Remarqué au dernier festival de la photo d’Arles avec son exposition La politique est un théâtre, le photojournaliste Sébastien Calvet a imprégné la campagne présidentielle de ses images du candidat Hollande. Ses reportages sans concession au cœur de la machine politique nourrissent les pages de Libération depuis quatorze ans. Mais c’est peut-être parce qu’il aime autant s’exprimer sur sa démarche et son métier qu’il attire encore plus l’attention... Focus Numérique a rencontré ce photographe passionné et généreux pour un état des lieux du photojournalisme.

Focus Numérique :  Quand avez-vous su que vous vouliez être photojournaliste et quel parcours avez-vous choisi pour y parvenir ?


Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être photographe pour un journal. Je voulais faire de la photographie, travailler dans un journal et plus particulièrement à Libération. Pour des raisons pragmatiques, j’ai d’abord suivi des études de cinéma, le temps de préparer le concours d’entrée à Arles. Mais je suis un garçon trop solitaire pour m’engager dans le cinéma. La photographie me va parfaitement parce que c’est un métier de solitaire.

Aux étudiants qui me demandent quelles études faire je conseille souvent de prendre les choses à l’envers. Il faut se demander avec qui on veut collaborer, regarder leur parcours et faire pareil. Moi j’ai identifié que ma famille de métiers, c’était plutôt Libération, Télérama et les Inrocks que Paris Match, le Point et l’Express. Je me suis rendu compte que parmi ces gens-là, certains sortaient d’Arles ou du moins y intervenaient. Étant issu d’une famille où l’art a toujours été prégnant, faire une école d’art a été une évidence pour moi.

Sébastien Clavet

Ensuite, j’ai enchaîné avec trois ans d’assistanat pour l’agence VU. J’étais sur des plateaux de studio, des productions de publicités et un peu de reportages commerciaux pour des entreprises. J’en retire énormément de choses. Je dirais même que j’ai fait six ans d’études à travers l’école et l’assistanat. Arles m’a amené un spectre très large dans la pratique et les connaissances en photographie et en histoire de l’art. On ne s’en rend pas forcément compte immédiatement en sortant de l’école, mais cet enseignement constitue un fond de connaissances qui font la différence concrètement dans l’exercice de son métier.

Après, l’assistanat m’a apporté beaucoup plus de technique et une meilleure adaptation à la commande. Ça m’a permis de me mettre dans la peau d’un photographe professionnel et de comprendre comment on pouvait faire surgir son regard dans un cadre précis.

Focus Numérique : Vous êtes pigiste régulier à Libération, mais pas salarié.
Rester indépendant, c’est un choix ?


Ça dépend des moments ! (Il rit) On ne m’a jamais proposé de contrat de salarié. Avant tout parce que traditionnellement il n’y a jamais eu de photographe salarié à Libération. Si on accepte ce fonctionnement, un contrat moral se met en place entre le journal et le photographe. Ils reconnaissent qu’ils ont envie de travailler avec moi et par conséquent je leur donne de mon temps pour accepter la charge de travail qu’ils me fournissent. Depuis 14 ans que je suis à Libération, et que j’y suis très bien, ce contrat moral fonctionne.

Sébastien Clavet

Mais aujourd’hui parmi les photographes de reportage, très peu sont encore salariés. Pour ma part, j’ai la grande chance d’avoir cette relation privilégiée avec un journal. Cela m’assure un certain confort. Par exemple, sur l’ensemble de la campagne présidentielle qui a duré huit mois, tous mes frais ont été pris en charge par Libération.

En plus de cela, je suis publié tous les jours dans ce quotidien, c’est énorme. Les gens voient vos images. La grande majorité des photographes d’actualité ne savent pas où vont aller leurs images et si elles vont être publiées.

Enfin, en tant qu’indépendant, je reste propriétaire de mes images. Donc après une première diffusion dans Libération, j’ai le droit de les publier ailleurs.

