Alexandre Deschaumes est un jeune photographe français autodidacte. Après plus de 10 ans de pratique, il recherche sans relâche des paysages et des ambiances oniriques et étranges pour les retranscrire dans ses images. Il répond à nos questions et nous présente son travail. Mathieu Le Lay a réalisé un film documentaire sur sa quête d'inspiration.

alexandre deschaumes

Focus Numérique : Bonjour Alexandre. Pour commencer peux-tu te présenter ?


Je m'appelle Alexandre Deschaumes. J'ai trente ans et je suis photographe. J'ai développé la photographie depuis une dizaine d'années maintenant. Je me suis dirigé vers des ambiances oniriques, évocatrices et mystérieuses. Je réalise également, de manière moins fréquente, des portraits dans la nature dans ce même esprit romantique. En parallèle de cette activité, j'organise aussi régulièrement des stages et des voyages photo afin d’apprendre les techniques de la photographie de paysages "extrêmes" et de partager ma passion.

Mon parcours est, comme mes images, un peu décalé. J'étais assez solitaire dans mon enfance. J'ai toujours aimé faire les choses dans mon coin. C'est la base de ce qui a donné un peu plus d'introversion et de liens avec la créativité. J'ai essayé de faire plus ou moins des études dans l’informatique qui ne m’ont jamais servi à grand-chose. J'ai ensuite travaillé pendant un temps à la Poste afin d'avoir un emploi dont l’unique but était alimentaire, en ayant la possibilité d’être autonome et surtout de rentrer assez tôt pour me concentrer sur qui m’anime. Au fur et à mesure, je suis allé plus loin en quête d’une nature plus vierge et plus impressionnante, en peaufinant mon regard.

alexandre deschaumes

Focus Numérique : Pourquoi est-ce que tu t'es spécialisé dans la photographie des paysages montagneux "grandioses" ?

Il se trouve que je vis en Haute-Savoie. Je suis donc entouré de montagnes. J'aime la nature sauvage et tourmentée. En montagne, je retrouve cette "énergie" spéciale au travers des paysages grandioses et envoutants. Je ne suis pas alpiniste et ne vais pas toujours dans des endroits trop extrêmes. La majorité des lieux que je photographie sont accessibles à tout amateur de randonnée engagée, mais j’élabore des variantes autour des points de vue, et y accède dans des conditions climatiques moins communes. Dans ma région, il est difficile de trouver de grands espaces vides de toute trace de l'homme (tourisme, édifices, etc.). Pour cela, je vais chercher mes images dans des régions plus éloignées et moins appropriées en Islande ou en Patagonie par exemple. Là bas, je découvre des décors toujours plus étranges, proches de mes rêveries, qui me permettent de me sentir plus en immersion et qui sortent des "clichés" des photos de paysages classiques que tout le monde connaît. J'aime que mes images fassent appel à l'imaginaire, comme si on se trouvait hors du temps et hors du monde réél , c’est une sorte d’ébauche d’un monde éthéré , une invitation au voyages de l’âme. C'est assez difficile à expliquer.

alexandre deschaumes

Focus Numérique : Comment est-ce que tu choisis tes lieux de prises de vues ?


J'essaye de trouver l'équilibre entre le côté très spontané et le côté prévu et organisé (surtout pour mes voyages). La spontanéité est très importante. Je ne sais pas toujours à l'avance ce que je vais photographier, où je vais le photographier, à quel moment le soleil est dans telle ou telle position. J'essaye tout de même de mettre les chances de mon côté, mais je laisse mon inspiration, sur place, prendre le premier plan. J'essaye de rester libre le plus possible. J'ai toujours mon matériel sur moi. Je passe mon temps à observer tout ce qui m'entoure. Quoi qu'il en soit, je vais essayer de me mettre dans des conditions qui vont m'inspirer : je choisis des moments avec une lumière intéressante (en automne ou en hiver principalement), lorsque les conditions météo sont chaotiques, sombres, changeantes; je choisis quelques points clefs (que je repère à l'avance en 3D avec Google Earth).

alexandre deschaumes

Focus Numérique : Quel est ton matériel ?

