photographie noir & blanc : le paysage. Illustration 1 © Patrick Dagonnot Bad signs ? - © Patrick Dagonnot

Partie 1 : Prise de vue et composition d’image

La moindre requête sur « Google images » au mot « paysage » nous dirige immanquablement vers une page contenant 100 % de photos couleur. Dans ce domaine, la suprématie de la couleur sur le noir et blanc est flagrante, et pourtant… en plongeant son regard (et le terme n’est pas trop fort) dans les superbes clichés contrastés, au format vertical, de Jean-Loup Sieff, ou dans les poses longues de Michael Kenna, force est de constater que le noir et blanc sied à merveille au paysage. En effet, il est par nature une interprétation de la réalité. Il procède aussi d’un choix du photographe. Il y a donc dès l’origine une volonté créatrice plus marquée de s’éloigner d’une simple représentation du réel. Pour autant, cadre-t-on de la même manière une prise de vue pour un paysage en noir et blanc qu’en couleur ? Développe-t-on le cliché de façon similaire ? D’autres critères entrent en ligne de compte dans ces choix et font que les règles de l’un ne fonctionneront pas nécessairement pour l’autre. Petite revue de détail des différents points forts du monochrome pour ce genre photographique.

Textures et premier plan

En noir et blanc, on peut, en jouant sur les réglages de contraste, accentuer les textures et créer ainsi des jeux visuels. L’absence de couleur permet d’aller à l’essentiel. Ci-contre un exemple illustrant très bien ce phénomène.

photographie noir & blanc : le paysage. Illustration 2 © Patrick Dagonnot
Falaises Soubeyrannes – légende : Le noir & blanc permet de jouer efficacement sur les textures. 1/400 s - f/8.0).

Ce cliché est basé sur le rapport entre la texture des rochers et celle des nuages. Le renforcement du contraste et la conversion en noir et blanc permettent de mettre en évidence la similitude entre les deux plans. En couleur, entre le fond du ciel bleu sous les nuages, les rochers gris et le vert des végétaux de chaque côté de l’image, le regard se dilue et perd l’essentiel. Ici, un vignettage marqué sert à fermer le cadre et à recentrer le sujet. Par ailleurs le jeu de miroir est renforcé par la symétrie des formes sur une des diagonales de la photo.

photographie noir & blanc : le paysage. Illustration 3 © Patrick Dagonnot

Enfin cette photo ayant été réalisée tôt le matin, la brume sur la mer permet de renforcer cette symétrie en ne venant pas interférer dans le milieu de l’image. Dans cette photo construite autour de la texture, le noir et blanc joue un rôle essentiel.

Ci-après plusieurs autres exemples intéressants de variations autour d’un même sujet, mais tous basés sur un choix de cadrage et sur des ambiances où le noir et blanc joue le rôle principal.

Intéressons-nous à la composition de ces 2 photos :

photographie noir & blanc : le paysage. Illustration 4 © Patrick DagonnotLa maison sur le rocher ; Bretagne – En jouant sur les différents plans d’un paysage, on peut créer une ambiance particulière. 1/160 s - f/8.0)

Sur la première, le cadrage bas, plaçant la végétation au premier plan et sur plus de la moitié de l’image, vient barrer le chemin qui mène à cette maison. Nous voilà plongé dans une ambiance « hitchcockienne ». La barrière et les herbes nous protègent, en nous tenant à distance, de cette demeure à la situation atypique.

L’utilisation du grand angle donne de l’importance à ce premier plan et souligne son côté infranchissable. Le temps gris et les nuages très présents ce jour-là accentuent l’ambiance particulière de ce moment

photographie noir & blanc : le paysage. Illustration 5 © Patrick Dagonnot
La maison sur le rocher v2 ; Bretagne – Ici une variante basée sur le même principe que la photo précédente. 1/50 s - f/5.6)

Sur la 2e vue (directement inspirée d’une photo de Jean-Loup Sieff), le premier plan (les rochers), même s’il ne barre plus le passage, occupe également la majeure partie de l’image et la croix sculptée sur le rocher interroge le regard et fait travailler l’imaginaire. La maison qui subit le même traitement contrasté que dans le cliché précédent se trouve dans les mêmes valeurs de gris que les rochers dans la partie basse de l’image. Leur lien est ainsi renforcé. Le sable et les nuages, tous deux dans des tonalités de gris moyen, font, par contraste, ressortir les 2 sujets principaux.

Ces 2 clichés, d’un même sujet, cadrés et travaillés différemment, ont en commun un traitement noir et blanc qui participe à l’ambiance particulière qui se dégage de ce lieu. Tant à la prise de vue qu’au développement, ces clichés n’ont été conçus autrement qu’en monochrome.