Comme tout le monde, les premières années n’ont pas été des moments faciles. Il faut être présent, disponible, courir partout. Il y a des semaines où le téléphone ne sonne pas. On est en attente de travail, il faut que les décisionnaires des commandes pensent à vous. Mais c’est la vie d’indépendant et c’est valable pour tous les corps de métier.

Focus Numérique :  Vous dites aimer faire de la « photographie appliquée, créer des images sachant qu’elles vont aller quelque part ». Vos images répondent toujours à une commande ? Quelle est votre part de liberté dans le choix de vos sujets ?

Si on doit classifier quelque chose, mon travail personnel c’est le travail que je fais pour Libération sur la politique.

C’est ce que j’ai voulu faire et c’est là que j’ai de la liberté. Donc je travaille uniquement pour des commandes. Ça me met toujours mal à l’aise cette distinction entre travail personnel et commande. Il faut arrêter l’hypocrisie, photographe c’est un métier où l’on vit essentiellement de nos travaux de commandes. J’ai choisi ce métier parce qu’il me permet de rencontrer des gens et de voyager dans des endroits auxquels je n’aurais jamais eu accès sans mon appareil autour du cou. La photographie est selon moi un prétexte à vivre des choses et avoir des expériences. Partant de là, chaque commande est une expérience de plus.

Sébastien Clavet

Le but du jeu c’est d’amener un plus à la personne qui vous passe commande, amener votre regard, votre distance au monde, et réussir à le vendre dans tous les sens du terme. C’est valable pour une commande pour Libération comme pour une entreprise quelconque. C’est là qu’est le vrai travail du photographe.

Mais ça m’arrive assez souvent de proposer des sujets, notamment à Libération où il y a une force de production. Quand on me dit non, j’y vais quand même et je le propose à d’autres journaux.

Focus Numérique : Vous écrivez dans votre blog « La vie se déroule autour de François Hollande, c’est ça qui m’intéresse. Faire une image du politique avec la vie autour de lui. » Vous photographiez toute l’actualité, mais avec un goût prononcé pour l’appareil politique. D’où vient cet intérêt ?

Je ne sais pas vraiment, je crois que j’ai toujours aimé ça. Déjà en quatrième, je connaissais le nom des présidents des groupes à l’Assemblée Nationale et je regardais les questions au gouvernement sur France 3 ! Ça m’a toujours fasciné. Je continue à penser que c’est un milieu qui est sous-exploité en terme romanesque. Dans le milieu politique, il y a tellement de lieux, de voyages, de personnages et de comédie humaine ! Il y a des choses qui se trament donc il y a toujours des images intéressantes à faire et des histoires à raconter. Ça continue de me passionner.

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On dit que les journalistes sont les historiens de l’histoire immédiate. Comme tous les journalistes, je suis passionné d’histoire. Or, quand vous faites de la photo politique, vos images prennent rapidement une charge historique. Je fais ce métier depuis 13 ans, il y a des gens que j’ai photographiés à mes débuts en univers étudiant ou sur des manifestations et qui sont devenus ministres par la suite. Le regard sur mes anciennes photos évolue, elles sont figées dans un instant et ça m’intéresse que mes images faites il y a 13 ans aient une portée, un petit peu, sur des personnages qui aujourd’hui continuent leur vie. C’est aussi pour ça que je travaille sur le politique.

Focus Numérique :  Comment prépare-t-on une prise de vue reportage ?

Vaste question ! Tout dépend du reportage. Un petit reportage, le sujet est au bout de la rue : on ne prépare pas, on débarque. Quand on part un ou deux jours, comme je viens de le faire sur le port du Havre pour le journal La Croix, on se documente un maximum pour qu’une fois sur place on connaisse son sujet à fond, on ait des contacts pour se laisser porter par la vie et la réalité de son sujet. Il faut alors rester disponible à ce qu’il se passe.

