Lauréate des Nuits photographiques 2013, Sophie Mei Dalby, jeune photographe de 31 ans, nous invite à une conversation autour de son travail primé Reburrus.

Reburrus – en latin « hérissé, ébouriffé » – est le film photographique d’une artiste à l’esprit à rebours, loin des conventions. Il y est question de lenteur, comme si le temps semblait suspendu ; le spectateur doit se rendre attentif, concentré pour observer le frémissement de ces animaux à l’immobilité trompeuse. Par de longs plans fixes, ce face à face silencieux mais non moins dénué de sens avec l’animal nous interpelle quant à sa condition subie et infligée par l’homme.

En 7 minutes, ce bestiaire contemporain est comme la chronique d’une disparition annoncée. Comme l’écrit John Berger : « Les zoos modernes sont l’épitaphe d’une relation aussi vieille que l’homme lui-même. »

REBURRUS from sophie mei dalby on Vimeo.

Focus numérique : Félicitations, tout d’abord Sophie ! Pourquoi avoir participé à ce festival ?

Sophie Mei Dalby : L’année dernière, l’un de mes amis avait participé aux Nuits Photographiques, et m’avait invitée à découvrir ce tout jeune festival que je ne connaissais pas. Je trouvais que mon film Reburrus correspondait parfaitement à la ligne des Nuits et j’avais dans l’idée d’y participer cette année.
Or j’avais complètement oublié entre-temps et là, coup de bol ils avaient décalé la date limite des appels à candidature ! Sinon je n’aurais pu y participer : un signe !

Donc, je suis très heureuse et flattée, car le jury était constitué de professionnels du milieu de l’image, et d’être ainsi reconnue par ses « pairs », c’est assez flatteur, surtout quand c’est la première fois. Car oui, en général, j’arrive deuxième !




Focus numérique : Ce film Reburrus, vous l’avez fait pour le festival ou il était déjà créé ?

Sophie Mei Dalby : C’est un travail que j’ai fait dans le cadre de mon diplôme dans une école d’art en Suisse, l’ECAL. La Nuit de l’Image organisée par le musée de l’Élysée à Lausanne travaille beaucoup avec l’école, mon film avait été sélectionné pour une des Nuits. En 2012, j’ai participé au festival « Hors Pistes, un autre mouvement des images » sur l'Animal au Centre Pompidou. Après, il y a eu aussi ma sélection pour une exposition, Rencontrer l’animal au Grand T à Nantes ; le curator de cette exposition était le conservateur en chef du musée de la Chasse à Paris.

On me demande pourquoi je ne fais pas d’autres films. Question à laquelle je n’ai pas trop de réponses à donner. Je veux toujours travailler autour des animaux, c’est quelque chose qui m’obsède depuis très longtemps. Mon travail artistique est lié à la nature, à la disparition, la mélancolie, la mort, mais en me focalisant sur les animaux au fur et à mesure. Avec ce film, j’ai parlé de beaucoup de choses, donc quoi faire après, de mieux, de différent ! En ce moment, je passe mon énergie à le faire voir, reconnaître ; les relais, les liens commencent à se faire, pas mal de communications autour, c’est encourageant !



Focus numérique : Un autre projet à l’esprit ?

Sophie Mei Dalby : J’aimerais travailler pour une commande, en relation évidemment avec la nature. Faire une résidence, un workshop, j’aime les contextes assez fermés où on nous donne une deadline pour produire. Ou éventuellement, trouver un mécène ! À bon entendeur !

Pour mon prochain projet, je souhaiterais travailler exactement à l’opposé de Reburrus, à savoir les animaux qui envahissent les villes, sous-entendu les villes qui envahissent les forêts. Dans mon travail, je traite de l’état d’urgence de la condition animale, comme d’un compte à rebours avec une issue fatale proche, inexorable. Une journaliste de Libération parlait de mon film comme l’annonce d’une catastrophe écologique. Donc, mon prochain film pourrait être le miroir de ce constat. Par contre il me faudra beaucoup de moyens financiers pour me déplacer à l’étranger, contrairement à Reburrus où tout a été tourné dans un zoo à Zurich.

J’ai également envie de me pencher sur les zoos des pays sous-développés comme en Afrique, après avoir fait le tour de ceux des pays riches.

Pourquoi ce sujet-là, de l’animal ? Certains diront que c’est un peu facile, mais c’est tellement le miroir de l’humanité, notre miroir, même si en même temps on ne comprend pas toujours l’animal. Je déteste l’anthropomorphisme, simplement parce que je ne comprends pas que l’on puisse essayer de calquer la moindre émotion humaine sur un animal.



