À peine arrivé à Visa pour l’Image la semaine dernière, Éric Bouvet nous a consacré quelques instants pour parler de son nouveau travail sur le Burning Man.

De la chute du mur de Berlin ou la libération de Nelson Mandela aux conflits contemporains de ces trente dernières années, Eric Bouvet couvre notre planète qui « brûle » perpétuellement.
2012 a été l’année d’un virage à 180° dans le choix de ses reportages. Après un triptyque au sein de la communauté Rainbow Family, c’est à une plongée dans la folie douce du festival du Burning Man que nous invite Éric Bouvet. Ce festival où joie, liberté et paix sont les maîtres mots se déroule sur une semaine dans le désert du Nevada à la fin du mois d’août. D’une énergie explosive, où le négatif n’a pas sa place, cet événement hors-norme, surréaliste et pacifiste attire plus de 60 000 participants.
Récompensé par une dizaine de prix dont 2 Visas d’Or et 5 World Press Photo, c’est un homme "comme tout le monde" que nous rencontrons au Théâtre de l’Archipel, où est exposé son reportage.

portrait d'Eric Bouvet
Portrait d'Éric Bouvet
 
Focus numérique : Comme vous arrivez à l’instant à Perpignan, je ne vais pas vous demander vos impressions de cette édition de Visa ?
 
Éric Bouvet : Oui je viens d’arriver, mais fait extraordinaire, je viens de croiser Don McCullin – un dieu vivant ! Suis un bébé à côté ! Pour moi, c’est un père. Gilles Caron et Don McCullin sont ceux qui m’ont inspiré, poussé à choisir cette voie. C’est avec leurs images que le feu a brulé !
 
Focus numérique : Vous voulez dire que c’est parti de là ?
 
Éric Bouvet : Oui un peu, mais ce n’est pas parti de là, c’était enfoui certainement en moi depuis longtemps. En 1969, les premiers pas sur la Lune furent l'un des événements marquants de mon enfance. L’impact des images à la télévision, le fait historique ont imprégné ma mémoire d’enfant.
 
© Éric Bouvet
 
Focus numérique : Vous vous êtes lancé dans cette profession assez jeune, non ?
 
Éric Bouvet : Oui, j’avais 19 ans. À mes débuts, c’était Gamma (l’agence) à tout prix, puis j’y suis rentré très vite. C’était à la fin des années 1970, la guerre du Vietnam n’était pas loin, les photographes de cette agence m’ont fait "rêver" entre guillemets.
 
Focus numérique : En trente ans de carrière, y a-t-il une image que vous avez faite qui vous ait marquée plus que les autres ?
 
Éric Bouvet : Il y en a quelques-unes forcément, mais il faudrait pouvoir y réfléchir un peu. Certains événements, par exemple la première fois où je me suis rendu sur une famine en Somalie. Je suis arrivé le premier à Baidoa, qui était alors l’épicentre de cette famine, personne ne savait ce que c’était. Ce fut une claque ! J’en suis reparti sans faire d’image de ce que j’avais vu, c’était tout simplement impossible. C’est l’image que je n’aie pas faite qui me vient à l’esprit.
 
Focus numérique : À quoi pensez-vous quand vous déclenchez ?

Éric Bouvet : Je pense avant, pendant et après. C’est le boulot du photographe. Cela prend du temps de faire une photo. C’est très rare que cela se passe instinctivement, on attend qu’elle se construise, ou alors la construction est faite et coup de chance, on est là ! Construire une photo prend du temps, construire une histoire en prend d’autant plus. Il y a ce besoin de cohérence et d’équilibre entre les photos, ce savant mélange de portraits, de scènes plus larges, d’images d’ambiance.
 
© Éric Bouvet
 
Focus numérique : Le reportage Burning Man est aux antipodes de ce que vous faites habituellement. Pourquoi ce changement de terrain, ce virage photographique ?
 
Éric Bouvet : En 2011, cela faisait trente ans que je couvrais des conflits. Mon expérience en Libye a été extrêmement dure et les décès de Tim Hetherington et de Rémi Ochlik, deux confrères que j’appréciais beaucoup, m’ont fait prendre conscience qu’il fallait faire un break ! Comme un contrepied à 2011, j’ai décidé que 2012 serait une belle année pour moi. Et ce fut effectivement le cas, professionnellement et humainement. Par contre, cela ne m’empêchera pas de retourner sur un conflit si on me donne une commande, mais pas comme je le faisais avant, à courir sur les lignes de front. D’ailleurs, je n’ai plus de jambes et de deux, il y a plein de jeunes qui font cela mieux que moi.
Le problème avec ce boulot, c’est que j’ai tout vécu tout seul, les moments extraordinaires à partager comme les moments de folie pure. Donc, c’est bien qu’il y ait des expositions, je suis amusé de voir les gens venir voir les photos, leurs réactions. Cela fait très plaisir !
 
© Éric Bouvet

Focus numérique : Visa pour l’Image permet au moins une fois par an de vous retrouver, finalement ?
 
Éric Bouvet : Oui, c’est la grand-messe ! C’est un endroit qui se mérite, car Jean-François Leroy le porte et le tient depuis 25 ans. C’est pratiquement le seul endroit où l’on puisse voir autant d’expositions. Il y a évidemment Arles, dans un autre registre. Pour le photojournalisme, autant d’expos, de rencontres, de projections permet de montrer au public l’intégralité, en tout cas une bonne partie des reportages, contrairement à leur parution dans la presse où seulement quelques images sont publiées. Donc bravo à Visa pour l’Image !
 
Focus numérique : Burning Man est un peu la soupape de joie de cette édition ?
 
Éric Bouvet : Je reçois beaucoup de retours positifs, comme quoi mon reportage fait un bien fou. Par contre il ne faut pas oublier que ce n’est que du fun, ce n’est pas la vraie vie ! Il faut aller voir le reste des expos, le plus important y est à voir. Moi je ne propose qu’un bol d’air ! J’en ai d’ailleurs eu besoin moi-même !
 
© Éric Bouvet
 
Focus numérique : Quel matériel avez-vous utilisé pour affronter le désert du Nevada ?
 
Éric Bouvet : J’avais emporté avec moi, une chambre 4x5 que j’ai dû laisser dans le camion en raison d’une tempête de sable qui a duré quelques jours. J’ai utilisé deux Fujifilm X-Pro1 qui sont maniables, performants et très résistants aux conditions un peu extrêmes.
 
Focus numérique : Sans rentrer dans le débat, comment voyez-vous l’avenir du photojournalisme ?
 
Éric Bouvet : N’étant pas devin, je ne le sais pas. Par contre il faut que les gens sachent qu’être photoreporter, c’est un vrai métier. Ce n'est pas parce que l'on a un appareil numérique qui fait les images techniquement parfaitement que l'on devient photographe du jour au lendemain. Il faut un regard, un angle de vue sur l’histoire en cours, mais également un engagement mental et physique, car il faut pouvoir tenir sur place pendant un mois, à mal dormir et mal manger, où tout est compliqué et dangereux. On entend beaucoup que le photojournalisme est mort. Au contraire, quand on vient à Visa pour l’image, la preuve est là devant nous ! De plus, il n’y a jamais eu autant de photographes. Tant mieux, cette jeune génération nous a apporté une autre approche, une autre patte avec un autre savoir faire. La photo bouge, évolue, alors à ceux qui disent que le photojournalisme est mort : nous sommes bien là, vivants et motivés !
 
 
> www.ericbouvet.com
 

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