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Sur le créneau politique, c’est différent. Aujourd’hui, la prise de parole politique répond à des critères très précis de mise en scène, parce qu’un déplacement politique a pour but de faire passer un message au plus grand nombre. Donc les communicants organisent les choses pour que ce message passe le mieux possible. Avec l’expérience, on sait comment fonctionne la mécanique interne de ce processus. On peut alors décider de rentrer complètement dedans, de faire les choses comme on vous dit ou alors de faire un pas de côté. On peut se placer par rapport à cette mécanique. Mais c’est plus de l’expérience que de la préparation.

Focus Numérique : Mais savez-vous à l’avance l’image que vous cherchez à faire ?

C’est très variable. Je pense qu’un photographe a son univers et qu’il va le retrouver à travers des détails quelque soit le lieu le lieu du reportage. Si vous lâchez Martin Parr et Paolo Pellegrin dans la même pièce, ils ne vous feront pas du tout la même image. Le premier photographiera les goodies et les chapeaux au flash, le second sortira une image dramatique des personnages avec un noir et blanc au grain éclaté. On a toujours une idée de ce qu’on va faire parce qu’on est photographe et qu’on essaie d’exprimer un regard. Après, il y a des images qui s’imposent, d’autres moins, ça dépend des jours et des sujets.

Sébastien Clavet

Focus Numérique : Vous vous exprimez beaucoup sur votre démarche, à travers les interviews, les conférences, les formations et votre blog Développements. Est-ce un besoin de transmettre ce que votre parcours vous a appris ou un besoin de témoigner sur la posture du photographe à un moment où l’on dit la profession en crise ?

Les deux mon capitaine !

Par rapport à la crise des photographes, je pense qu’on a passé le plus dur. La situation est en train de s’assainir. Effectivement, les structures d’agence sont définitivement terminées, c’est un système trop lourd qui ne peut pas fonctionner à l’avenir. Je ne sais pas si c’est malheureux ou non, mais en tout cas c’est comme ça. Il restera les grandes agences télégraphiques, comme l’AFP ou Reuters, et nous, à savoir les indépendants et ce qu’on appelle les collectifs.

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À côté de cela, j’éprouve un besoin de transmettre parce que le public connaît mal notre métier. Pendant des années, les photographes ont fait peu d’effort de pédagogie. C’est un vrai problème : très souvent, les gens voient des images, mais pas le travail qu’il y a derrière. Il y a aussi une mythologie du photographe, qui est fortement défendue. Au contraire, je pense qu’il est important de casser ce mythe et de décrypter. Il faut expliquer comment on travaille, de manière très concrète. Moi je ne fais pas de grands reportages pendant des mois à l’étranger, et je ne couvre pas de conflits donc je suis de toute façon hors de cette mythologie. Je suis un soutier de l’information. Je ne suis ni auteur, ni artiste, mais un photographe d’actualité, de base. Mais ma spécificité consiste à affirmer un point de vue, même sur des micros événements comme l’arrivée de Florence Cassez sur le tarmac de l’aéroport de Roissy. J’essaie d’assumer ce regard, de l’affirmer et l’expliquer.

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C’est important, car toutes ces photos d’actualité politique ou sociale constituent la grande majorité des images auxquelles sont confrontés les spectateurs. Pour autant, ils ne savent pas qu’elles répondent à une manière de faire. Donc à un moment j’ai ressenti le besoin d’expliquer comment moi je me plaçais face à cette construction. Parfois, je ne suis pas au bon endroit et je me plante. C’est assez étonnant parce qu’en disant cela j’ai l’impression de briser un tabou ultime chez les photographes. Comme si les photographes réussissaient à tous les coups ! C’est faux. On se plante beaucoup avant d’arriver à faire une image qui nous plaise, qui fonctionne et qui soit forte. Ça fait partie de la photographie.

Focus Numérique : « Photographe d’actualité, je revendique mon statut d’observateur des pouvoirs et des contre-pouvoirs en France ». En tant que photojournaliste, dans un contexte où nous sommes noyés d’images, imposer un point de vue c’est presque un manifeste ?

