Ça y est, elle est là depuis quelques semaines après avoir joué l’Arlésienne pendant presque un an. Nous l’avons eu en test. Plutôt que de comparer son capteur avec d’autres caméras, nous nous sommes focalisés sur ce que la Black Magic Cinema Camera (BMCC) apporte. Nul doute qu’il s’agit d’une petite révolution qui ne trouve pas encore d’équivalent dans cette gamme de prix.

Blackmagic Cinema camera test review avis

En juin 2012, ils étaient nombreux à se damner pour avoir cette caméra en premier. Las, suite à des problèmes techniques sur la chaîne de production, la BMCC s’est faite attendre jusqu’à maintenant. Malgré ces aléas, le constructeur compte bien enfoncer le clou puisqu’il a annoncé deux nouveaux modèles pour l’été : la Pocket Cinema Camera et la Production Cinema 4K. Car l’engouement est bien là. Car la BMCC est unique, y compris un an après son annonce.

Résumons. La BMCC, c’est une « boîte » qui embarque un capteur de 16x9 mm environ et qui est surtout capable d’enregistrer en RAW 2,5K sur un SSD amovible. À l’heure de la rédaction de cet article, elle ne coûte que 2355 euros… Soit le prix d’un petit caméscope professionnel ou d’un DSLR haut de gamme.

Et c’est précisément ce rapport enregistrement en RAW/Prix qui a attisé toutes les convoitises. Pour un montant inférieur à celui d’un 5D Mark III, on a la possibilité de rentrer dans le club très fermé des caméras de type RED ou Arri Alexa, c'est-à-dire tous les appareils qui vont permettre un « développement numérique » des films, laissant ainsi place à tous les étalonnages, et à toutes les modifications possibles en post-production. Le « développement numérique » et la possibilité de tirer partie d’une dynamique annoncée de 13 diaphs, voilà la promesse. Cependant, ne nous méprenons pas. La BMCC sortie du carton est pleine de défauts, ou plus précisément de manquements qu’il faudra corriger avec de l’équipement supplémentaire et par l’apprentissage de l’étalonnage. La BMCC est donc un appareil qui n’est ni là pour concurrencer directement les DSLR (dont l’image est exploitable après tournage), ni les caméscopes professionnels (dont la productivité est le maître-mot), mais bel et bien pour chasser sur les terres de la RED et se positionner comme un très bon ticket d’entrée vers le monde de la fiction.

Découverte : entre excitation, déception et apprentissage

Pour appréhender le potentiel de la machine, il va falloir franchir plusieurs étapes qui alternent entre joie, déception, apprentissage et enfin maîtrise des limites de l’appareil.

Blackmagic Cinema camera test review avis vue de dos interface

Au déballage, on découvre le « cube » (très bien construit), on le charge sur secteur le temps de bien vérifier que la batterie n’est pas amovible. Une fois l’excitation passée, on monte un objectif Canon (notre modèle de test est en monture EF). La BMCC est une sorte d’iPad en termes d’interface avec le bénéfice de la facilité du tactile et la pauvreté presque crasse des réglages : la balances des blancs ne passe que par des pas prédéterminés et trop peu nombreux, ce qui donne parfois des résultats catastrophiques si la lumière est mixte.

Blackmagic Cinema camera test review avis balance des blancs

Il n’existe pas de mesure ponctuelle manuelle. Il en est de même pour la lumière. Le réglage de l’ouverture ne marche qu’avec quelques objectifs compatibles, sinon, vous devrez utiliser une optique à iris manuel. Et surtout il faut un filtre neutre variable pour pouvoir conserver une faible profondeur de champ et faire des films 5D-Like (et conserver ainsi une grande ouverture). Car le capteur de la BMCC est en fait légèrement plus petit que celui d’un GH2.



On passera donc aussi sur les prises audio exotiques (Jack et non pas XLR), le fait qu’il n’est pas possible d’alimenter le micro en 48V (Phantom). Bref, c’est un peu la désillusion pour le profane. Et ce d’autant qu’il apparaît nettement plus judicieux de choisir le modèle micro-4/3 (MFT) pour ses optiques calculées pour le capteur contrairement au modèle EF avec lequel on ne travaille que sur la partie centrale du caillou et surtout sur lequel le crop-factor (rapport de cadrage par rapport au 35mm) est de 2,3x. Autrement dit, une optique de 28 mm donne en fait un bon 64 mm en équivalent 24x36. Pour les plans larges, il faut monter un très grand angle (un Tokina 11-16 mm par exemple). Enfin côté batterie, nous dirons qu’en fait, celle qui est embarquée est une batterie de secours qui tient environ 1h30 et dont les indications à l’écran sont assez folkloriques (on tombe très vite à 25 % avant de redouter la coupure).



