S'appeler Leica M, c'est un peu comme s'appeler Porsche 911. Que l'on soit le meilleur ou non, que l'on soit franchement différent ou non, la comparaison est forcément inévitable avec le reste de la production. Aussi vrai qu'une voiture de sport est systématiquement comparée au modèle mythique de la marque de Stuttgart, quelle que soit sa puissance, quel que soit son prix, s'appeler Leica implique une histoire photographique forte, s'appeler M induit de grandes responsabilités. Dont la première : se montrer le digne héritier d'une longue lignée.

En 2013, la "petite" firme de Sölms (perdue dans la forêt à 80 kilomètres au nord de Francfort) a de grandes ambitions. Son nouveau Leica M (Type 240) est le fruit d'un développement interne sans compromis. L'expérience accumulée depuis une décennie permet d'effacer le faux départ de la marque avec la photographie numérique. Aujourd'hui, Leica est donc l'une des rares entreprises qui conçoit simultanément son propre capteur (moitié allemande, moitié belge, moitié française), son propre processeur (en partenariat avec Fujitsu), ses propres objectifs, en mariant le tout avec ses propres algorithmes de traitement d'image, à la signature si particulière. Une prouesse qu'il ne faut pas hésiter à rappeler, en soulignant que tout ce travail est le fruit d'une trentaine d'ingénieurs seulement. Face à la concurrence directe essentiellement (exclusivement) constituée de géants de l'industrie nippone, cela force le respect.

Du coup, que vaut-il, ce nouveau M ? Pour répondre au plus juste, il faut le faire en fonction de deux types de clientèle : ceux qui n'ont pas, n'ont jamais eu, n'auront jamais, ne voudrons jamais avoir de Leica. Et les autres, qui ont souvent un, deux, quatre, six... voire tous les boîtiers de la marque, sans parler des objectifs.


Le Leica M est le premier, et actuellement le seul, appareil "compact" à objectif interchangeable doté à la fois d'un capteur plein format CMOS 24x36mm et d'un vrai viseur optique, d'autant plus singulier qu'il est à triangulation télémétrique. Il est inévitablement confronté au Sony RX1 (dont nous espérons une déclinaison à objectifs interchangeables venant s'inscrire dans la famille des NEX), au Fuji X-Pro 1 et autres hybrides. Nos tests ont montré que le nouveau fleuron de Leica tenait aisément la comparaison, tant en terme de qualité du traitement d'image, de montée en sensibilité (bien qu'il soit bridé à 6400 ISO), de performance vidéo (une première pour Leica, coup d'essai se révélant vraiment satisfaisant) et de rendu général. Il peut de plus se targuer d'une gamme optique riche, d'une rétrocompatibilité sans faille (les optiques des années 50 passent sans problème), offrant une qualité d'image et un rendu à la fois unique, distinctif et encore au-dessus du lot. En centralisant le développement de son nouveau boîtier, la firme rend une copie homogène, tout à fait dans l'air du temps, qui ne craint pas les comparaisons directes. 

Un beau progrès pour le remplaçant du M9, ce dernier ayant toujours donné un désagréable sentiment de retard technologique, même lors de son lancement. Le M (Type 240) souffre par contre d'une tarification que beaucoup trouveront délirante, ce qui le pénalise dès qu'il s'agit de prendre en compte le rapport qualité/prix. Vendu à 6200€ boîtier nu, il se positionne directement en face des vaisseaux amiraux de Canon et Nikon, 1Dx et D4. Là, la comparaison est cruelle : pas de rafale survitaminée, pas de réelle protection tout temps (malgré les progrès évidents), pas d'obturateur garanti pour plusieurs centaines de milliers de déclenchements (malgré, là encore, des progrès évidents). Le M (Type 240) ne rivalise définitivement pas avec cette concurrence taillée pour l'usure. En même temps... ce n'est pas réellement son but. Les photographes professionnels qui s'intéresseront au M le feront surtout pour les avantages intrinsèques proposés par la visée télémétrique, la discrétion stylistique du boîtier (au look hors du temps profondément sympathique), la compacité et le rendu d'image inimitable. Ils s'y intéresseront aussi par goût du photographier autrement. En somme, le M (Type 240) est dans l'air du temps, n'a plus à rougir technologiquement et s'appréciera (ou se détestera) pour son approche atypique et exotique de la photographie. Quant à ceux qui lui reprocheraient de faire l'impasse sur l'autofocus, ils pourront se consoler sur la qualité de finition irréprochable, un boîtier littéralement taillé dans le laiton, ce qui lui procure une densité déroutante.