Oui bien sûr. Quand je dis que je ne suis pas un artiste c’est que je pense qu’aujourd’hui il y a trop d’artistes autoproclamés. Moi j’ai une approche artisanale plus qu’artistique. Je ne considère pas que mes photos vont sauver le monde, pas du tout, mais j’essaie d’assumer mon point de vue. Avec l’arrivée du numérique à la fin des années 90, les photographes ont perdu le pouvoir de dire « je ». Ils l’avaient perdu un peu avant d’ailleurs. En perdant ça, on revient à la situation des années 50, avec Depardon & co où les photographes ne signaient pas de leur nom, mais du nom de l ‘agence. Magnum a été créé après la guerre justement pour que les photographes puissent rattacher leur nom à leurs images.

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Une image, ça se lit, on l’oublie un peu trop. Il est important que la personne qui va lire votre image sache d’où vous parlez. Dire « je » permet cette identification et l’enjeu est là. Voilà ma revendication : affirmer ma place au moment où je fais la photo. C’est aussi pour cette raison que je veux réaliser des images pour un journal en particulier. Il y a évidemment un positionnement.

Focus Numérique : Vous définiriez-vous comme un artisan engagé vis-à-vis de la photo ?

Oui bien sûr, mais parce que j’essaie de faire honnêtement mon métier. Le terme « engagé », comme ceux d’artiste et auteur ont été très galvaudés à l’aube des années 2000. Je me souviens que lorsque j’ai commencé mon métier, on me demandait si j’étais engagé. Il y a un souci, on ne fait pas des opérations à cœur ouvert, on ne travaille pas dans des ONG ! Engagé dans ma photographie, oui, puisque je revendique mon point de vue. Mais à la limite on est tous engagés. Je pense que c’est plus une posture qu’autre chose. J’affirme ce que je suis et ce que je montre, mais pour autant j’admets le point de vue de tout autre. S’il y a dix photographes sur un événement, ce qui m’intéresse c’est qu’il y ait dix regards. S’il n’y en a que deux différents, c’est plus ennuyeux.

Sébastien Clavet

Focus Numérique : C’est un petit peu ce qu’il se passe, non ?
Beaucoup de photographes se sont départis de leur point de vue ?


Je ne pense pas que le problème se situe au niveau des photographes. La grande majorité des photographes font leur boulot correctement. Sur le terrain, je travaille plus souvent accompagné d’une dizaine de photographes que tout seul. Et je vois leur travail y compris quand ils éditent dans les salles de presse. Je peux vous dire qu’ils font les mêmes photos que moi, avec un point de vue affirmé. Après, c’est la théorie de l’entonnoir. Sur l’ensemble des photos signées de leur regard qu’ils envoient à leur agence, combien sont retenues pour le site internet de l’agence? Le problème se situe malheureusement beaucoup au choix après le photographe, par l’agence puis le journal. À chaque fois, on enlève des photos et hélas le choix du photographe est déprécié pour ne retenir que la photo qui va contenter tout le monde. L’image communément acceptée. Tellement de photographes d’agence le déplorent. La difficulté c’est de tenir l’entièreté de son regard jusqu’au bout du processus.

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Pour ma part, j’ai un dialogue permanent avec le service photo, qui ne recadre pas non plus mes images. Donc j’arrive à tenir mon choix de photos quasiment jusqu’à la publication, même si je ne suis pas tous les jours au journal jusqu’à 23 h. Chose que les photographes d’agence ne peuvent quasiment pas faire. Mais croyez-moi, il n’y a jamais eu autant de bons photographes qu’aujourd’hui. Il n’y a jamais eu autant de bon matériel qui permette de faire de bonnes photos. Posez la question aux photographes qui ont 15 ans de métier. On voit arriver des jeunes photographes qui sont des tueurs, qui font des images comme jamais on n’aurait pu en faire. Le truc c’est qu’il faut qu’il y ait des canards qui les publient.

