M. Comme télémétrique. Ou plutôt, dans la langue de Goethe , M comme EntfernungsMesser (allez comprendre). Si les Leica M ont été loin d'être les premiers à intégrer un viseur télémétrique dans les boîtiers, ils sont en tout cas aujourd'hui les seuls à proposer ce type de visée dans un appareil numérique moderne (à l'exception du très anecdotique Epson R-D1xG). En argentique, il n'y a guère plus que Voigtländer (qui appartient au japonais Cosina) pour tenir compagnie à Leica, après les abandons de Zeiss (et son fabuleux Zeiss Ikon), de Konica (et son Hexar RF), tous deux utilisant une monture M (tombée dans le domaine public en 1999).
Depuis son introduction en 1954, la visée des M avait très peu évolué comme en témoignent ces deux illustrations issues respectivement du mode d'emploi du M (de 2013) et du M3 (de 1954) :





La fenêtre principale (n° 6 sur le premier schéma) transmet l'intégralité de la scène dans le viseur. La fenêtre secondaire (n° 4 sur le premier schéma) forme la "pastille" centrale dédoublée dans le viseur (très clairement visible dans la vidéo d'illustration ci-dessous), ce petit rectangle un peu plus opaque dans le viseur superposé par un jeu de miroir. En tournant la bague de mise au point sur l'objectif, ce petit rectangle se déplace : quand l'image dédoublée se superpose, la mise au point est faite. Et voilà, c'est tout. Certes, dit comme ça, c'est un peu moins évident que la visée réflex, mais après une dizaine de photos (ou une centaine, en fonction des habitudes du photographe) on s'y fait. En cas de besoin, c'est réexpliqué dans le mode d'emploi en page 50 :


Le gros avantage (ou le gros défaut) de la visée télémétrique vient du fait que l'image "vue" est généralement plus large que celle finalement photographiée. En effet, dans le viseur du M, vous aurez du hors-champ dès que vous utiliserez une focale supérieure au 28mm. Ce hors-champ permet d'anticiper les éléments extérieurs au cadre et qui pourraient y entrer, constituant là un outil très performant pour la création et la composition.
Afin d'obtenir un cadrage précis, le M (Type 240) propose comme tous ses aînés un jeu de cadres qui viennent simuler la photo que vous allez prendre. Ces cadres s'affichent de manière automatique en fonction de la focale de l'objectif que vous utilisez via un mécanisme intégré à la monture du boîtier. Comme d'habitude depuis le M4-P de 1980 ces cadres s'affichent par paire : 28+90mm, 35+135mm, 50+75mm. Le M marque une rupture technique et un grand bond dans le 21ème siècle puisque ses cadres ne dépendent plus de la lumière du jour (ou de la nuit) pour prendre vie, mais sont directement générés par un système de LED.  Illuminés au choix en blanc ou rouge, cela n'a l'air de rien, mais il s'agit d'un gain énorme en terme de confort. Avec un tel système, finis les migraines lorsqu'il faut, lorsque la lumière se fait rare, chercher dans les quatre coins si le cadrage est bon ! Mieux : les personnes souffrant de problèmes de vue se fatigueront moins vite et d'autres apprécieront le rouge très agressif qui ne laisse pas place au doute. Messieurs les ingénieurs, bravo. Maintenant il ne vous reste plus qu'à intégrer un EVF dans votre viseur, pour le rendre aussi hybride et génial que celui d'un Fuji X100 à 900€ et nous serons bons.

Le souci récurrent des viseurs télémétriques (mais c'est commun à tous les systèmes de visée non TTL, i.e. "Through The Lens", i.e. "À travers l'objectif") est le décalage de la parallaxe que cela induit. Ainsi, vous photographiez toujours un peu plus bas et un peu plus à droite que ce que vous observez dans le viseur. Heureusement, depuis fort longtemps, tous les appareils télémétriques intègrent une correction de la parallaxe, qui décale les cadres dans le viseur en fonction de la distance de mise au point. Ce décalage est imperceptible et instantanément corrigé par le cerveau du photographe (qui n'y fait plus attention), mais il est bien réel comme le montre notre vidéo ci-dessous.
Dernier petit point intéressant relatif au télémètre du M (Type 240) : les cadres ne sont plus réglés pour une distance de mise au point de 1 mètre (comme sur le M9), mais de 2 mètres. En quoi cela est-il important ? Quel que soit le système photographique utilisé, l'image est plus ou moins large en fonction de la distance de mise au point du sujet. Les cadres dans le viseur d'un M étant fixes, il arrive régulièrement que l'image saisie soit plus grande que celle cadrée dans le viseur. Avec la correction sur le M (Type 240), ce problème continuera à arriver... mais moins souvent. Non, décidément, les viseurs télémétriques sont d'étranges choses. Malgré le plaisir qu'ils peuvent procurer et leurs indéniables qualités, pas étonnant que leurs utilisateurs soient perçus comme de doux masochistes. Mais qu'importe, cela fait aussi partie du charme (agaçant) de l'appareil.