Mais qu’est-ce regarder un animal ? Et donc tenter de comprendre si eux nous regardaient ? Le principe de mon film c’est un peu ça : on est en face à face. Le singe nous regarde droit, le marabout également...

J’aimerais également faire un film en Chine, sur les animaux dans les zoos. Puisque la Chine est une dictature, le statut animal a deux côtés. D’un côté, l’animal comme le panda, dans son hôtel 4 étoiles pour les touristes, et de l’autre les zoos où c’est juste l’horreur, des vraies cages, sans décor, en béton, où les animaux sont enfermés dans les excréments... Pour les Chinois qui connaissent ce traitement politique et idéologique, cela ne doit pas les choquer, car cela se rapproche de leur condition. Cela ne révèle pas la même violence que pour nous, Occidentaux. Ce que l’on inflige aux animaux, c’est en quelque sorte une autodestruction de l’être humain. Ces animaux savent qu’ils sont bloqués là et qu’ils tournent en rond, du coup ils ne tournent même plus d’ailleurs !

Tout le monde me presse pour faire un nouveau film. Comme vous le voyez, ce ne sont pas les idées qui manquent, c’est la réalisation et la mise en œuvre qui posent problème par leur coût.



Focus numérique : Pouvez-vous nous parler de Reburrus ?

Sophie Mei Dalby : Reburrus est ma carte de visite, c’est ce qui représente le mieux mon travail, c’est mon film préféré. J’ai réalisé d’autres films avant, notamment des fictions, sur l’adolescence hard-core, sur la vieillesse, la mort. Mon objectif serait de continuer à le montrer à des festivals, à me faire connaître par et avec lui. Il est représentatif de la définition de mon regard. Cela fait deux ans que je le porte et les choses commencent à s’accélérer !

La genèse de ce film pour mon diplôme est une question de coût. Ne voulant pas faire de photographies, car les tirages sont trop onéreux, et ne travaillant pas en numérique, j’ai eu l’idée d’un film. Mon père m’a dit à l’époque : « Il n’y a pas besoin de moyens importants pour avoir une bonne idée. »



Techniquement, le son de ce film a une place prépondérante. On est guidé par le son, il donne la notion du temps, même s’il semble imperceptible, tout comme le mouvement d’ailleurs. Il y a à un moment donné comme une espèce de clap qui rythme le temps, l’espace – le moment pour moi le plus fort du film, celui où les pingouins apparaissent.

Lors de mes venues dans le zoo, je faisais des prises de son, mais impossible d’utiliser quoi que ce soit, trop de bruits parasites. Par contre, j’avais entendu près d’une lionne une ventilation, comme un bruit industriel qui fonctionnait bien, totalement en rupture avec le milieu animal. La veille de mon diplôme, je n’avais pas de son. Dans ma coloc, un frigidaire de boîte de nuit émettant un son tel que l’on était obligé de le mettre au milieu du salon ! J’ai laissé tourné un zoom à l’intérieur pendant une demi-heure. C’était le son que je cherchais, comme une fulgurance d’évidence.



Focus numérique : Quel matériel utilisez-vous ?

Sophie Mei Dalby : Je travaille habituellement en argentique et en moyen format, avec un Mamiya RB. J'utilise aussi des boîtiers numérique dont un Canon 5D utilisé pour Reburrus et maintenant le Nikon D600 gagné grâce aux Nuits Photographiques.



Focus numérique : Comment est venue la photographie dans votre vie ?

Sophie Mei Dalby : C’est venu de mon père, qui est dessinateur et faisait beaucoup de photos ; il possédait beaucoup d’appareils argentiques. Pour mes 12 ans, il m’offre son Pentax, me laissant libre de son utilisation, sans aucune contrainte ni règle de précaution. Donc beaucoup de photos de famille, de vacances, jusqu’à la confection d’albums. Aller chercher les tirages était à chaque fois, pour moi, Noël ! C’est bête à dire, mais depuis toujours, la photo est dans ma vie. Je dessinais énormément, les deux étaient liés dans ma tête.

Quand je dessinais, j’étais obsédée par les perspectives et quand je prenais des photos, j’apprenais à regarder à plat la 3D pour apprendre à dessiner. À la fac, l’option cinéma m’a permis d’acquérir un œil, une acuité visuelle. J’ai réalisé un film sur ma grand-mère qui a beaucoup plu à mon prof de cinéma, qui m’a conseillé de faire la Femis.

J’ai passé toutes les étapes du concours d’entrée jusqu’au dernier filtre où, acte manqué, je ne me suis pas réveillée le jour J ! Donc pas de Femis, mais l’ECAL. Entretemps, passage chez Blast, grosse claque avec la découverte du travail d’Harmony Korine avec son film Gummo... La photo c’est un chemin de vie parsemé de rencontres, qui changent la donne.




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