Sur la dernière campagne présidentielle que j’ai suivie, de septembre à mai, qui a produit des photos ? Les agences télégraphiques, AFP, AP, Reuters, Le Monde, Le Parisien, Le Figaro, Libération. Aucun photographe en commande pour les newsmag, comme le Point, VSD, Le Nouvel Observateur, l’Express, aucun n’a passé une seule journée sur la campagne. Pourtant, pendant une campagne présidentielle, ils vendent et font des unes sur la politique. À aucun moment ils ne se sont dit « tiens, on va envoyer un photographe pour qu’il nous livre son regard », ils n’ont fait qu’acheter des photos d’agence. Moi je veux bien, mais alors où se joue la production photo ? Dans les quotidiens.

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Focus Numérique : Vous pensez que c’est une question de budget ou de positionnement ?

Bien sûr que c’est une histoire d’argent. Parce qu’à un moment, il y a des grands patrons de journaux qui ont décidé que la photo coûtait trop cher et ne rapportait rien. Donc ils ont vidé les services photo et cessé de passer commande. Dans les quotidiens que je vous citais précédemment, nous les photographes, on a tous bossé huit mois non-stop ! C’est une question de volonté. On ne veut plus mettre d’argent dans la photo. Ces magazines passent par les grandes agences, où ils paient un abonnement pour acheter les photos. Bien sûr, ils y trouvent de bonnes photos. Mais le problème c’est qu’on réduit le choix. Au lieu de chercher la meilleure photo, parmi toutes les sources possibles, dans des plus petites agences comme Divergences ou Abaca, et de payer le prix de la photo, on dit au service photo de ne choisir que dans deux ou trois sources là où un forfait a été acheté. Voilà comment un choix budgétaire implique un rétrécissement du choix éditorial.

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Focus Numérique : Vous imaginez quoi à l’avenir ?

Je ne suis pas devin, mais je crois que l’enjeu se passe dans les services photo. Ils doivent reprendre le pouvoir, redevenir forts dans la hiérarchie d’un journal. J’ai connu une période où il y avait un rédacteur en chef adjoint au service photo qui avait autant de poids que les rédacteurs adjoints texte. Quand il décidait qu’une photo devait passer contre l’avis du rédacteur adjoint texte, il y avait une discussion et en général le service photo obtenait le choix d’une photo plus étonnante. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui ce sont les rédacteurs en chef du texte avec une culture du texte qui choisissent les images donc il y a peu de prise de risque. Il y en a parfois, mais sur la photo d’actualité, on a un peu tendance à vouloir la photo qu’on a vue sur toutes les chaines info.

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Heureusement Libération a une manière de fonctionner totalement inverse pour proposer une image différente. Mais parce que le service photo prend des risques en produisant des photos, en faisant confiance à ses photographes, chose que ne font plus les hebdos.

Focus Numérique : Votre style photographique est très marqué, notamment dans le choix des cadrages sans concession. Quelle est l’importance de la postproduction dans votre travail ?

Mon travail de post production est minime. Je recadre peu ou pas mes images et toujours de manière homothétique, c’est à dire en conservant le format 24x36. Jamais je n’enlève ou ne rajoute quelque chose de signifiant. Ma retouche se limite au contraste et à la luminosité. Ce n’est même pas une question d’éthique c’est plutôt que ça ne m’intéresse pas. Je n’ai pas fait ce métier pour passer des heures devant un écran. J’ai débuté en diapositive et avec des négatifs couleurs qui faisaient 100 ASA qu’il fallait changer quand on passait d’extérieur en intérieur. Donc j’ai appris à photographier en faisant attention à la colorimétrie, je travaille au degré Kelvin. La technique dont j’ai besoin je la connais par cœur et j’essaie d’avoir le moins de post production possible derrière.

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Focus Numérique : Y’a-t-il eu des étapes essentielles dans le façonnage de votre signature ?

Ça évolue tout le temps. Effectivement, plus on fait d’images, plus on trouve son style, son cadre, sa distance au monde et aux choses, ce qu’on veut photographier ou pas. Ça aussi on n’en parle pas, mais il y a des choses avec lesquelles on est plus ou moins à l’aise. Il faut arriver à le déterminer pour que ça participe à sa signature et à l’affirmation de son regard.