En plus des cadres à LED, la véritable nouveauté du M est l'apparition du LiveView (enfin), qui s'agrémente d'une fonction de peaking (mise en surbrillance rouge des zones de netteté) pour aider à réaliser la mise au point. Le M9 avait beaucoup de retard technologique à ce niveau, le M rattrape donc d'un coup le fossé technologique avec la concurrence.

L'utilisation du LiveView s'avère fort intuitive. Il suffit d'appuyer sur la touche LV en haut à gauche de l'écran et magie, l'image apparaît en temps réel (mais avec presque 1 seconde de retard à l'allumage). Soucis ergonomiques des premiers jours : depuis le M8, la première touche en haut à gauche de l'écran était celle dédiée à la lecture des photos (touche Play décalée d'un cran vers le bas sur le nouveau modèle). Il ne sera donc pas rare d'activer, par habitude, le LiveView alors que c'était le mode lecture qui était désiré. C'est assez déroutant au début, limite énervante, mais après une vingtaine d'erreurs ça va un peu mieux.

Heureusement pour cette nouvelle fonction LiveView Leica a enfin doté son bébé d'un écran digne de ce nom. C'est bien. C'est même très bien. Mais dès que le regard se décale de l'axe, un peu trop haut, un peu trop bas, la visée devient impossible tellement l'écran s'éclaircit. Ce n'est pas très bien. Voire vraiment pas pratique. Toujours en mode LiveView, il est possible d'activer une loupe en appuyant sur le bouton (n° 3 sur le schéma tout en haut de cette page) en façade du boîtier. Avec la molette au niveau du pouce un grossissement de 1x, 5x ou 10x est possible. L'intention est louable, mais la réalisation laisse un sentiment d'inachevé. Ainsi, pour atteindre la commande la loupe sans quitter l'écran des yeux, il faudra être très musclé et souple du majeur, d'autant plus que cette touche a une course très faible et est difficile à actionner. De plus, la zone de la loupe ne peut pas être déplacé et reste désespérément au centre... Autre regret : la fonction de peaking ne montre sa réelle utilisé qu'à partir du grossissement 5x. Et encore, il faut pousser jusqu'à 10x pour que la surbrillance (rouge, et uniquement rouge) soit parfaitement visible. Les ingénieurs voulaient certainement que ce peaking ne soit pas trop agressif, mais pour le coup ils auraient pu avoir la main un peu plus lourde, cela aurait été au bénéfice de l'intuitivité et de l'efficacité. Pour le coup, les NEX de Sony ont encore une longueur d'avance et Leica devrait s'inspirer de cette possibilité de régler l'intensité de la surbrillance.


Nous avons également pu tester l'autre petite nouveauté du M : la possibilité de lui greffer un viseur électronique. Il s'agit du même EVF2 que celui compatible avec le Leica X2. S'il est heureusement vendu au même prix, nous ne pouvons pas nous empêcher d'avoir un pincement au cœur (voire un frisson de terreur) en pensant qu'il ne s'agit "que" du viseur électronique Olympus, celui-la même que vous pouvez accorder à votre PEN pour la moitié du prix du Leica. Il va donc sans dire que, pour économiser près de 200€, il vaudra mieux se tourner vers le modèle Olympus, qui se paye même le luxe d'être plus discret puisque la grosse inscription blanche "Leica" n'est pas dessus, conservant une robe toute noire.

A l'œil, ce viseur ouvre de nouvelles perspectives aux utilisateurs de Leica M mais n'étonnera guère les habitués des appareils hybrides. Oui, il permet une visée plus confortable qu'à travers l'écran ; oui, il autorise une prise en main plus "classique" que celle à bout de bras ; oui, il peut se basculer à 90°. Mais malgré tous les efforts, l'image a tendance à saccader lors de mouvements trop brusques alors que cela n'arrive pas avec un PEN. Il faut croire qu'il reste encore un peu de travail au niveau du firmware à effectuer pour que l'usage de l'EVF 2 devienne parfaitement fluide. Ultime regret, et non des moindres : dans l'absolu, cet EVF2 est moins confortable et propose une qualité perçue plus faible que l'EVF3 accompagnant (en option) le compact Leica D-Lux 6 (la version allemande du Panasonic Lumix LX7), pourtant vendu 699€, soit infiniment moins que le M (Type 240). Vous avez dit paradoxe ? Vous avez aussi le droit manifester votre incompréhension, ce serait légitime.


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