Un univers de contraste

photographie noir & blanc : le paysage. Illustration 6 © Patrick Dagonnot
La maison sur le rocher v3 ; Bretagne – En vue plus frontale et avec un traitement plus extrême, l’ambiance devient plus mystérieuse. 1/160 s - f/8.0)

Sur cette 3e photo du même lieu, le cadrage plus frontal, la contre-plongée et le traitement volontairement très contrasté mettent en avant une atmosphère plus inquiétante de ce lieu. La végétation au sommet s’est transformée en silhouettes ballottées par le vent, tandis que dans les tons les plus sombres, on distingue la texture de la roche. Le caractère atypique de l’endroit est bien restitué par la tonalité monochrome du cliché. Le ciel couvert ce jour-là vient renforcer l’ambiance sombre du paysage.

photographie noir & blanc : le paysage. Illustration 7 © Patrick Dagonnot
Homme face à la mer – Il peut être intéressant de faire rentrer d’autres éléments dans une photo de paysage (personnages, éléments graphiques). 1/50 s - f/3.8)

Sur cette autre prise de vue, nous sommes entre la photo de paysage, l’instantané et le graphisme. Le contraste a été poussé au maximum pour transformer le réverbère derrière l’homme en silhouette et lui donner une présence étonnante voire incongrue. Le paysage en arrière plan conserve de la visibilité dans les tonalités sombres pour donner de la profondeur à la photo ainsi qu’un point d’accroche dans la direction vers laquelle semble regarder le personnage.

Ainsi, le contraste extrême a permis, dans le premier cas, de renforcer une ambiance sombre, et dans l’autre, de structurer le graphisme général de la photo en lui donnant plus d’impact. Certes sur le 2e cliché, nous ne sommes pas en paysage pur, mais il reste présent et c’est justement le mélange des genres qui était intéressant ici.

Graphisme et paysage

Du travail sur le contraste, enchaînons à présent sur le rapport entre graphisme et paysage, un mélange qui fonctionne bien en noir et blanc.

photographie noir & blanc : le paysage. Illustration 8 © Patrick Dagonnot
Bad signs ? – Une composition dynamique basée sur l’opposition entre plusieurs éléments et sur un travail approfondi de la lumière. 1/800 s - f/11)

Sur ce cliché, la dynamique de la photo est créée par l’opposition entre la flèche au premier plan, le ciel chargé et la perspective de la route qui entraine le regard vers l’horizon. Cette vue prise à l’origine avec un reflex à capteur APS-C, donc en format rectangulaire, a été faite en prévision d’un recadrage en format carré, avec l’idée de placer le bout de la route au croisement des diagonales. C’est volontairement que la règle qui consiste à placer la ligne d’horizon aux 2/3 de l’image, en bas ou en haut, n’a pas été respectée.

photographie noir & blanc : le paysage. Illustration 9 © Patrick Dagonnot

L’équilibre des masses entre la partie haute et la partie basse, ainsi que l’assombrissement des champs dans les parties gauche et droite de l’image, accentue l’attraction créée par la perspective de la route. Le contraste renforce à la fois la texture du revêtement et permet de dynamiser la flèche au premier plan. Le vignettage focalise le regard vers les parties centrales de la photo.

photographie noir & blanc : le paysage. Illustration 10 © Patrick Dagonnot
III– Un exemple de contraste poussé au maximum pour ce cliché à l’ambiance hivernale et au rendu très graphique. 1/500 s - f/4.5)

Enfin sur ce dernier exemple, le contraste est poussé à l’extrême. Certaines zones dans le bas de l’image ont été assombries au point que l’on n’y distingue plus la texture du sol. L’arrière-plan plongé dans la brume ne laisse quasiment apparaitre aucun détail. Seuls ressortent ces trois poteaux électriques comme perdus en plein champ. Le cadrage est volontairement large pour souligner cet isolement. Le léger contre-jour permet en travaillant sur le contraste de transformer les 3 poteaux en silhouettes et de renforcer le graphisme de l’image. (photo 10 histogramme) La courbe du cliché montre bien que l’on n’est plus dans les standards enseignés dans la plupart des manuels de photographie. Les zones sombres sont bouchées et les tons clairs sont quasi inexistants. C’est volontairement que le tirage n’a pas été éclairci afin de retransmettre au plus près l’ambiance pluvieuse et grisâtre de cette journée d’hiver.