Après il y a tout ce qu’on voit, le cinéma, les travaux d’autres photographes, la peinture, l’art contemporain, mais chacun suit ses envies. L’école d’Arles m’a beaucoup apporté là-dessus. Elle m’a ouvert un spectre de connaissance en histoire de l’art sur des choses que je ne connaissais pas du tout et qui aujourd’hui encore me nourrit. Par exemple, je n’étais pas très au fait sur les installations et l’art contemporain. Par exemple, j’adore l’art minimaliste et ça nourrit ma photographie. Je travaille sur des décors qui sont parfois hallucinants, avec des néons, des détails qui sont à la limite laids, mais j’essaie de faire de cette laideur quelque chose de beau. Comme un artiste conceptuel peut, dans une installation avec des matériaux pauvres, faire une œuvre.

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Il faut être curieux, découvrir le travail d’un photographe, dire « c’est beau », dire « j’aime » puis essayer de comprendre. Décrypter le dispositif des photographes, mais par la photographie. Quel est le processus technique et intellectuel ? Dans le cas d’un photographe, trouver comment il s’est placé par rapport à son sujet, comment il a revu la lumière ou attendu que son sujet se place de telle manière. C’est un boulot qui doit se faire en permanence parce que ça fait évoluer votre photographie. Très souvent, les grands artistes ont résolu des problèmes graphiques ou techniques avant vous. Alors au début, on copie tous ceux qu’on aime et c’est intéressant de plagier. Après il faut aller plus loin.

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La photographie c’est toujours un dispositif, c’est un truc qui est dans la vie. Contrairement à un écrivain qui va observer la vie puis créer son œuvre dans la chaleur de sa chambre, un photographe doit comprendre la mécanique des choses sur l’instant. Il est intégré dans la vie de son image. La photographie est un art de l’expérience. On ne peut pas vouloir être photographe et se dire que ce ne sera pas mêlé à votre vie. Quand on s’y engage, il faut être au clair là-dessus. Quand je donne des stages et que je regarde des books, c’est un exercice de psychanalyse. C’est un des rares arts autant mêlés à l’expérience et à la vie de celui qui produit les images. Il faut donc être d’accord avec ça et adapter sa vie à la photographie.

Focus Numérique : C’est valable pour la photographie de studio ?

Je suis moins sûr que ce soit vrai pour le studio. Mais par exemple, pour la photo de mode, si vous comparez Peter Lindbergh et Paolo Roversi ça n’a rien à voir. Ces photographes gèrent le studio de manière très différente, dans le tumulte des gens ou dans un calme absolu. Chacun a son caractère et ça influe sur tout le plateau. Je pense que c’est donc valable pour tous les modes de photographie, mais c’est encore plus valable dans le reportage où on est confronté à la réalité.

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Focus Numérique : Sur la question du matériel, avec quel équipement travaillez-vous ? Est-ce que les innovations techniques ont influé sur votre manière de travailler ?

En argentique, j’étais en Leica et Nikon. Quand le numérique est arrivé, j’ai acheté le premier 5D de Canon et depuis j’ai acquis toute la série. Je travaille sans flash, dans des lieux pas toujours faciles, des réunions de troisième sous-sol, des déplacements, des voitures. Avant, il y avait plein d’endroits où on n’allait même pas faire des photos, car on savait que ça ne donnerait rien. Maintenant on a un matériel extraordinaire pour travailler. On a des boîtiers qui permettent de shooter à la lumière d’une bougie. Pour louper une photo, il faut quand même se lever matin !
Personnellement, je travaille avec deux optiques fixes chacune montée sur un 5D Mark III. Un 28mm et un 50mm, je suis amoureux des deux. Et j’ai un 70-200 à la ceinture parce que je suis souvent contraint à être à distance de mes sujets et j’ai besoin d’une longue focale. Mais je fais des photos à certains endroits que je ne faisais pas il y a dix ans. L’autre jour j’ai suivi une patrouille de gendarmerie de nuit et j’ai fait des photos du type éclairé par la lumière du tableau de bord de son bateau. À 10 000 ISO, j’ai halluciné !

