Tombé dans la photo petit – l’oncle était déjà pratiquant – Benjamin Hoffman s’est pris d’intérêt pour l’objet photographique en tant que tel puis comme médium. Sorti d’école de journalisme, polyvalent, il pratique professionnellement aussi bien la photo que la vidéo.

Benjamin Hoffman
Célébration du Carnaval en Guyane

5 questions, un photographe.

Son métier à 26 ans : raconter des histoires, de vraies histoires. Loin du sensationnalisme et du voyeurisme qu’il laisse aux autres, il préfère rendre compte de la réalité du terrain et des gens, de comment la vie est appréhendée à l’autre bout de la terre. Les zones de conflit, très peu pour lui. Benjamin préfère s’intéresser au retour des derniers juifs d’Éthiopie au point d’en faire un livre par exemple. Et tant pis si ces sujets ne sont pas les plus vendeurs.

Benjamin Hoffman
Femmes de la communauté Beta Israël, Ethiopie

Pas franchement intéressé par la course à la technologie, mais attentif aux évolutions, ravi de sa liberté de travailleur freelance, il n’hésite pas à dire ce qu’il aime ou qu’il n’aime pas dans la photo, le matériel ou encore l’apprentissage et les formations des nouveaux venus. Un personnage vrai et franc qui n’a jamais oublié le but premier du journalisme : raconter et informer, par des mots certes, mais aussi et surtout pour lui, par des photos.

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Raconte-nous ton parcours dans la photographie ?

Je ne sais pas précisément comment ça a commencé. J’ai toujours fait un peu de photo en dilettante sans jamais trop m’intéresser au médium photo. Tout petit déjà j’adorais jouer avec des appareils photo jetables, il n’y avait pas du tout de regard, il n’y avait absolument rien. En 2007, j’écrivais beaucoup, mais je sentais une limite arriver avec les mots. J’aimais la photo alors pourquoi ne pas essayer d’écrire des images quand je m’intéresse à quelque chose, je peux me mettre à corps perdu dedans : je me suis plongé dans la technique, j’ai acheté plein de bouquins, sans cesse.
Mon oncle était photographe 40 ans auparavant, il m’a donné ses vieux boitiers Spotmatic (Pentax), sans cellule et j’ai tout appris comme ça. J’ai shooté, shooté, j’adorais ça, je prenais énormément de plaisir. J’arrivais à m’exprimer, je m’épanouissais à faire des images, mais sans spécialement les montrer. D’essai en essai, voilà mon premier « reportage » photo : « les chiffonniers » du marché aux puces de Saint-Ouen, les biffins. Des gens qui toute la semaine ramassent des objets dans des poubelles ou en sortie de supermarché pour les revendre en marge des puces. Le brassage social est intéressant : du bobo qui vient aux puces pour l’image aux gens du quartier en passant par ceux qui sont intéressés par les bas prix et la nourriture, il y a de tout dans la clientèle.

Me voilà lancé dans des études de journalisme. Je suis passionné de photo, je vais devenir journaliste, comment ne pas penser à allier les deux ! Voilà comment tout à commencer.
J’ai vite déchanté. J’étais dans une excellente école. Mais encore maintenant, quand on me le demande, même dans des contextes très officiels, j’y ai perdu mon temps deux ans durant, à deux-trois bricoles intéressantes prêt.

Benjamin Hoffman
Montagnes de l'Atlas Maroc
 
Sont ensuite venus les stages : trois mois en Guyane notamment pour le quotidien France-Guyane. Je prenais beaucoup d’images, ils me faisaient confiance. Mon rédacteur en chef et mon chef icono m’encourageaient : j’ai même pu faire des doubles pages, des grands formats. Forcément, ça motive !
Sorti de l’école, je voulais faire un gros projet photo… et je l’ai fait : « Beta Israël, les derniers Juifs d’Éthiopie », un livre qui m’a pris plusieurs mois à construire, à suivre des familles éthiopiennes revenant en territoire israélien. Voilà toute l’histoire.

Benjamin Hoffman
 Retrouvailles de familles Beta Israël à l'aéroport Ben Gurion de Tel Aviv, Israël
 
Aujourd’hui je suis en freelance, pigiste. Je bosse régulièrement en vidéo pour la télévision, sinon, je propose des sujets aux rédactions et elles choisissent. Parfois, rarement, ce sont elles qui proposent. Je bosse aussi avec une agence, Wostok Press, par laquelle je diffuse mes images. Là, c’est moi qui décide ce que je diffuse et quand.