J'utilise un Canon EOS 5D Mark III (après avoir utilisé un Mark II et un 350D) avec 16-35 mm (ultra grand-angle avec le boîtier plein format), un 70-200 mm, un 35 mm, un 85 mm et un 65 mm macro. La majorité de mes photos de montagnes sont faites au grand angle en jouant sur les différents plans et les lignes. J'utilise aussi beaucoup le 70-200 mm avec lequel j'essaye de simplifier ma vision en privilégiant, par exemple, un sommet encerclé par des nuages qui va sortir avec une lumière particulière. Avec ça, j'ai aussi un trépied et des filtres Lee en dégradés gris neutre et gris neutre pleins. Ces filtres sont assez peu connus.

alexandre deschaumes

Focus Numérique : Pour tes images, j'imagine que tu es confronté régulièrement à de très forts contrastes ? Comment est-ce que tu gères ces contraintes ?

Lorsque je rencontre ce type de situations, j'utilise les filtres en dégradé gris neutre qui permettent de pallier la forte différence de luminosité entre, par exemple, un ciel très lumineux en haut de mon image et le premier plan plus sombre en bas. Je peux donc conserver les détails du ciel. J'utilise le live-view et vérifie comment équilibrer mes plans avec un ou plusieurs filtres dans plusieurs sens. Dès que la composition est équilibrée et avec une bonne répartition du contraste, je déclenche. J'essaye de ne pas tomber dans les rendus trop proches du HDR. Pour moi ce qui prime c'est le rendu de l'atmosphère de la scène, quitte à prendre le parti de très sous exposé une scène dans certains cas !

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Focus Numérique : Tu préfères résoudre ces problèmes à la prise plutôt que de faire un bracketing sur 4 IL et gérer les contrastes en postproduction ?

Effectivement, je préfère utiliser les filtres. Premièrement, je ne suis pas toujours sur trépied. Je privilégie le côté spontané, je cours un peu dans tous les sens. Je n'ai pas toujours le temps de m'installer, de monter le trépied, car la lumière change souvent très rapidement. Il n'est pas rare que les meilleures images soient celles prises sur le moment, sur le vif et sans barrières. De plus, le RAW me donne une latitude suffisante pour affiner l'exposition et les contrastes de mes images en post traitement. Je réalise tous mes réglages en manuel (balances des blancs, contrastes, teinte, saturation avec les styles d'images, noirs et blancs) à vue avec le live-view et je retrouve tous mes réglages avec DPP (Digital Photo Professional) de Canon. Je reviens souvent d’expédition avec un très grand nombre d'images et c’est important pour moi d’avoir déjà mes rendus comme je les ai ressentis sur place, sans devoir tout retraiter, je me fie beaucoup à mon ressenti direct, j’essaie de rester connecté à la « vision » , ce que projette l’image en moi, émotionnellement. J'aime avoir directement un rendu proche du rendu final : l'intention est souvent déjà posée au moment de la prise de vue.

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Focus Numérique : Tes conditions de prises de vues sont extrêmes : froid, humidité, haute altitude, intempéries. Comment est-ce que tu gères ces difficultés ?

C'est un réel problème. Dans un sens, cela fait partie de la difficulté de ces images. L'histoire de l'image prend plus de valeur et l'intention est modifiée : cela à tendance à éveiller une énergie nouvelle et étrange. Par contre, le matériel est mis à rude épreuve. Je n'hésite pas à le mettre en danger, à la base je ne suis pas très soigneux. Qu'il neige ou qu'il pleuve, j'y vais quand même, c'est comme ça que l'on peut réaliser des images hors normes.
Certains de mes stagiaires sont très frileux à l'idée de sortir leur matériel à la moindre goutte de pluie. J'essaye de leur dire (en fonction bien entendu de leur matériel, il faut faire un minimum attention) qu'il faut "y aller" car c'est souvent dans ces moments la que va se produire l'alchimie indispensable à une photo réussie. Il est dommage de ne pas mettre toutes ses chances de son côté.

Je casse donc souvent du matériel. Le froid ne m'a jamais réellement posé de soucis, même à -30°. L'appareil marche correctement mis à part l'écran arrière qui ralenti. Un des problèmes les plus embêtants est la condensation : c'est ce qu'il y a de pire. J'ai tué un Mark II en le laissant dans le sas de la tente toute la nuit. Au petit matin, j'ai voulu commencer mes prises de vues et j'ai changé d'objectif. De la buée a envahi l'appareil, ce qui lui a été fatal. Il n'y pas de solution pour ces problèmes, il faut éviter les écarts trop brutaux de température.
L'humidité est aussi un problème. J'utilise des sortes de housses étanches qui sont très handicapantes. Elles m'énervent plutôt qu'autre chose et j'ai vite tendance à m'en débarrasser.
En réalité je reste au maximum en conditions "réelles" et j’essaye de ne pas brider mes mouvements ou les commandes de mon matériel avec des protections. Je ne pense pas qu'il y a de réelles solutions, quand c’est le chaos mais que la lumière est inspirante, on oublie généralement et on pousses ses propres limites durant ces instants magiques.. il faut ensuite généralement bien altérner avec du réconfort et repos.

alexandre deschaumes

Focus Numérique : Quelle est la finalité de ton travail ?