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Focus Numérique : Que conseilleriez-vous à un jeune photographe souhaitant se professionnaliser ?


De faire autre chose ! Sans rire, c’est difficile, très difficile. Il faut s’attendre à bouffer de la rage enragée et être prêt à répondre 80% du temps à des commandes qui ne sont pas passionnantes. Là encore, ça m’agace un peu, les gens qui vendent encore la mythologie du photographe alors que ce métier a profondément changé. On peut toujours faire de belles choses, je ne dis pas le contraire. Mais la réalité, c’est que si on veut fonder une famille, avoir des enfants c’est très compliqué. Faut pas compter ses heures. On travaille non-stop, et quand on ne travaille pas, on y pense.

Sébastien Clavet

Ce métier est en train de muter, notamment avec le web. Aujourd’hui, être seulement photographe n’amène rien. Faut être photographe, faire du son, de la vidéo, du montage, proposer quelque chose de fini à des médias. Les jeunes photographes ne doivent pas penser « papier ». C’est compliqué... Je ne sais pas quel conseil je pourrais donner, je ne suis pas le mieux placé.

Focus Numérique : Et par rapport à l’investissement matériel ?

J’ai un peu tendance à dire qu’on peut faire des photos avec tout et n’importe quoi. Après, si on veut le faire de manière professionnelle et vendre des images, je pense que ça vaut le coup d’investir dans un bon boîtier. Je sais que c’est cher, mais de toute façon la photo ça a toujours coûté beaucoup avant de commencer à rapporter. Moi j’ai passé ma vie à acheter du matériel. Avec un bon boîtier, on fait des photos plus facilement, on est plus serein si son appareil répond bien techniquement. Sur le terrain, les autres concurrents seront bien équipés. Donc si vous vous êtes déjà largué avec du matériel plus faible ou moins rapide, vous allez être encore en retard. Inutile de se suréquiper, au contraire, il vaut mieux un bon boitier et une ou deux optiques fixes achetées d’occasion.

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Focus Numérique : Quel est votre agenda pour 2013 ?

2013 est un peu une année de transition pour moi. Je suis sur pas mal de projets qui sont encore des conséquences du festival d’Arles 2012. Je suis demandé dans beaucoup d’interventions. Je viens de participer à la 2ème Nuit de la photo à La Chaux-de-Fonds en Suisse, j’ai animé une série de cours aux Beaux-Arts de Metz et j’ai envoyé des images pour un festival en Birmanie. Donc je suis encore amené à parler beaucoup de mon métier et à réfléchir sur ce travail passé. J’ai eu aussi de belles commandes qui sont arrivées. Je viens de finir un sujet sur le Ministère de l’Économie à Bercy pour Polka Magazine, et un beau sujet sur le port du Havre pour le journal La Croix.

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Par ailleurs, je suis sur la préparation des échéances politiques de l’année 2014. Il va y avoir toutes les municipales et notamment la bataille pour la mairie de Paris. Ça se prépare d’ores et déjà avec les primaires de la droite avant l’été et les campagnes vont démarrer d’ici la fin de l’année. Il s’agit de voir comment s’organise le champ politique, qui va être candidat ou pas. En soit c’est déjà un travail. Il y a déjà des images à faire, chacun commence les réunions publiques et à se montrer sur les marchés. Moi qui travaille sur des personnages, je vois déjà comment à Paris Nathalie Kosciusko-Morizet est en train de petit à petit s’affirmer. Ca va monter en puissance et les médias vont de plus en plus en parler au fur et à mesure que l’échéance va s’approcher, mais on prépare en observant qui va livrer bataille contre qui. C’est un travail qui sera finalisé en 2014.

> Le site de Sébastien Calvet


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