Rencontre avec Simone Klein, directrice du département Photographie Europe de Sotheby’s. Née en Allemagne, cette experte en photographie et art moderne nous fait partager son point de vue et nous donne quelques clés pour comprendre le marché de la photographie.

Simone Klein © Laurence Jarrousse


Focus numérique : Depuis quand existe le département Photographies chez Sotheby’s France ?

Simone Klein : Le département photographie de Sotheby’s existe depuis 1971, c’est le premier département photographie qui a été créé au niveau international. Cela a vraiment commencé là, à Londres et depuis 2008, la section Photographie de Sotheby’s organise des ventes à Paris deux fois par an.
La raison principale de ce transfert est le grand succès des ventes de novembre pendant Paris Photo. Nous nous sommes rendus compte qu’il n’était pas nécessaire alors, de séparer Londres et Paris pour la photographie. Mais Sotheby’s continue d’organiser des ventes Photo à New York étant donné que le marché est très fort là-bas pour ce médium.


Focus numérique : Vous êtes la directrice de ce département Europe, en quoi consiste ce poste ?

Simone Klein : Oh ! J’ai la responsabilité des ventes pour la photographie en Europe. Cela implique beaucoup de choses. Du "business getting", c’est-à-dire la première étape où les photographies sont confiées à Sotheby’s pour la vente. C’est aussi le contact avec les clients, la sélection des œuvres, les recherches sur les œuvres, les estimations, la rédaction et la mise en page du catalogue, la mise en place de l’exposition et entretemps le champ principal est la communication vers les clients, vendeurs et acheteurs. Sans oublier l’expertise.

Vente du 29 mai 2013 © Sotheby's / Art Digital Studio


Focus numérique : Comment se porte le marché de la photographie en France malgré la crise ? Est-ce que la vente du mercredi 29 mai a été aussi concluante que celle de l’automne dernier ?

Simone Klein : le marché de la photographie en France est assez sain et stable. Le résultat de notre dernière vente en mai a été mixte, cela a été plus difficile pour la photographie XIXe. C’est un marché qui se montre en ce moment plutôt restreint et très sélectif, avec peu de collectionneurs et protagonistes. Pour cette vente, les daguerréotypes algériens ont été une réelle découverte historique par la rareté de ce genre de photos et ont été achetés par des collectionneurs étrangers et deux musées français.

Ensuite pour les photographies modernes et contemporaines, en particulier, certains sujets comme la photographie de « mode » et les œuvres très contemporaines, là cela s’élargit de façon empirique ! Devenant ainsi le marché en poupe, mais en étant toujours très sélectif. La photographie est un médium plus facile d’accès que d’autres, mais il faut savoir bien choisir pour sa collection.

D’un point de vue général, il y a souvent beaucoup d’effervescence autour des ventes de novembre. L’enthousiasme autour de Paris Photo joue un rôle primordial. À ce moment-là, tout le monde de la photographie est présent à Paris. En novembre, Sotheby’s propose une sélection de photographies d’une extrême exigence avec des ventes qui n’excèdent pas 130 lots, composées essentiellement de pièces rares avec un axe sur les vintages des années 20, 30 ou 40.


Untitled © Richard Misrach / Sotheby's, Art Digital Studio


Focus numérique : On a vu ces dernières années des photos atteindre des prix de vente spectaculaires, par exemple la photo Rhein II d’Andreas Gursky qui s’est envolée pour la modique somme de 4,3 millions de dollars. Est-ce les ventes qui génèrent la côte des artistes ?


Simone Klein : Oui, très souvent. Les ventes sont publiques et très médiatisées. Les résultats sont connus rapidement, partout. Il y a un aspect psychologique dans les ventes. Par exemple, dans la dernière vente, la photographie « Orchidées » de Laure Albin Guillot datée de 1927 était estimée à 4000 € et s’est vendue pour 30 000 €. À partir d’un des plus beaux sujets dans l’art, la nature morte, l’artiste a fait ce tirage sur fond or selon un procédé dont l’entreprise Fresson avait le brevet, d’une très grande rareté. La côte de Laure Albin Guillot avec cette vente a connu un nouveau palier.

Vente du 29 mai 2013 © Sotheby's / Art Digital Studio


Focus numérique : Il semblerait que les estimations soient, en général assez loin du prix d’adjudication. Comment s’effectuent les estimations ? Et qui les établit ?