Les utilisateurs actuels de boîtiers Leica télémétriques qui auraient déjà basculé dans le numérique envisagent le nouveau venu d'une autre manière. Pour beaucoup, les restrictions de la visée télémétrique ne sont plus un problème, de même que la célérité échevelée n'est plus une quête. La question est donc : faut-il abandonner son M8/M9 et se laisser tenter (les utilisateurs du M Monochrom n'étant, par nature, que peu concernés tant leur boîtier est singulier) ? Le doute récurrent est celui du passage d'un capteur CCD (d'origine Kodak, mais déjà exclusivement développé pour Leica) à un capteur CMOS (conçu en interne). Il a été expliqué, développé, argumenté, en long, en large, de travers et, finalement, à tort, que la technologie CCD offrait une brillance des couleurs, une pureté, un punch, une clarté (insérez le substantif mélioratif que vous préférez) hors de portée de la technologie CMOS. Après de longues discussions avec les ingénieurs, après les tests terrain, après comparaison, nous pouvons vous le dire : cette idée reçue était fausse. Le nouveau Leica M propose des images au moins aussi belles que le M9, et systématiquement meilleures que son aîné dès qu'il faut grimper dans les tours (i.e. dépasser la limitation des 1000 ISO). Pourquoi ? Parce que le savoir-faire de Leica est aussi dans le traitement d'image, dans le traitement du bruit (ce que notre montée en ISO a démontré) et il faut aller au-delà des simples comparaisons de fiche technique. Pour s'en convaincre, il suffit de comparer le rendu d'un Leica X2 avec celui d'un Sony Nex-5N, qui utilisent tous deux le même capteur CMOS...

Ceci étant dit, les inquiets étant rassurés, le M offre bien plus que le maintien du rendu des couleurs. L'autonomie est enfin digne de ce début de 21ème siècle tout comme la protection tout temps (le département S a apporté les fruits de son expérience). L'écran n'est plus une lucarne indigne de bouillie de pixels. La stabilité du firmware, dont découle la fiabilité du boîtier, bénéficie d'un développement 100% en interne. Ceci implique, enfin !, une maîtrise totale de la part de la marque et, nous l'espérons, évitera des accrocs dans le style du psychodrame des cartes SD qui, en 2011, avait paralysé quasiment tous les M9 de la planète pendant de trop longs mois. Plus robuste, plus rapide, plus performant et finalement pas si cher que ça ("seulement" 205€ plus cher que le M9-P, le M fournit des prestations trois fois supérieures), le M (Type 240) progresse sur absolument tous les points, et devance régulièrement les espérances des plus optimistes des Leicaïstes. Il est, tout simplement, le meilleur appareil photographique numérique jamais produit par la marque.



Faut-il donc se ruer sur le Leica M ? Pour ceux n'ayant jamais testé le système, le nouveau venu offre des arguments convaincants sur le plan technologique et constitue une alternative tout à fait envisageable si la priorité n'est pas d'obtenir les meilleurs scores sur les tests en laboratoire. C'est déjà un bon en avant par rapport au M9, plus difficile à recommander de manière objective si vous n'étiez pas déjà mordu. Si vous êtes, par contre, un habitué, le petit dernier s'offre à vous, c'est une valeur sûre. Dans tous les cas, il faut conserver à l'esprit que le pire ennemi du M (Type 240) n'est pas la concurrence, mais... Leica lui-même. Avec une capacité de production insuffisante de manière chronique, avec une demande en hausse croissante, avec une logique de distribution souvent déroutante, il faut s'armer de patience et ne pas être fâché avec les listes d'attente avant de pouvoir mettre la main sur un boîtier livré au compte-goutte. Une lenteur qui ne pourra que laisser le champ libre aux futurs compacts pleins formats des concurrents même si, en réalité, ils ne jouent pas vraiment sur le même terrain.

Points forts

Points faibles

Qualité de construction

Pas de mise au point automatique

Qualité et richesse de l'offre optique

Viseur optique avare en informations

Visée télémétrique claire et précise

Semelle de protection à l'ergonomie d'un autre âge

Piqué irréprochable même dans les hautes sensibilités

Repose pouce pas assez adhérent

Obturateur silencieux et robuste

Encore quelques lenteurs à l'enregistrement

Complètement exploitable jusqu'à 6400 ISO

Viseur EVF saccédé

Les hautes sensibilités génèrent du grain, pas du bruit

Micro intégré un peu faible

Livré avec Lightroom

Tarification affolante des accessoires

Format DNG

WiFi via une carte SD compatible

Batterie enfin digne de ce nom

GPS via la poignée multifonction

Protection tous temps

Connectiques complémentaires uniquement sur la poignée multifonction

Vidéo Full HD convaincante

Balance des blancs encore perfectible



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