouru plusieurs pays avant de s’installer à Paris, couronnée de succès. Elle n’est plus à présenter tant elle a fait parler d’elle dans l’ensemble des médias. Et depuis plus de deux mois, la file d’attente ne désemplit pas, les visiteurs continuent de se presser aux portes de la MEP. Les critiques sont dithyrambiques mais certaines voix, ça et là, accusent Salgado d’une vision gentiment colonialiste sur les tribus reculées quand on ne lui impute pas une certaine mièvrerie dans son regard photographique, trop propre, trop parfait.

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Éléphant, Afrique.
En Zambie, pourchassés par les braconniers, les éléphants ont peur des humains et des véhicules.
Dès qu’ils voient une voiture approcher, ils fuient pour se cacher dans le bush.
Parc national de Kafue, Zambie, 2010. © Sebastião Salgado

Alors oui, il y a quelque chose d’excessif dans cette multitude de tirages noir et blanc hyper-léchés. Les cadrages et les compositions sont implacables, qu’il s’agisse d’un éléphant dans la brousse ou d’un Papouasien Yali perché dans la végétation. Des sujets inaccessibles que Sebastião Salgado parvient à nous offrir dans des images simples : efficaces mais impressionnantes. Il y a une telle maîtrise de la lumière dans son indéfectible noir et blanc que l’on croirait des tableaux, patiemment réalisés dans un atelier. Ici le sourcil noir d’un Albatros, là les gouttelettes étincelantes sur la queue d’une baleine australe, tout semble dessiné à la plume. Les murs de végétation s’apparentent quant à eux à de véritables décors de studio. On en oublierait presque l’aventurier qui se cache derrière le photographe. En canoë, en montgolfière, en avion, à pied des jours entiers dans la jungle : rien ne l’arrête pour rapporter ses précieuses images. Le fruit d’une longue expérience de reporter - même s’il réfute le terme - qui, très jeune chez Gamma, sautait d’un avion à l’autre. Pour enchaîner ses missions loin de la France, il guettait à l’aéroport les voyageurs volontaires pour ramener ses pellicules à Paris. Cette boulimie de vie et de rencontres, c’est sa marque de fabrique. Aucune contrée, aucun isolement ne l’effraie. Car la terre est son monde. Aussi fait-il cet aveu : « Je n’ai pas réalisé ces reportages comme un zoologiste ou un journaliste, mais pour moi. Pour découvrir la planète. Et j’en ai retiré un énorme plaisir. »5

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Colorado, Terres du Nord.
Vue du confluent du Colorado et du Petit Colorado prise depuis le territoire Navajo.
Le parc national du grand Canyon débute juste après. Arizona, États-Unis, 2010. © Sebastião Salgado

Genesis, ce n’est pas le projet d’un photographe qui veut repousser ses limites. C’est celui d’un homme et d’une femme, qui ont vécu intensément depuis leurs plus vertes années. Qui ont aimé follement leur immense Brésil. Qui ont traversé le monde pour multiplier les rencontres. Qui ont conjugué l’amitié à l’engagement. Et cette myriade d’images n’est autre que la matérialisation du regard d’un enfant. L’enfant qui a longtemps observé ces contrées avant de les photographier. « Je suis né avec des images de ciels chargés où perce la lumière. Ces lumières sont entrées dans mes images. En fait, j ‘étais dans mes images avant de commencer à en faire. »

On en conviendra : grâce à une carrière auréolée de succès, il s’offre aujourd’hui les (grands) moyens de réaliser une Photographie de notre planète. Mais le gigantisme n’est pas là. Il réside davantage dans le fait que des foules entières, aux quatre coins du monde, accourent voir le résultat et s’arrachent les ouvrages6 de l’exposition.

Le message du couple Salgado est énoncé dès l’entrée : un cri d’alarme, pour sauver cette vieille terre, s’il est encore temps. Au premier abord, le désespoir d’une interpellation presque vaine dans une société trop pressée. Et puis, l’effet Genesis opère...

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Femmes, Amazonie et Pantanal.
Les femmes du village zo’é de Towari Ypy ont l’habitude de se teindre le corps avec un fruit rouge,
l’urucum ou roucou (bixa orellana), qui sert aussi à la cuisine. État de Pará, Brésil, 2009. © Sebastião Salgado

Il est en effet amusant de voir comment l’exposition absorbe les visiteurs. Au cœur du Marais parisien très branché, la Maison Européenne charrie ses tailleurs à talons et costumes chics. Smartphones encore à la main, ils profitent d’une pause déjeuner pour s’engouffrer dans la galerie, continuant bruyamment leur discussion dans la salle intitulée Sanctuaires. Contraste saisissant de l’homme moderne face aux tribus amazoniennes. Emmenés d’un continent à l’autre au gré des salles et des étages de la MEP, les visiteurs se laissent peu à peu envoûter. Chacun dérive à son rythme et choisit ses escales. Seulement voilà, c’est un long voyage, et l’on ressort repu au terme des quelques 250 photos visionnées.

Alors si l’on doit parler d’excès pour ce projet, c’est peut-être un excès de générosité. Mais qui semble appeler tout le monde à venir chercher sa part de rêve et d’aventure. Au-delà des débats esthétiques, peut-on reprocher à Ulysse de vouloir nous conter son Odyssée ? Merci donc, Monsieur Salgado, de nous rappeler que le monde est plus grand que notre pessimisme.

1 Instituto Terra est une ONG brésilienne fondée en 1998 par Lélia Deluiz Wanick Salgado et Sebastião Salgado. Elle s’occupe essentiellement de la reforestation et promeut la préservation de l’environnement grâce à son centre éducatif.
2 De ma terre à la Terre, Sebastião Salgado avec Isabelle Francq, Presses de la Renaissance, 2013, p 19.
3 De ma terre à la Terre, Sebastião Salgado avec Isabelle Francq, Editions Presses de la Renaissance, 2013.
4 Op. cit. p. 18.
5 Op. cit. p. 15.


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La grande exposition consacrée au projet Genesis de Salgado est encore visible à la Maison Européenne de la Photographie jusqu’au 5 janvier 2014.


Un magnifique ouvrage, publié aux éditions Taschen, est également disponible en plusieurs versions. La première, la plus abordable sur tout de même 520 pages dans un format 24,3 x 35,5 cm, est proposée au prix de 50 euros. La seconde, en deux volumes de 46,8 x 70 cm et en édition limitée (numéroté et signé par l'artiste) au prix de 3000 euros. Et enfin la dernière en édition de luxe, limitée à 100 exemplaires avec en plus un tirage argentique signé et supervisé par Salgado en personne.
 

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