Simone Klein : Une estimation est établie en fonction des résultats des ventes actuelles pour des oeuvres semblables. Pour la photographie éditée, c’est relativement simple, car on peut s’appuyer en général sur des résultats récents. Mais il est très important de toujours contrôler la qualité du tirage ainsi que son état de conservation.

Pour tout ce qui est « vintage », à tirage extrêmement limité, il est primordial de faire des recherches sur l’oeuvre, sa provenance et la spécificité de sa technique. On est ici dans le champ de l‘ « expertise » proprement dite. Après c’est la vente qui décide. Si l’on fait une estimation raisonnable, cela suscite de l’intérêt et produit une vente attractive. Au final, c’est toujours le marché qui décide !


Focus numérique : La vente du 29 mai a-t-elle marqué des tendances dans les façons d’acheter ?

Simone Klein : Oui, la tendance principale est un achat très sélectif d’une haute exigence. Mais il y a aussi , et heureusement, les coups de cœur !


Focus numérique : Christie’s et Sotheby’s organisent deux ventes annuelles prestigieuses au sein des deux maisons. Y a-t-il une complémentarité dans vos ventes respectives ?

Simone Klein : Non, aucune complémentarité, nous sommes vraiment en compétition totale. Mais cela donne du piment !

Orchidées, 1927 © Laure Albin-Guillot / Sotheby's, Art Digital Studio
 
Focus numérique : La photographie est un art multiple, était considérée dans les années 80 comme un art mineur. Comment son statut a pu changer en 3 décennies?

Simone Klein : Le marché de la photographie en Europe est jeune, cela a commencé dans les années 70, aux États-Unis un peu plus tôt. Les débuts ont été marqués par la photographie historique, la photo en noir & blanc de petit format. Mais cela a évolué dans les années 90 avec l’arrivée des grands formats en couleurs, notamment avec l’École de Düsseldorf qui faisait produire des formats très spectaculaires au sein du laboratoire Grieger.
Cela a amorcé le marché de la photographie contemporaine avec les éditions très clairement limitées.
Du fait de la multiplicité de cet art, ce serait contre-productif s’il y avait une trop grande production. La restreindre permet de garantir cette rareté qui est le phénomène du marché de la photographie contemporaine.
 

Focus numérique : Avez-vous eu un coup de cœur de la vente qui s’est achevée cette semaine ?

Simone Klein : Oui ! En fait il y en a eu plusieurs ! Le plus fort pour moi était la photographie de Günther Förg « Esplanade Bau » du lot 213, aux dimensions impressionnantes. Il est un artiste-peintre qui travaille aussi avec le médium de la photographie, tout en conservant l’esthétisme de son œuvre picturale. Je ne sais pas s’il détruit ses négatifs ou fichiers, mais il n’envisage sa photographie qu’à un seul tirage, donc unique, produisant une image une seule fois comme il le fait avec ses tableaux. Cette photographie est extraordinaire, abstraite tout en étant naturaliste, aux nuances très subtiles. Il y a une très grande émotion qui se dégage de cette photographie quand on est face à elle.

Esplanade Bau, 1997 © Günther Förg / Sotheby's, Art Digital Studio


Focus numérique : Quel conseil pourriez-vous donner à un jeune collectionneur ou à un acheteur débutant ?

Simone Klein : Plusieurs conseils sont nécessaires en fait. Si l’on veut commencer une collection, il est important de trouver un thème. Cela peut être un sujet précis par exemple le nu, la mode, la nature morte ou le paysage, ou bien une technique, une esthétique ou une époque comme le daguerréotype, le pictorialisme ou le calotype britannique, peu importe, mais il est préférable d’avoir une ligne directrice à l’esprit.

Après il faut apprendre à voir, auprès des galeristes,des expos, assister aux conférences, et à Paris, nous n’en manquons pas sur la photographie, parler avec les photographes, échanger avec d’autres collectionneurs. Visiter les expositions préalables aux ventes aux enchères, partout... car là on peut prendre les pièces en main, les voir de très près, les voir décadrées, c’est là aussi que l’on apprend les techniques spécifiques des tirages.
Bien sûr, lire les différentes histoires de la photographie et comprendre la position de la photographie par rapport à l’art.

La base est de s’éduquer visuellement, apprendre est fondamental. Quelque chose d’évident, mais il est important de souligner le fait d’acheter des pièces autorisées, c’est-à-dire des photographies signées ou bien avec certificat. Et se laisser guider par son goût et ses coups de cœur.

www.sothebys.com

Ken, Lydia and Tyler © Robert Mapplethorpe / Sotheby's, Art Digital Studio



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