Bref, on l’aura compris, la BMCC est à équiper entièrement avant de pouvoir vraiment exploiter son potentiel. Exactement comme on le faisait au début de l’ère des DSLR en vidéo. Il vous faudra dans l’ordre, une cage/crosse d’épaule pour y fixer tout le nécessaire et embarquer une vraie batterie interchangeable (Gold ou V-Mount), un filtre neutre variable, des optiques de qualité, un boîtier convertisseur pour le son (XLR vers jack avec alimentation) et éventuellement tout le tintouin Follow-focus, moniteur de retour… Quoique contrairement aux DSLR, la BMCC dispose d’un bon et large écran tactile, mais il est bien trop réfléchissant en extérieur, malgré la casquette fournie. Malgré tout, on a droit au SDI en sortie pour y connecter un vrai moniteur de terrain. Étant donné le prix de la caméra et en y ajoutant absolument tout le nécessaire, on reste dans une fourchette de prix redoutablement inférieure à la concurrence.

Apprendre à tourner en Flat

Au tournage, il faut aussi tout réapprendre quand on est habitué aux modèles traditionnels. Le but n’est en effet pas de shooter une image fidèle à la réalité, mais plutôt d’enregistrer une scène comportant le plus de détails possibles. Autrement dit, de tourner en « flat » (image plate, peu contrastée car elle conservera un maximum d’informations dans les ombres et les blancs). On passera donc en courbe « Cinema » dans les réglages (versus la courbe Video qui n’a pour nous que peu d’intérêt). Et on lance l’enregistrement en RAW 2,5K, ce qui donnera un peu moins d’une heure de film sur le SSD de 240 Go fourni pour le test. En effet, la BMCC n’enregistre que sur SSD (ce qui n’est pas un mal). Le problème c’est que la seule interface disponible pour le déchargement est le Thunderbolt , encore très rare sur les PC. La combine consiste donc à passer au firmware 1.2 de la BMCC, de connecter le SSD sur un dock USB 3.0 avec un PC et de le formater en ExFAT (compatible Mac, PC et avec la caméra depuis ce firmware). On peut ainsi décharger les images sur les deux plateformes. Une fois cet écueil franchi, il faut se familiariser avec le tactile et tenter de tourner cette image plate.

La mise au point n’est pas problématique grâce à la taille de l’écran qui dispose d’un picking correct et d’une fonction de zoom en tapant deux fois du doigt sur l’écran. En revanche, la balance des blancs ou l’exposition sont une gageure sans accessoire. Nous avons dû attendre le passage de nuages sur la Bibliothèque Nationale sous peine de tout brûler malgré une sensibilité descendue au plus bas et une vitesse élevée. Malgré tout, quand tout est blanc, il nous semblait difficile d’imaginer enregistrer des informations. Nous verrons plus tard que nous avions tort : le capteur saisit des éléments qui semblent invisibles à l’écran.

l’image brute sans traitement

Même image après traitement dans Camera RAW  :

> Télécharger les fichiers brut DNG (attention, celui-ci représente pas moins de 500 Go compressé soit 1 Go décompressé soit à peine 6 secondes de vidéo...Quand on vous dit que le flux vidéo en Raw c'est du lourd !)

Cependant, ce bilan tournage montre que oui, on peut se servir de la machine en équipe réduite, à condition de l’équiper, mais qu’évidemment, la BMCC n’est en aucun cas une machine de reportage solo. Par rapport à un DSLR, elle est, en un sens, plus « facile » de par son écran tactile et bien plus complexe à cause de son encombrement ou de son autonomie limitée. On est bien plus dans une philosophie cinéma qu’autre chose.

L’ordinateur : là où commence le bonheur

C’est en revanche de retour devant un ordinateur que l’on va prendre une claque devant les possibilités du RAW. Comme le montrent ci-dessous nos deux illustrations, on peut voir que la très mauvaise balance des blancs en studio (image jaunâtre) est immédiatement corrigée sans perte dans DaVinci Resolve, le logiciel d’étalonnage de Black Magic Design.