C'est une question importante, mais pour l'instant je n'arrive pas à résoudre de problème. Il n'y pas de réelle finalité. Mon travail part d'une intension simple, à savoir, d'exprimer une certaine sorte de beauté, les choses qui m'inspirent.
C'est avant tout un travail personnel, sans réel but. Les choses bougent désormais pour moi et c'est plutôt une bonne chose me semble t’il. Cependant je ne sais pas encore quelle direction prendre et j’ai un mal fou à savoir comment gérer ça, quelles décisions prendre, à qui faire confiance.

Je privilégie depuis quelques temps les tirages numérotés, mais j’ai du mal à savoir « vendre » mon travail, il me semble toujours que le coté mercantile détruit toute la pureté de l’intention originelle. Je ne supporte pas de « déranger » les gens avec de la publicité et ce genre de choses.
Je me sens perdu et noyé dans un chaos abstrait et incompréhensible.. Et je ne sais pas combien de temps pourra durer cette « aventure ».

alexandre deschaumes

Focus Numérique : Peux-tu nous parler du film documentaire ?

J'ai rencontré Mathieu Lelay, le réalisateur, il y a 2 ans par un ami commun. Il était en train de réaliser un film dans les Alpes "des gypaètes et des hommes". J'ai tout de suite senti que l'on était sur la même longueur d'onde. Petit à petit nous sommes devenus amis. Il m'a rapidement proposé un projet de film documentaire autour de mon travail et de mon univers onirique.
Nous avons progressivement développé l'idée, le scénario s'est forgé et appris à mieux se connaitre. Le film s'est axé autour de la quête d'inspiration. Nous avons commencé les sorties terrain pour voir comment cela allait se passer. Nous avons échangé sur les techniques de prise de vue afin de s'harmoniser. Mathieu a amené son regard, des suivis au steadycam , beaucoup d’interview sur le terrain, toute la scénarisation , le montagne, la réalisation. De mon côté, j'ai amené mon atmosphère et mes techniques de rendu pour que le film colle au mieux avec mon travail. Cela a été un travail réalisé à 50 % - 50 %.
Le tournage a duré 1 an. Il m'a suivi partout dans mes sorties en France et à l'étranger (Islande, Patagonie).
Le film est diffusé en ce moment sur Ushuaia TV et Montagne TV. Un DVD est aussi en préparation.


Bande annonce du film La Quête d'Inspiration

Focus Numérique : Si tu devais donner quelques conseils à des photographes, qui souhaitent se lancer dans la photo de paysages hors normes ?

Pour commencer, cela est évident, mais il faut aller à la rencontre de la nature. Il faut y aller souvent pour être impliqué. Il ne faut pas forcément partir en sortie aux moments les plus évidents. Il faut se mettre dans des conditions d'ambiances qui les inspirent : par exemple à l'automne où les couleurs et le temps sont un peu étranges. Il ne faut pas hésiter à se mettre un peu en danger et à oser. Paysages hors normes est synonyme de conditions hors normes. Il faut essayer, tant que possible, de partir seul afin d'être le plus possible connecté avec ce qui nous entoure.

La technicité, le matériel, sont bien sur des passages obligés, mais il faut ensuite aussi savoir s’en détacher, savoir l’oublier. C’est que lorsque notre esprit est libre, qu’il peut laisser place à l’émotion. Ce qui est important, c’est la partie de nous que l’on appose à la scène.. on doit créer un intéressant équilibre entre la vision réelle et la vision de l’esprit.. Ne pas hésiter à prendre un parti plus osé, et surtout le plus important : développer sa vision personnelle en restant habité de fascination.

Extrait du film La Quête d'Inspiration

> Le site de Alexandre Deschaumes
> Le site de Mathieu Lelay
> La page FaceBook de Alexandre Deschaumes

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