Benjamin Hoffman
Carnaval, Cayenne, Guyane

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Le métier, tu en penses quoi ?

La presse photo c’est compliquée surtout pour ceux qui vivent uniquement de ça, c’est une réalité. Je vois plein de gens dégoutés et blasés, je trouve ça dommage. J’ai rencontré un grand nombre de vieux photographes qui m’ont dit « non, ne fait pas ça », « il n’y a plus de boulot », qui ont tenté de me décourager. Je suis intervenu comme professeur dans des écoles de journalisme où des étudiants me demandent « alors le photojournalisme c’est cool ? » Oui, c’est cool, mais il faut se battre. Il ne faut pas s’attendre à pouvoir partir tout de suite, tout le temps aux quatre coins du monde. Si tu y crois et que tu te donnes les moyens, ça paye. Moi, j’encourage ces gens-là. C’est dur à vendre, à placer, mais c’est important.

Benjamin Hoffman
 
Election d'Aung San Suu Kyi, Birmanie
 
Des photographes bons, talentueux, il y en a plein. Avec des amis dans le métier, quand on se sent trop bon, trop en confiance, on va sur le Net : là, tu découvres des portfolios, des sites de types connus ou anonymes, et tu dis qu’il y a du boulot encore. Il y a des mecs géniaux et ça incite à être encore meilleur, à progresser. Je suis un optimiste : si t’as envie de faire quelque chose, il faut forcer le destin. Plusieurs de mes amis ont persisté, des années, durant dans la galère et un jour, ça a payé. Il faut y aller. Tu te prends des portes dans la gueule jusqu’au moment où tu mets le pied dans la porte et tu forces le destin.

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Quel matériel utilises-tu ?

J’ai un D3 Nikon que j’adore, que j’ai depuis 4 ans. Que j’utilise toujours. Pourtant il est ringard, seulement 12 Mpx. Il ne monte pas dans les ISO : au-dessus de 1600 il est dégueulasse, vraiment. J’ai aussi un D800, mais il est très performant, beaucoup trop. Il ne laisse rien passer aux optiques. Soit t’es en série Gold de Nikon, soit tu n’utilises pas. Parce qu’il fait ressortir tous les défauts des cailloux. Je le savais à l’avance, mais j’étais encore plus déçu en vrai.


Boosa. Village El Soda, Ethiopie

Les 30 Mpx, c’est une aberration. Moi je shoote en RAW : j’ai des fichiers de 80 Mo… J’ai un ordinateur puissant, pas de problèmes de ce côté-là, mais beaucoup trop de disques durs à gérer. Dans les années 2000, on faisait des photos géniales en double page avec tout juste 4Mpx sur les boitiers et on ne s’en plaignait pas.

Après je l’utilise beaucoup en vidéo et là, j’en suis ravi. On peut entièrement l’équiper pour cela. La qualité d’image est excellente. Il n’empêche : je ne prends pas de plaisir avec, alors qu’avec le D3, si. Si je devais en garder un, ce serait lui. Il est robuste : je me suis déjà retrouvé dans des contextes compliqués de manifestations, de charges de policiers, ce genre de choses. Le D3, c’est un bon moyen de protection : il fait 4 kg, il est solide !

Benjamin Hoffman
Entrainement de joueurs de Cecifoot, Paris

Historiquement, j’ai commenté le numérique avec Pentax il y a longtemps : K200, K7. Comme j’avais commencé avec les Spotmatic, j’avais plein de vieux objectifs que j’utilise encore avec des bagues d’adaptation, même sur mes Nikon. Et je fais un peu de pellicule avec des boitiers Pentax SF7 tout droit sortis des années 80.

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Qu’est-ce qui t’intéresse dans l’acte photographique ?

J’ai un lien fort à l’image fixe. Ce qui m’intéresse dans la pratique photo et journaliste, c’est de pouvoir raconter une histoire. Je ne fais pas du tout de fiction, de mode, de studio. Je n’en ai jamais fait et ça ne m’intéresse pas. J’admire certains travaux et photographes, mais ce n’est pas pour moi. J’aime témoigner de réalités qui me semblent importantes et les raconter aux gens. Même si c’est raconté à dix personnes, pour moi le travail est fait parce que c’est dix nouvelles personnes. Si c’est un million, c’est encore mieux, mais quelques-unes apportent déjà une satisfaction.
La photo pour l’adrénaline, ça ne m’intéresse pas. Il y en a bien assez qui font ça, je leur laisse. Il y a des sujets plus intéressants, de fond, où il n’y a personne parce qu’il n’y a pas de flingues, de sang. L’aventure pour l’aventure, je trouve ça bête.