Il suffit pour cela de décoder les images de la caméra avec son propre Log et de réajuster la balance des blancs a posteriori. Ce type de manipulation sans perte est impossible sur un format compressé. De même que si la caméra est capable d’enregistrer en Prores 422 10 bits ou en DNxHD, l’intérêt nous semble limité par rapport au RAW, ceci même si la latitude d’intervention dans les deux formats compressés demeure élevée. Elle n’est évidemment pas aussi grande qu’en décompressé. C’est pour nous le principal intérêt de la BMCC.

Le bilan image est extrêmement flatteur après traitement. Pas d’aliasing, une promesse de dynamique quasi tenue (nous pencherions plus du côté de 12 diaphs que de 13), et un rendu qui, mesuré au prix de la bête, est franchement hors pair. Nous ne nous étendrons pas sur la qualité d’image tant les exemples de shoots sont légions sur la toile. Simplement, malgré des performances excellentes, on pourra juste nuancer le propos en basse lumière, un domaine qui reste l’apanage des DSLR et de leur grand capteur.

En revanche, il faut bien se rendre compte que les bénéfices ont un prix en termes de Workflow. Un Workflow qui se mérite. Tout d’abord par l’espace requis par le RAW. À raison de 4 ou 5 Mo par image (il y en a 24 ou 25 par secondes), il faut de la place, de la rapidité et ceci d’autant que la BMCC ne sait pas formater ses propres disques sans ordinateur. Il faut donc investir dans des SSD en cas de tournage nomade. Ensuite, plus précisément, au montage, on ne va presque jamais travailler en premier sur les originaux. L’idée est de générer des proxy dans un format plus facilement montable. Ensuite, on réalise le montage off-line via les proxy, avant de conformer le tout à l’étalonnage. Autrement dit, la chaîne de production est nettement plus longue qu’avec les formats traditionnels. C’est le prix à payer pour le RAW et c’est surtout la démarche bien connue des cinéastes puisque l’on ne travaille que de cette manière dès lors que l’on passe dans la catégorie film. De manière étonnante, mais logique, il est possible de travailler le fichier vidéo DNG avec les outils classiques photo : Adobe Camera Raw ou Lightroom. Un vrai plus pour ceux qui viennent du monde la photo.

Blackmagic Cinema Camera et vidéo au format Raw DNG, traitement des fichiers avec Lightroom from Focus Numerique on Vimeo.


Blackmagic Cinema Camera et video au format Raw DNG from Focus Numerique on Vimeo.


Alors pour synthétiser cette approche de la Black Magic Cinema Camera, quelques-unes de mes impressions. Cette caméra demeure un ovni dans cette gamme de prix et oui, on en a pour son argent. Largement. Mais attention, la BMCC n’est pas une DSLR Killer comme on peut le lire ici et là. Un DSLR est largement aussi exigeant en termes d’équipement et de maniement mais il bénéficie d’un workflow plus simple au montage. A contrario, malgré les annonces de sortie HDMI « clean » et autres possibilités d’enregistrer en RAW via des modifications du firmware (voir notre news), il demeure incapable de rivaliser avec le RAW 12 bits de la BMCC. La BMCC porte bien son nom et s’adresse vraiment au cinéma avec les contraintes que cela suppose, surtout en termes de workflow. Pour l’heure aussi, elle souffre de limites parfois incompréhensibles comme l’absence de vu-mètre audio, des pas de balance des blancs trop limités, le shutter gradué en degré et non pas en temps d’exposition... On peut aussi regretter que la version MFT, la plus appropriée selon moi, soit passive, ce qui prive la caméra de nombreux bénéfices comme la stabilisation ou le pilotage de l’ouverture des optiques µ4/3. Bref, elle n’est pas parfaite, loin s’en faut, mais il n’en demeure pas moins que personne ne peut rivaliser avec elle et qu’elle ouvre un champ des possibles parfaitement inimaginable il y a un an, ceci d’autant qu’à ce prix, vous avez droit à une pleine licence de DaVinci Resolve (1000 euros seul…). Il faut simplement espérer que les mises à jour de firmware débloquent certaines limites. Le mérite de la BMCC se situe aussi dans le fait de pousser le marché à bouger, exactement comme l’a fait le 5D en son temps et qu’elle nous permet de réaliser des productions jusque-là interdites aux petits budgets. Une excellente affaire donc, à condition d’être prévenu de l’apprentissage supplémentaire à acquérir.
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