Exemples/contre-exemples

Comme nous l’avons vu auparavant, le choix du noir et blanc pour des photos de paysage impose la prise en compte de certains critères qui sembleront moins pertinents en couleur. Le travail du premier plan et du contraste joue un rôle indéniable sur la réussite de l’image ainsi que l’ambiance générale du cliché. Quelques comparaisons entre plusieurs prises de vues dans leurs différentes versions permettront d’approfondir ces différents points.

photographie noir & blanc : le paysage. Illustration 11 © Patrick Dagonnot
photographie noir & blanc : le paysage. Illustration 12 © Patrick Dagonnot
Plage de La Ciotat – version couleur / version noir et blanc – Légende : Ces deux exemples montrent combien le choix du sujet est primordial pour envisager un traitement noir et blanc. 1/1600 s - f/6.3)

Cette vue plutôt classique d’une plage à La Ciotat, près du rocher du Bec de l’Aigle, en été, fonctionne bien en couleur. La lumière dessine parfaitement les reliefs et les différents éléments (mer, sable, rochers, ciel bleu, nuages, arbres) se marient dans une belle harmonie de teintes. Nous sommes dans une ambiance de vacances estivales, comme en témoignent les baigneurs au premier plan.

Sur la 2e vue, une conversion en noir et blanc a été effectuée ainsi que des retouches locales de contraste et de luminosité. Toutefois, cette conversion n’apporte rien de plus, et force est de constater que la vue en couleur est bien plus pertinente et agréable à l’oeil. La transformation n’a fait qu’enlever tout ce qui rendait cette photo attrayante.

photographie noir & blanc : le paysage. Illustration 13 © Patrick Dagonnot
photographie noir & blanc : le paysage. Illustration 14 © Patrick Dagonnot
Parking sous la neige en couleur et en noir et blanc – 2 cadrages et 2 traitements différents pour ce même décor en couleur et en noir & blanc - Cliché 1 : 14 s - f/8 - Cliché 2 : 1/45 s - f/4)

Ces 2 autres vues d’un même endroit pris à quelques heures d’intervalle montrent bien les différences de point de vue qu’imposent la couleur ou le noir et blanc.

Dans la vue en couleur, le cadrage est plus libre et l’ambiance joue presque essentiellement sur les teintes rosées de ce décor enneigé, de nuit, où la lumière se reflétant sur le sol blanc créait une atmosphère particulière.

Le lendemain matin, la brume s’étant levée, la lumière avait changé et viré au grisâtre. Le décor recouvert au 3/4 de neige offrait alors un rendu de contraste qui privilégiait des prises de vue en noir et blanc. Sur la 2e vue, la construction est plus rigoureuse et la photo est construite en plusieurs niveaux superposés les uns aux autres. Basées sur des contrastes différents, ces couches successives permettent de mettre en valeur les 3 tours plongées dans la brume, à l’arrière plan, créant ainsi une zone qui laisse libre cours à l’imagination.

Pour terminer cette série d’exemples / contre-exemples, voici un cliché de La Ciotat pris des Falaises Soubeyrannes. À cette heure matinale, le soleil, diffusé par la brume, donnait une teinte orangée au paysage. Les couleurs de ce cliché, pris depuis un point en hauteur, sublime la baie de La Ciotat, tandis que les bords de côte à l’arrière plan sont tout juste discernables dans le brouillard.

photographie noir & blanc : le paysage. Illustration 15 © Patrick Dagonnot
La Ciotat dans la Brume en couleur.

Le même cliché en noir et blanc perd tout l’attrait de l’image couleur. La magie disparait au profit d’une ambiance «grisouille» où rien ne vient accrocher l’œil.

La Ciotat dans la Brume en noir et blanc.

En reculant de quelques mètres, et en rajoutant dans le cadre un premier plan dans la lumière et qui vient fixer le regard, le noir et blanc retrouve soudain toute sa pertinence. Ce point de vue permet en outre de récupérer, dans le ciel, des nuages qui ajoutent de la texture à la partie haute de l’image.

La Ciotat dans la Brume en noir et blanc avec arbre au premier plan.

Pour conclure

En paysage noir et blanc, nous l’avons vu, la réussite d’une prise de vue prend en compte plusieurs facteurs, différents de ceux de la couleur. Le premier plan joue un rôle indéniable ainsi que les textures et les contrastes. C’est une alchimie très fine et il faut du temps pour, d’expérience, effectuer la prise de vue en sachant d’avance le traitement que l’on effectuera pour la photo finale. Mais le jeu en vaut la chandelle. Développer un regard «Noir et blanc» oblige à voir les choses différemment et à les appréhender sous un autre angle. Toute une expérience à acquérir, un regard à travailler.

Après avoir étudié quelques notions de cadrage, nous nous intéressons dans le prochain article, au traitement d’une photo destinée à un tirage noir et blanc, en nous appuyant sur un exemple. (photo 18 – Bad signs ?). En partant du fichier brut de capteur, nous verrons pas à pas comment obtenir le tirage final. Une autre étape particulièrement intéressante et surtout primordiale de la construction d’une photo monochromatique.

Patrick Dagonnot
www.chambrenoire.fr

Lire également :
> La photographie en noir & blanc : introduction


PARTAGER
Contact LES RDV PHOTOS Charte de la vie privée