Istanbul

On m’a déjà dit que dans des contextes rudes, où les gens étaient cernés de lourds problèmes, je ne montrais pas trop leur souffrance. Je ne sais pas l’expliquer, c’est ma sensibilité. Je me suis rendu compte en voyageant dans des zones difficiles que les gens n’appréhendent pas leurs problèmes de la même façon, ils ont beaucoup plus de goût à la vie que nous, par rapport à notre société où tout peut prendre une dimension énorme. Tu relativises largement quand tes priorités sont d’ordre vital. Je veux avoir un recul là-dessus plutôt que de tomber dans le voyeurisme. J’aime bien photographier de près au grand angle pour inclure de nombreux éléments dans mes cadres, mais le voyeurisme, ça me gêne. Après, je sais qu’on évolue dans sa photo au fur et à mesure des années, ça peut changer.

J’ai un rapport à l’image très intime, j’adore la lecture des images. C’est beaucoup plus fort qu’une image vidéo. Tout le monde, même ceux qui n’ont pas une sensibilité photographique, a en tête dix-quinze photos majeures de l’histoire : la petite fille avec les grands yeux verts d’Afghanistan, Kim Phúc brulée au napalm en Viet Nam... Tout le monde connait ces photos, personne ne peut oublier. Si tu demandes aux mêmes les dix scènes de reportage vidéo inévitables, ils ne pourront pas répondre. À la lecture, la photo est beaucoup plus forte, elle marque beaucoup plus et laisse du temps pour analyser l’image. La vidéo, ça court tout le temps.

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Quel est le photographe incontournable pour toi, du moment, ta source s’inspiration ?

Je peux donner un grand nombre de gens qui m’intéresse. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai une fascination pour Jan Grarup, un photographe danois de conflits, de catastrophes naturelles, de maladies… que des sujets très durs, très lourds. J’ai rarement vu quelqu’un cadrer comme ça : un œil incroyable. Il faut aller voir son travail. Il a fait un bouquin extraordinaire, avec une préface du Dalaï-Lama. J’ai mis des mois à le trouver, pour finir par le dénicher au fin fond de la Croatie !

Je fais de moins en moins de couleur, mais Alex Webb de Magnum en est un maître. Il tourne toujours dans des pays avec des mires très dures, l’Amérique du Sud, Cuba, etc. Aau grand-angle, très près, des compositions de fous, très saturées, je trouve ça incroyable. Pas du tout la photo que je pratique, mais je suis à chaque fois scotché devant son travail.

Benjamin Hoffman
Salon de coiffure dans le métro à New York
 
Il y a une légende que je suis obligé de citer : James Thachway. Je l’ai rencontré en Birmanie il y a tout juste un an pour les élections. Sur le moment je suis allé le voir comme un môme irait rencontrer Mickaël Jackson. J’avais vraiment peur qu’il soit désagréable. Je lui ai dit : « si je fais ce que je fais aujourd’hui, c’est un peu grâce à vous ». Il s'est intéressé à moi, d’où je venais, m’a encouragé à continuer. Il m’a mis un coup de boost pendant 6 mois. J’éprouve un grand respect pour lui.
Aussi Depardon : il a trouvé une passerelle entre l’image photo et le film et est devenu un grand documentariste.

Parfois, des presque anonymes, pas reconnus… ils font des boulots magnifiques. Aujourd’hui, pour 500 €, tu peux shooter, traiter, diffuser facilement. Je connais plein de pros qui râlent contre les amateurs. Ça ne sert à rien, tu ne peux pas lutter. Au contraire, c’est une source de motivation, d’émulation. Parfois je vois des séries, je me dis : » j’aurais bien aimé le faire, si seulement j’avais eu l’idée… » Pas besoin d’avoir un matos exceptionnel, il faut des idées.

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Ton prochain projet ?

Je ne veux pas trop m’avancer. Ça ne devrait pas être de la photo, mais un documentaire sur la photo, un portrait croisé sur deux photographes de guerre. J’espère que ça va se faire, je suis en train de l’écrire. On va voir si ça intéresse une chaîne…

> Le site de Benjamin Hoffman


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